II
et ils inspirent l'aversion de ces violences et de ces perfidies heureuses qu'on a trop souvent admirées dans Les hommes d'État etles conquérants. On y voit que Fénelon n'a (prune pensée, qui est d'introduire la probité dans ta politique, et de gouverner les nations par les règles de la morale universelle. Fénelon eut sans doute la hardiesse naïve de développer ces idées devant Louis XIV, et ce doit être après un entretien de ce genre que le monarque déclara qu'il venait « d'entendre le plus bel esprit et le plus chimérique de son royaume ».
Les Leçons de Fénelon eurent un succès qui tient du prodige; non seulement elles firent en peu de temps du duc de Bourgogne un esprit orné de connaissances solides et variées, mais elles opérèrent une transformation morale qui frappa tous les yeux. Saint-Simon nous a dit ce qu'était le jeune prince, il va nous apprendre ce qu'il devint suus la discipline de Fénelon: « De cet abîme sortit un prince affable, doux, humain, modéré, patient, modeste, pénitent, et, autant et quelquefois au delà de ce que son état pouvait comporter, humble et austère pour soi. Tout appliqué à ses devoirs et les comprenant immenses, il ne pensa plus qu'à allier les devoirs de fils et de sujet avec ceux auxquels il se voyait destiné. La brièveté des jours faisait toute sa douleur. » On put même craindre que Fénelon n'eût trop bien réussi, et «pie, voulant former un roi, il n'eût fait un saint: aussi fut-il obligé, ses lettres en font foi, de tempérer et d'éclairer la religion du prince par des conseils de sagesse purement humaine. Cet excès de vertu avait ses inconvénients. Sa solide piété faisait ombrage au roi « avec sa dévotion et sa régularité d'écorcc, » et
le dauphin, « tout livré à la matière et à autrui \ » en était humilié et gêné. Saint-Simon parait rapporter le principal honneur de cette éducation aux ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, ses amis; mais il nous éclaire et nous rassure par un aveu qui le réfute : « Ces deux frères, dit-il, n'étaient qu'un corps et qu'une âme, M. de Gambray en était la vie et le mouvement. Leur abandon pour lui était sans bornes, lenr commerce secret était continuel. »
Jusqu'ici tout sourit àFénelon, sa marche est heureuse et facile comme son génie: il s'élève sans efforts, <>n l'applaudit, on l'admire, on l'aime. Il exerce autour de lui une séduction irrésistible, et dans la région supérieure où il plane déjà, son âme est sans orgueil et ses yeux sanséblouissement : il semble qu'il doive toujours s'y déployer à l'aise, comme porté sur des ailes divines. Cependant un orage se formait qui devait le précipiter. Le roi n'aimait pas le précepteur de son petit-fils, et Pénelon, de son côté, trop sévère pour Louis XIV, voyait en lui plus de faste que de grandeur véritable : il ne lui pardonnait pas de tout sacrifier à l'éclat extérieur et à l'agrandissement de son pouvoir. Sa pensée secrète éclatait dans les instructions qu'il donnait au duc de Bourgogne 2. C'était une opposition intime et de tous les instants, sur les marches mêmes du trône; opposition