Lettre à monsieur Tronson. 20 février
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a des détours propres à éluder leur autorité, et Fénelon aurait dû se rappeler que la Sorbonne, en 1656, avait atteint le grand Arnauld à travers saint Paul et saint Augustin.
Dès que Fénelon eut parlé, madame Guyon fut rejetée sur le second plan. Elle ne reparaîtra plus qu'au besoin, quand il sera utile de la diffamer pour déconsidérer Fénelou. Au fond on s'inquiétait médiocrement de cette femme, dont l'exaltation pouvait, selon l'humeur des gens, recevoir des interprétations opposées. Le fait est qu'elle était folle de Dieu, et que ses transports faisaient passer dans son langage toutes les figures qui sont à l'usage de l'amour profane. C'est le propre des mystiques, et cette confusion n'est dangereuse que pour les âmes corrompues : omnia manda mundis. Quoi qu'il en soit, Fénelon se découvrait, et Bossuet put prendre corps à corps cet adversaire jusque-là insaisissable ; mais il lui fallut du temps pour le terrasser. Alors commença, sur une question qui aurait pu dormir sans péril, un terrible duel qui laissa pendant près de deux années l'Église en suspens. Les deux athlètes se trouvèrent dignes l'un de l'autre : celui-ci plus fort, plus exercé ; l'autre plus souple et fécond en ressources imprévues ; l'un étonné d'une résistance qui portait atteinte à sa longue domination sur les esprits, l'autre soutenu Italie sentiment de son droit et déterminé à ne céder qu'à l'autorité qui règle la foi. Bossuet voulait être le juge de Fénelon, mais Fénelon soumit le débat à la décision du Saint-Siège, et par là il força celui qui pensait être l'arbitre de la cause à devenir sa partie, il maintint l'égalité jusqu'à sa défaite, et de celte défaite même
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il sut faire un triomphe par sa prompte soumission.
Avant de pénétrer plus loin dans les détails de cette controverse, j'ai besoin de m'expliquer sur le rôle qu'y joua Bossuet. Dieu me garde de ternir la gloire de ce dernier des Pères de l'Eglise par le soupçon de mauvaise foi ou de jalousie. Bossuet a servi des ressentiments qu'il n'avait pas, il a prêté sa puissance à une intrigue qu'il aurait désavouée s'il l'eût connue. Habitué à régner sur l'Eglise, qui acceptait ses décisions comme des oracles, il a été entraîné par son dogmatisme impérieux, par son altière orthodoxie, à des excès de parole, à des écarts d'action qui nous étonnent, qui nous affligent, sans que nous puissions accuser la pureté de ses intentions. Avouons encore que les conseils de son neveu, l'abbé Bossuet, venant de Rome, les terreurs et les calomnies de cet esprit court et violent, égarèrent sa loyauté.
Ce livre des Maximes des saints eut peu de succès. Fénelon n'avait prétendu faire qu'une compilation et un commentaire irréprochables. Les gens du monde le trouvèrent fastidieux et inintelligible ; ils étaient dans j leur droit, l'auteur n'ayant pas voulu les amuser et ne pouvant leur donner l'intelligence de ces matières. Les théologiens le tinrent pour suspect, et Bossuet était assuré d'avance de le trouver coupable. Il ne s'en cacha [joint avant d'avoir vu le livre, puis il promit des remarques qui devaient être soumises à l'auteur seul et qui ne lui arrivèrent pas : il tenta ensuite de faire comparaître Fénelon devant une commission qu'il aurait dominée, et de lui arracher une rétractation, Souslenom d'un docteur, il écrivit une censure amère ; enfin il pu-
blia une déclaration, signée de lui, de L'évêque de Chartres fit de l'archevêque de Paris, qui tranchait, la <jii«*stion pendante en cour de Home. Cependant Fénelon,qni avait demandé la grâce d'aller lui-même à Rome détendre son livre, recevait en réponse Tordre de partir pour son diocèse et d'y rester. Le duc de Beauvilliers était menacé de destitution, et bientôt après le contrecoup de la disgrâce du prélat allait frapper les abbés de, Beaumont et de Langeron, sous-précepteurs du prince: le frère de Fénelon, exempt des gardes, était congédié, et quelques mois après Fénelon lui-même était dépouillé de son titre de précepteur. Madame de Maintenon, Bossuet, Louis XIV rivalisaient d'ardeur pour accabler l'archevêque de Cambrai. Bossuet était infatigable dans sa polémique, et, il faut le dire, dans ses menaces. Louis XIV donnait cours à ses ressentiments, et comme il frappa dans le théologien accusé et non condamné le précepteur de son petit-fils, on put comprendre que l'éducation du duc de Bourgogne était à ses yeux le véritable crime du prélat. Daguesseau a dit le mot de ce débat : « C'était plutôt une intrigue politique qu'une affaire de religion. » La question religieuse pouvait se vider sans éclat. « En effet, comme le disait Fénelon écrivant à Bossuet, un évêque qui soumet son livre, et qui se tait après l'avoir soumis, ne peut être comparé ni à Pelage ni à Julien. Vous pouviez envoyer secrètement à Rome, de concert avec moi, toutes vos objections ; je n'aurais donné au public aucune apologie, ni imprimée ai manuscrite : le juge seul aurait examiné mes défenses ; toute l'Église aurait attendu en paix le jugement de Rome ; ce jugement aurait tout fini. La condamnation de mon livre,
s'il est mauvais, étant suivie de ma soumission sans réserve, n'eût laissé aucun p «m * i l pour la séduction ; nous n'aurions manqué <m rien à la vérité : la charité, la paix, la bienséance épiscopale auraient été gardées '. » Les invectives de Bossuet et les rigueurs de la cour tournèrent la faveur publique du coté de Fénelon, dont les réponses se succédaient rapidement, toujours fermes et modérées, souvent éloquentes. Bossuet n'avait jamais entendu un pareil langage; etil faut ajouterque,de son côté, il poursuivait son confrère avec plus de vivacité et d'aigreur qu'il n'en avait mis contre les hérétiques. Quoi de plus incisif, de plus ému, de plus cruel au fond que ces paroles de Fénelon à son terrible antagoniste? N'était-ce pas un peu, comme l'a si bien dit M. Joubert, le liel de la colombe? « Qu'il m'est dur, monseigneur, d'avoir à soutenir ces combats de paroles, et de ne pouvoir plus me justifier sur des accusations si terribles qu'en ouvrant le livre aux yeux de toute l'Église, pour montrer combien vous avez défiguré ma doctrine ! Que peut-on penser de vos intentions? Je suis ce cher auteur que vous parlez dans vos entrailles pour le précipiter avec Molinos dans l'abîme du quiétisme. Vous allez me pleurer partout, et vous me déchirez en me pleurant ! Que peut-on penser de ces larmes, qui ne servent qu'à donner plus d'autorité à vos accusations? Vous me pleurez, et vous supprimez ce qui est essentiel dans mes paroles ! Vous joignez, sans en avertir, celles qui sont séparées! Vous donnez vos conséquences les plus outrées comme mes dogmes précis, quoiqu'elles soient contradictoires à
1. Première lettre de Fénelon à Bossuet, tom. II. éd. Didot, p. 51.
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mon texte formel. Votre livre n'est, selon vous, qu'un tissu de démonstrations. Pour moi, j'avance plus d'erreurs tous les jours que mes amis n'en peuvent corriger. Quelque grande autorité, monseigneur, que vous ayez justement acquise jusqu'ici, elle n'a point de proportion avec celle que vous prenez dans le style de ce dernier livre. Le lecteur sans passion est étonné de ne trouver, dans un ouvrage fait contre un confrère soumis à l'Eglise, aucune trace de cette modération qu'on avait louée dans vos écrits contre les ministres protestants *. »
Cette résistance, ou plutôt cette révolte inattendue contre la dictature théologique de Bossuet, de la part d'un prélat renommé par la douceur de son caractère, arracha à son adversaire des paroles où perce le dépit : (( Pour des lettres, disait-il, composez-en tant qu'il vous plaira: divertissez la cour et la ville; faites admirer votre esprit et votre éloquence, et ramenez les grâces des Lettres provinciales; je ne veux plus avoir de part au spectacle que vous semblez vouloir donner au public. » Ce spectacle même, Bossuet essaya de le faire cesser. On fît intervenir le nonce pour fermer la bouche à Fénelon, qui, loin de se taire, redoubla d'énergie. De nouvelles lettres ajoutèrent à l'irritation de Bossuet. Citons encore un passage dans lequel Fénelon accuse et se justifie avec une incomparable vigueur.
« Il m'est impossible de vous suivre dans toutes les objections que vous semez sur votre chemin; les diffîcultés naissent sous vos pas. Tout ee que vous touche/
i. Troisième lettre, inm. II. p. 70,
de plus pur dans mon texte se convertit aussitôt en erreur et en blasphème ; mais il ne faut pas s'en étonner : vous exténue-/ et vous grossissez chaque objet, selon vos besoins, sans vous mettre en peine de concilier vos expressions. Voulez-vous me faciliter une rétractation, vous aplanissez la voie; elle est si douce qu'elle n'effraye plus. Ce nest, dites-vous, qu'un éblouissement de peu de durée. Mais si l'on va chercher ce que vous dites ailleurs pour alarmer toute l'Eglise, pendant que vous me flattez ainsi, on trouvera que ce court éblouissement est un malheureux mystère et wiprodiye de séduction.
» Tout de même, s'agit-il de me faire avouer des livres et des visions de madame Guyon? Vous rendez la chose si excusable qu'on est tout étonné que je ne veuille point la confesser pour vous apaiser. Est-ce un si grand malheur, dites-vous, d'avoir été trompé par une amie? Mais quelle est cette amie? C'est une Priscille dont je suis le Montait. Ainsi vous donnez, comme il vous plaît, aux mêmes objets les formes les plus douces et les plus affreuses '.
» Je ne veux pas me juger moi-même. En effet, je dois craindre que mon esprit ne s'aigrisse dans une affaire si capable d'user la patience d'un homme qui serait moins imparfait que moi. Quoiqu'il en soit, si j'ai dit quelque chose qui ne soit pas vrai et essentiel à ma justification, ou bien si je l'ai dit en des termes qui ne fussent pas nécessaires pour exprimer toute la force de mes raisons, j'en demande pardon à Dieu, à toute l'Église et à vous. Mais où sont-ils, ces termes que j'eusse pu vous épar-
1 Torn. H. p. 144.
gner? du moins, marquez-les-moi; mais en les marquant, défiez-vous de votre délicatesse. Après m'avoir
donné si souvent des injures pour des raisons, n'avezvous point pris mes raisons pour des injures?
» Cette douceur, dont vous me dites que je m'étais paré, on la tournait contre moi; on a dît que je pariais d'un ton si radouci parce que ceux qui se sentent coupables sont toujours timides et hésitants. Peut-être ai-je ensuite un peu trop élevé la voix; mais le lecteur pourra observer que j'ai évité beaucoup de termes durs qui vous sont les plus familiers. Nous sommes, vous et moi, l'objet de la dérision des impies, et nous faisons gémir tous les gens de bien: que tous les autres hommes soient hommes, c'est ce qui ne doit pas surprendre; mais que les ministres de Jésus-Christ, ces anges des églises, donnent au monde profane et incrédule de telles scènes, c'est ce qui demande des larmes de sang. Trop heureux si, au lieu de ces guerres d'écrits, nous avions toujours fait notre catéchisme dans nos diocèses, pour apprendre aux pauvres villageois à craindre et à aimer Dieu ] ! »
Bossuet, poussé à bout par ces répliques qui emportaient l'opinion du côté de son adversaire, rassembla toutes ses forces pour frapper un coup décisif. Il écrivit la Relation du qu/rUsme, chef-d'œuvre de dialectique vigoureuse et de raillerie amère, qui étendait sur Fénelon le ridicule dont madame Guyon était enveloppée. On le crut blessé à mort par cette arme, dont les blessures étroites sont si profondes; mais il renvoya ce qu'il avait reçu avec une promptitude et une dextérité surpre-
1. Œuvres de Fénelon, 6dit. de Vonfaillei», 1821, tnm. VIII. p. 173 el 513.
riantes. « Il y eut, dit M. de Bausset, telle province en France où la réponse à la Relation du quiétisme parvint en même temps que la Relation elle-même. On
ne savait ce qu'on devait le pins admirer dans cette réponse: la clarté dans l'exposition des faits; l'ordre et l'exactitude rétablis dans leur marche naturelle; chaque accusation détruite par des preuves irrésistibles; le mérite si rare de mettre plus de précision dans la justification que n'en offraient les accusations mêmes; l'accord plus rare encore de la simplicité, de l'élévation et de la noblesse du style; l'art admirable avec lequel Fénelon avait su, sans faiblesse et sans mollesse, mettre à l'écart le cardinal de Noailles et l'évêque de Chartres, le roi et madame de Maintenon, pour ne faire tomber ses traits que sur Bossuet seul, qui l'avait si cruellement offensé; en un mot, cette profonde indignation d'une àme vertueuse, qui se fait plutôt sentir qu'apercevoir, parce qu'elle conserve encore assez d'empire sur elle-même pour respecter, dans son adversaire, la dignité de son propre caractère ; telles sont les faibles nuances qui peuvent offrir une image imparfaite de cette admirable composition l. »
Bossuet, voulant amortir l'effet de cette réponse, publia des Remarques qui n'ajoutaient rien à la Relation du qwélisme, où il avait épuisé ses ressources de malignité et de ridicule. D'ailleurs, les rôles étaient intervertis : Bossuet, tout en continuant d'accuser, se défendait!... Fénelon, qui avait pris l'offensive, répliqua, et il se montra plus décidé, plus pressant, plus incisif que