Saint-Simon, Mémoires
2. Fénelon n'avait pas caché ses véritables sentiments à madame de Maïntenon el au duc de Beauvilliers, qui avaient l'oreille du roi : mais il no put les ■éterminer à faire entendre des conseils sévères. C'est alors qu'il écrivitj sans se faire connaître, une lellre adressée ;'i Louis XIV, et dans laquelle il ne ménage rien. L'authenticité de cette lettre fameuse n'est aujourd'hui l'objet d'aucun doute. (Œuvres de fénelon, tome lll, p. ~.y£>. Didot Itères, 1838.)
redoutable, parce qu'elle agissait et que ses œuvres parlaient pour elle. L'avenir aussi lui appartenait; le duc de Bourgogne, même du vivant de son père, qu'il éclipsait, aurait été le vrai successeur de Louis XIV, et il n'aurait pas eu d'autre ministre que Fénelon. Une cour dissidente se formait au sein de la cour. Le roi vieillissant était menacé de déchoir : son orgueil et sa cous- / cience de despote s'alarmèrent à l'aspect de ce pouvoir nouveau et à la prédication de ces doctrines qui soumettaient les rois à la justice, qui les asservissaient au bonheur et aux droits des peuples. On n'a pas assez / fait remarquer ce contraste et la puissance de Fénelon, qui cependant expliquent seuls sa disgrâce. La querelle religieuse ne fut guère qu'une occasion et un moyen.
On peut juger des craintes que devait inspirer Fénelon par les espérances qu'il faisait concevoir, et par l'empire qu'il exerçait autour de lui : pour s'en faire une juste idée, il faut avoir présent à l'esprit cet admirable portrait que Saint-Simon a tracé : « Ce prélat était un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l'esprit sortaient comme un torrent, et une physionomie telle que je n'en ai point vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvait oublier quand on ne l'aurait vue qu'une fois. Elle rassemblait tout, et les contraires ne s'y combattaient point. Elle avait* de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté ; elle sentait également le docteur, l'évêque et le grand seigneur; ce qui y surnageait, ainsi uue dans toute sa personne, c'était la finesse, l'esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il fallait effort [tour cesser
de li1 regarder. Tous sr> portraits sont parlants, sans toutefois avoir pu attraper la justesse de l'harmonie qui frappait dans l'original, et la délicatesse de chaque caractère que le visage rassemblait. Ses manières y répondaient dans la même proportion, avec une aisance qui en donnait aux autres, et cet air et ce bon goût, qu'on ne tient que de l'usage de la meilleure compagnie et du grand monde, qui se trouvait répandu de soi-même dans toutes ses conversations ; avec cela une éloquence naturelle, douce, fleurie; une politique insinuante mais noble et proportionnée; une élocution facile, nette, agréable; un air de clarté et de netteté pour se faire entendre dans les matières les plus embarrassées et les plus dures ;^vec cela un homme qui ne voulait jamais avoir plus d'esprit que ceux à qui il parlait, qui se mettait à la portée de chacun sans le faire jamais sentir, qui les mettait à Taise, et qui semblait enchanter, de sorte qu'on ne pouvait le quitter, ni s'en défendre, ni ne pas chercher à le retrouvera C'est ce talent si rare et qu'il avait au dernier degré qui lui tint tous ses amis si entièrement attachés toute sa vie, malgré sa chute, et qui, dans leur dispersion, les réunissait pour se parler tin lui, pour le regretter, pour Je désirer, pour se tenir de plus en plus à lui, comme les Juifs pour Jérusalem, et soupirer après son retour, et l'espérer toujours, comme ce malheureux peuple attend encore et soupire après le Messie. C'est aussi par cette autorité de prophète qu'il s'était acquise sur les siens, qu'il s'était accoutumé à une domination qui, dans sa douceur, ne voulait point de résistance. Aussi n'aurait-il pas longtemps souffert de eompagnons s'il fut revenu à la cour et entré dans le
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conseil, qui fut toujours son grand but; et une luis ancré et hors des besoins des autres, il eût été bien dangereux, non seulement de lui résister, mais de n'être pas toujours pour lui dans la souplesse et l'admiration. » Il était nécessaire d'avoir sous les yeux ce témoignage d'un contemporain, juge pénétrant et hostile jusque dans son admiration, pour bien comprendre les faits qui vont suivre. Fénelon était si haut placé dans l'estime publique, son parti avait à la cour des racines si profondes, il était si bien hors d'atteinte par ses mœurs, par son caractère, qu'on n'aurait pu l'attaquer directement. Aussi le premier signe de sa disgrâce fut-il une faveur. Le roi le nomma à l'archevêché de Cambrai, (^ette dignité le faisait duc et pair, prince du Saint Empire, et paraissait la récompense longtemps attendue de ses services. Fénelon dut l'accepter avec des marques de vive reconnaissance, et de plus, commesitous ses vœux étaient comblés, il se démit de l'abbaye de Saint-Valéry, seul bénéfice ecclésiastique dont il fût pourvu 1. Cet abandon de dangereux exemple scandalisa les gros bénéficier, qui n'avaient point de pareils scrupules. Le nouveau prélat se plaignit doucement d'un honneur qui ('éloignerait de son élève, mais on lui répondit gracieusement que neuf mois de résidence suffisaient, qu'il en passerait trois à Versailles, et qu'il enverrait de Cambrai ses instructions. Les amis de Fénelon furent déconcertés, ils attendaient [tour lui le siège de Paris, que la mort imminente de monsieur de Harlay allait rendre vacant, et dont la possession n'aurait pas entravé l'édu-
1. Il avail abandonné à l'abbé de Beaumonl le prieuré de Carenac en pecei anl l'abbave de Saint-Valerv.
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cation du prince. Cambrai, donné à temps, déjouai! cette combinaison si favorable à la fortune et au crédit île Fénelon. La duchesse de Béthune vit là une perfidie qui l'indigna jusqu'aux larmes : tille de Fouquet, elle croyail peu à la loyauté de Louis XIV, et son amitié pour Fénelon n'était pas exempte de cabale. Au reste, elle avait bien compris. Neuf mois de résidence à Cambrai étaient un commencement d'exil dont on espérait profiter pour détacher peu à peu le jeune duc de la domination de son précepteur.
Fénelon venait d'être sacré par Bossuet, lorsqu'il fut enveloppé dans l'affaire de madame (îuyon. C'est une Longue histoire qu'il faut débrouiller. Cette femme singulière, qui avait de la naissance, de la beauté, de l'esprit et une vocation religieuse irrésistible, devenue veuve à vingt-huit ans, avait sacrifié sa fortune personnelle, la garde-noble de ses enfants, qui valait quarante mille livres, et ne s'était réservé qu'un modique revenu pour se livrer sans partage à la vie dévote et à la propagation de ses idées mystiques. Après six années de pieux vagabondage, en compagnie d'un barnabite, le père Lacombe, son directeur et son acolyte, pendant lesquelles, tour à tour objet d'édification ou de scandale, elle avait partout excité l'attention par l'étrange té de ses manières et par son éloquence, madame Guyon était venue à Paris, en 1687, pour y répandre ses doctrines. Le momentétaitmal choisi. Molinos venait d'être condamné à Rome, pour avoir fait du mysticisme une doctrine de débauche, sous le nom de quiétisme. Molinos, mettant toute la religion dans l'union de l'àme avec Dieu, laissait, comme autrefois les gnostiques, toute liberté au
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corps, on vertu du divorce opéré par l'extase. La chair, abandonnée à elle-même, avait abusé en Molinos et les siens de son émancipation, et Home avait dû sévir. Les excès du quiétisme rendirent suspects le mysticisme de madame Guyon et son commerce avec le père Lacombe. Monsieur de Harlay, sévère pour les mœurs d'autrui. craignit la contagion de doctrines qui pouvaient infecter son diocèse : le père Lacombe et madame Guyon fuivnt arrêtés. Celle-ci, enfermée au couvent des religieuses de Sainte-Marie, subit avec sécurité plusieurs interrogatoires et gagna rapidement l'affection des religieuses, qui furent touchées de ses discours et prirent modèle sur sa conduite. Madame de Miramion elle-même la vit, l'entendit, et fut séduite.
Rendue à la liberté, madame Guyon, par l'entremise de la duches>o de Béthune, fut accueillie chez madame de Beauvilliers, où elle trouva d'ardentes prosélytes. Madame de Maintenon, toute prudente et froidequ'elle était, se laissa charmer, et voulut même la faire entendre aux pensionnaires de Saint-Cyr. Ce fut chez le duc de Beauvilliers que Fénelon vit pour la première4 fois madame Guyon, et que commença la liaison toute spirituelle que ses ennemis surent tourner contre lui. Comme toutes les âmes tendres et élevées, Fénelon était disposé au mysticisme ; dès sa jeunesse, à Saint-Sulpiee, il avait étudié avec passion les écrits de saint Clément, de Grégoire de Nazianze, deCàssien, le Trésor ascétique, François de Sales, Jean de la Croix; il retrouvait dans les entretiens de madame Guyon les maximes de ses docteurs préférés, et il s'habitua à la considérer comme une sainte. Ce commerce de piété expansive durai) depuis
plusieurs .années sans trouble et dans un perpétuel ravissement, lorsque la mystique amie de Fénelon fut en butte à de nouveaux soupçons qui amenèrent une nouvelle enquête. L'éveil fut donné par l'évêquede Chartres, Godet-Desmarais, confesseur dé madame de Maintenon et directeur spirituel de Saint-Cyr. A cette première alarme, madame de Maintenon se refroidit pour madame Guyon. Bientôt elle lui fut hostile, et ne tarda pas à se tourner contre Fénelon lui-même, lorsque la lutte fut engagée.
Madame Guyon, menacée, se réfugia auprès de Bossuet; elle fut assez habile pour obtenir de lui la communion et un certificat dont elle lit trophée. Cette approbation suffisait pour ses intentions et pour ses mœurs ; mais ses écrits restaient en cause, et elle demanda, pb'ir. les examiner, une commission mixte, où les juges laïques seraient en nombre égal avec les ecclésiastiques. On n'y consentit pas. L'affaire fut soumise à Bossuet, à M. de Noailles, alors évêque deChàlons,et auvénérableTronson, supérieur de Saint-Sulpice. Pendant les conférences tenues à Tssy, Fénelon fut nommé à l'archevêché de Cambrai et admis à prendre part comme juge à la délibération. On reconnut les erreurs de madame Guyon ; mais la pureté de ses intentions étant hors de doute, comme celle de ses mœurs, les commissaires se contentèrent, sans la censurer directement, de rédiger en articles les principes de la véritable spiritualité et les règles des voies intérieures. Fénelon signa ces trente-quatre articles et tout parut terminé.
Fendant les conférences, Fénelon avait maintenu son droit de juge : devenu par sa nouvelle dignité l'égal de
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Bossuet, il s'était départi de la docilité qu'il aimait à témoigner comme simple prêtre. Bossuet en fut surpris. Fénelon, qui n'avait pas défendu les livres incrimines, et qui s'était engagé à blâmer, dans un mandement, les doctrines qu'on attribuait à son amie, pensait qu'on n'avait plus à lui demander de nouveaux sacrifices. Mais Bossuet lui ménageait une cruelle surprise. Le prélat annonça sur les états d'oraison une instruction où madame Guyon était censurée avec amertume, et il voulait qu'elle parût avec l'adhésion de l'archevêque de Cambrai. Il y avait péril dans le refus et dans le consentement. Fénelon pouvait-il, en accusant publiquement madame Guyon, flétrir celle qu'il avait honorée et s'accuser luimême contre le témoignage de sa conscience? Bossuet disait : « Un homme, un chrétien, un évêque a-t-il tant de peine à s'humilier? » Il voulait donc que Fénelon fût humilié. tët pourquoi? Mais ici l'humilité amenait le déshonneur. D'un autre coté, la résistance ne pouvait manquer de passer pour un aveu de complicité. Comment Bossuet osait-il placer un évêque, un précepteur des Enfants de France, dans la nécessité de se déconsidérer? Quel bien pouvaient en tirer l'Église et la religion? La signature donnée aux articles d'Issy, le mandement promis, n'était-ce pas une adhésion suffisante, et tout n'était-il pas sauf, la doctrine et l'honneur? Cependant madame Guyon, qui pouvait se croire hors de cause, avait été enfermée au donjon de Vin" cennes, et Bossuet en avait été ravi l. Fénelon laissa faire la persécution et s'affermit dans la résolution de