I. Histoire de Fénelon, lomo I. page dernière
Hfi FENELON.
jamais. Il avait dit : « Tandis que le saint-siège me permettra de montrer mon innocence, et qu'il me restera un souffle de vie, je ne cesserai de prendre le ciel à témoin do l'injustice de vos accusations. » Il tint parole. Bossuet dut se repentir plus d'une fois d'avoir évoqué le souvenir de Montan et de Priscille; en vain avait-il cherché à pallier un tort inexcusable, en disant qu'il ne s'agissait, entre Montan et Priscille, que d'un commerce d'illusion. « Vos comparaisons tirées de l'histoire, répondait Fénelon, réussissent mal. Ma prétendue illusion ne ressemble point à celle de Montan. Ce fanatique avait détaché de leurs maris deux femmes qui le suivaient : il les livra à une fausse inspiration, qui était une véritable possession de l'esprit malin, et qu'il appelait l'esprit de prophétie. Il était possédé lui-même aussi bien que ces femmes; et ce fut dans un transport de la fureur diabolique, qui l'avait saisi avec Maximille, qu'ils s'étranglèrent tous deux. Tel est cet homme, l'horreur de tous les siècles, auquel vous comparez votre confrère, ce cher ami de toute la vie, que vous portez dans vos entrailles; et vous trouvez mauvais qu'il se plaigne d'une telle comparaison ! Non, monseigneur, je ne m'en plaindrai plus; je n'en serai affligé que pour vous. Et qui estce qui est à plaindre, sinon celui qui se fait tant de mal à soi-même, en accusant son confrère sans preuve? Dites que vous n'êtes point mon accusateur en me comparant à Montan! Qui vous croira? et qu'ai-je besoin de répondre? Pouviez-vous jamais rien faire de plus fort pour me justifier, que de tomber dans cet excès, et dans ces contradictions palpables, en m'accusant? Vous faites plus pour moi que je ne pourrais faire moi-même. Mais
quelle triste consolation, quand on voit le scandale qui trouble la maison de Dieu, et qui t'ait triompher tant d'hérétiques et de libertins! Quelque fin qu'un saint pontife puisse donner à cette affaire, je l'attends avec patience, ne voulant qu'obéir, ne craignant que de me tromper, et ne cherchant que la paix. J'espère qu'on verra dans mon silence, dans ma soumission sans réserve, dans mon horreur constante pour l'illusion, dans mon éloignement de tout livre et de toute personne suspecte, que le mal que vous avez voulu faire craindre est aussi chimérique que le scandale a été réel, et que les remèdes violents contre des maux imaginaires se tournent en poison. »
Pendant ce débat, Home procédait avec lenteur à l'examen du livre de Fénelon. Vainement l'abbé Bossuet mettait-il en jeu tous les ressorts de l'intrigue et de la violence : ses calomnies et ses menaces, combattues par le dévouement de l'abbé de Chanterac, mandataire de Fénelon, et par l'équité impartiale du cardinal de Bouillon, ambassadeur de France, ne précipitaient point la marche compassée de la congrégation du Saint-Office. D'ailleurs Innocent XII était favorable à Fénelon, qui, outre ses vertus et son génie, avait à ses yeux le mérite de se piquer médiocrement de gallicanisme. La démarche de l'archevêque de Cambrai était un hommage au saintsiège, une protestation contre l'autorité de Bossuet, dont la dictature théologique humiliait Rome en dominant l'Kglise. Bossuet allait de mécompte en mécompte ; il avait cru faire plier Fénelon, et Fénelon combattait avec un courage de lion; il avait pensé que Rome condamnerait sans hésitation, sans délai; et non seulement
Home tardait, mais elle était indécise. Bien plus, après une délibération qui avait duré plus de quinze mois, la congrégation du Saint-Office se trouva partagée: cinq docteurs sur dix jugèrent le livre irréprochable. Ce partage était, selon la coutume, un arrêt de non-lieu. Fénelon triomphait. Mais la politique l'emporta sur la jurisprudence consacrée; l'affaire fut déférée au collège des cardinaux, et, Louis XIV aidant, le livre fut censuré. On y trouva vingt-trois propositions répréhensibles ou de dangereuse conséquence. La sentence fut libellée sous la forme adoucie de bref, et non de bulle; la terrible formule d'hérésie fut écartée, et le livre proscrit ne fut pas condamné au feu. Tl fallut que la cour de France se contentât de cette demi-victoire.
Telle fut l'issue de cette douloureuse affaire. On peut en déplorer l'éclat, car la religion n'y a rien gagné, et elle trouble les admirateurs de Bossuet. En engageant le combat, ce grand homme s'était mis dans la nécessité de vaincre, et l'on sait à quelles extrémités entraine une situation dont on ne peut sortir que parla victoire. Tout paraît juste alors. Dans l'emportement de la lutte, Bossuet employa des armes qui n'étaient pas à son usage. Toutefois, j'ai hâte de le dire, sa conscience lui voila ses torts, puisqu'il en vint à se persuader, car il le dit, qu'il y allait de toute la religion. Mais cette conviction, n'a* vait-elle pas sa racine dans une injuste prévention? On voulut voir Molinoe dans madame Guyon, et madame Guyon dans Fénelon, et cependant madame Guyon n'avait (pie l'élan d'une Sapho catholique, elle relevait de sainte Thérèse, et Fénelon était un disciple de saint François de Sales. La doctrine de l'amour divin, pur et
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désintéresse, peut être une chimère mais elle est en dehors du dogme. 11 faut aimer Dieu, bien que certains casuistes nous en dispensent; mais il y a des nuances et des degrés dans cet amour. Bossuet ne veut pas qu'on le sépare de l'espérance du salut. Fénelon trouve qu'il y a quelque chose de mercenaire dans ce mélange, et il pense qu'il y a plus de pureté à aimer Dieu pour lui seul, pour sa beauté, pour sa bonté, en un mot, parce qu'il est lui, sans égard à la récompense qui suit cet amour. On peut dire que ce détachement absolu estime illusion, un vain rêve de perfection au-dessus fie la nature de l'homme ; il est possible encore que certains esprits, enivrés de cet amour, se bercent dans une inaction voluptueuse qu'ils prendront pour de la sainteté ; mais cette quiétude découle-t-elle nécessairement du principe de l'amour désintéressé? Fénelon proteste de toutes ses forces contre de telles conséquences. Il ne veut pas une brutale. indifférence sur le salut : il désire que l'idée de récompense n'altère pas les mérites du chrétien, et il pense qu'on est d'autant plus digne de la béatitude qu'on n'y a pas songé en servant Dieu et en l'aimant.
Le bref d'Innocent XII affligea Fénelon, mais sa soumi--ion prompte et sincère termina heureusement cette longue querelle. Sesennemisvirentde l'ostentation dans son humilité, et, sans doute, ils lui en auraient disputé le mérite si l'applaudissement unanime du monde chrétien ne leur eût fermé la bouche l. Et maintenant posons
1. ■ Debout cl. le bras étendu pour instruire les hommes, dit M. De Maistre. il peut avoir un égal; prosterné pour se condamner lui-inAmc, il n'en a plus. ) Soirées de Saint-Pétersboury .
cette question : Si Rome eût prononcé dans un sens diffèrent et qu'elle eût absous Fénelon, ses adversaires auraient-ils montré la même déférence pour la décision du saint-siège?
Pendant le débat, un incident imprévu avait envenimé l'animosité de Louis XIV contre le précepteur de ses petits-fils. L'infidélité d'un domestique avait livré aux libraires de Hollande une copie du Telémaque. On sait que Fénelon avait préparé ce poème pour couronner ses instructions au duc de Bourgogne. C'était pour la morale politique le complément des Dialogues des morts. La malignité publique vit dans cette belle fiction antique des allusions injurieuses. Idoménée, Adraste, Pygmalion peut-être dénonçaient Louis XIV à l'Europe : on voulait reconnaître Louvois dans Protésilas. Le roi fut du parti de ses détracteurs. Il avait ses raisons pour soupçonner Fénelon, et cependant il se trompait. Le Telémaque est autre chose qu'une satire. « Sans doute, a dit excellemment M. Villemain, le Telémaque présente quelques réflexions que l'on peut détourner contre Louis XIV, mais c'est une absurde injustice de chercher dans cet ouvrage la censure allégorique et méditée de ce grand roi ; il était même impossible d'avoir mieux combiné tous les détai's pour déconcerter les allusions, et pour échapper, autant que possible, à l'inévitable fatalité des ressemblances. Nous croyons que cette précaution généreuse occupait encore Fénelon écrivant pour le bonheur des peuples, et qu'elle lui lit chercher cette conception poétique, ces mœurs primitives, ces sociétés antiques si éloignées du tableau de l'Europe moderne. Pourquoi, d'ailleurs, aurait-Il voulu peindre
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Louis \IV sous les traits de L'impudent Idoménée ou du sacrilège Adraste, plutôt que sous l'image du grand et vertueux Sésostris? » Empruntons encore à l'illustre écrivain quelques considérations d'une justesse frappante : « Gomme le Tèlémaque est surtout un livre de morale politique, ce que l'auteur peint avec le plus de force, c'est l'ambition, cette maladie des rois qui fait mourir les peuples : l'ambition grande et généreuse dans Sésostris; l'ambition imprudente dans Idoménée; l'ambition tyrannique et misérable dans Pygmalion ; l'ambition barbare, hypocrite, impie, dans Adraste *. » Avant de suivre Fénelon dans son diocèse, d'où il ne sortira plus désormais, nous devons, et Tèlémaque nous y convie, essayer de caractérisersommairement le génie de l'écrivain et de l'orateur : il faut dire aussi quelques mots du philosophe et du critique. Le Traité de J existence de Dieu suffirait pour immortaliser Fénelon : il y déploie une riche imagination dans le développement des beautés et de l'ordre de la nature considérés comme preuves de la puissance et de la sagesse divines, et il se montre métaphysicien et logicien supérieur dans l'exposition des arguments métaphysiques et dans la déduction des attributs qui dérivent de l'idée de cause et de substance infinies. Disciple de Descartes, il s'est arrêté sur la pente qui a entraîné Malebranche et Spinosa. Il faut lui savoir gré d'avoir montré comment la raison s'élève par ses propres forces à ces notions sublimes, et de les avoir mises en lumière au profit du sentiment religieux, qui n'a pas de meilleur aliment que la contem-
1. Il faut lire dans lea Mélanges de M. Villemain tout ce morceau sur le
Tèlémaque, plein de vues neuves el profondes.
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plation de l'infini. S'il eût écrit de nos jours, il aurait eu bien de la peine à échapper aux censures de certains théologiens, auprès de qui il y a péril à parler de la toute-puissance de Dieu ; bon gré, mal gré, on ferait de lui un panthéiste.
Le Traité de l'existence de Dieu nous ramène plus directement qu'on ne pense aux débats théologiques (\r Fénelon et de Bossuet, et j'y reviens, au risque de paraître faire une digression. Sans doute dans cette querelle mémorable, les deux rivaux ont payé, dans leur force môme, tribut à la faiblesse humaine. Bossuet songeait à maintenir sa dictature en défendant l'intégrité de la foi; peut-être encore était-il importuné des succès, du crédit et de la renommée croissante d'un disciple longtemps soumis: sans doute encore l'habileté, la souplesse, la vigueur, pour tout dire en un mot, les ressources inépuisables du génie de Fénelon ne se déployèrent point sans un secret sentiment de fierté ; mais si ces motifs humains expliquent l'animosité et l'acharnement du combat, ils ne sont pas le principe de la lutte elle-même. Elle pouvait naître au premier choc d'un dissentiment réel, et de la diversité de ces deux génies, qui n'ont en commun que la sincérité et la grandeur. Bossuet et Fénelon étaient trop clairvoyants pour ne pas pressentir les périls qui menaçaient la religion, et trop pénétrés des vérités qu'elle annonce pour ne pas chercher les moyens de In préserver d'un nouvel ébranlement. Or, c'est sur ce point qu'ils étaient divisés.
Que Fénelon ait vu les dangers que courait la religion, cela est incontestable, et j'ai hâte d'en apporterla preuve, puisque j'y trouve l'occasion de le faire parler.
Voici, en effet, ce qu'il disait du haut de la chaire évangélique quelques mois avant la révocation de l'édit de Nantes ' : « Un bruit sourd d'impiété vient frapper nos oreilles, et nous en avons le cœur déchiré. Après s'être corrompus dans ce qu'ils connaissent, ils blasphèment enfin ce qu'ils ignorent. Prodige réservé à nos jours ! l'instruction augmente et la foi diminue. La parole de Dieu, autrefois si féconde, deviendrait stérile si l'impiété l'osait. Cependant de tous les vices on ne craint plus (pie le scandale : que dis-je ? le scandale même est au comble : car l'incrédulité, quoique timide, n'est pas muette ; elle sait se glisser dans les conversations, tantôt sous les railleries envenimées, tantôt sous des questions où l'on veut tenter Jésus-Christ, comme les Pharisiens. En même temps l'aveugle sagesse de la chair, qui prétend avoir droit de tempérer la religion au gré de ses désirs, déshonore et énerve ce qui reste de foi parmi nous. Chacun marche dans la voie de son propre conseil ; chacun, ingénieux à se tromper, se fait une fausse conscience. Plus d'autorité dans les pasteurs, plus d'uniformité de discipline, le dérèglement ne se contente plus d'être toléré, il veut être la règle même, et appelle excès tout ce qui s'y oppose. La chaste colombe, dont le partage ici-bas est de gémir, redouble ses gémissements. Le péché abonde, la charité se refroidit, les ténèbres s'épaississent, le mystère d'iniquité se forme ; dans ces jours d'aveuglement et de péché, les élus mêmes seraient séduits, s'ils pouvaient l'être. Le flambeau de l'Évaneile, qui doit faire le tour de l'uni-