Discours pour In f.He de l'Kpiphfinie
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Simon. Nous avons vu, par quelques traits, quelle vigueur lui donnent la passion et la bonne conscience dans sa polémique, qui a fait dire, en outre, à Bossuet « qu'il avait de l'esprit à faire trembJer ». Comme critique, Fénelon mérite une place à part. Aux préceptes des anciens interprétés avec goût il ajoute des vues neuves et justes : il laisse la routine aux pédants, le paradoxe aux beaux esprits, il se tient aux principes qu'il semble créer, parce qu'il les renouvelle en les prenant à leur source même, dans le cœur humain.
Quelque soit le mérite de composition, de style et de pensée dans ses différentes œuvres, le principal titre littéraire de Pénelon sera toujours le Télémaque, œuvre unique dans notre littérature par la variété des caractères, qui se dessinent dans l'action et ne se démentent jamais, par la richesse des descriptions, le coloris des tableaux qui remplissent l'imagination, par la vérité des mœurs et des passions. Cette prose que Voltaire trouve un peu traînante, parce qu'elle a de l'ampleur et de la noblesse, a le mérite d'exprimer des pensées et des images poétiques sans rien emprunter, comme on J'a fait depuis, de la construction et des tours particuliers à la versification. Fénelon est poète en prose sansqu'on puisse l'accuser d'avoir confondu les genres et composé de la prose poétique, comme Terrasson, Reyrac et d'autres que je ne nommerai point. On voudrait n'avoir pas à dire que le successeur de Fénelon à l'Académie française se crut obligé de ne pas parler du Tèlémaque. Était-ce prudence ou docilité ? Je ne sais : toujours est-il que ce silence est la plus surprenante flatterie qu'on se soit permise ;'i l'Académie.
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La disgrâce de Fénelon était complète. Il ne devait plus revoir Versailles, où il avait formé l'héritier du trône avec la noble ambition de travailler un jour avec lui au bonheur de la France. Le gouvernement d'un grand peuple, selon les maximes de la morale évangélique, a été la pensée dominante de la vie de Fénelon, et dans son exil de Cambrai, il la caressait encore : il saisit même avec empressement toutes les occasions d'éclairer de ses conseils ceux qui dirigeaient les affaires publiques. Le duc de Beauvilliers le consultait, et le représentait dans le cabinet. Malgré ces préoccupations, Fénelon comprit qu'il se devait à son diocèse, et, tout en conservant ses espérances pour l'avenir, il se dévoua avec ardeur au ministère religieux qui lui était confié. « Retiré dans son diocèse, dit Saint-Simon, il y vécut avec la piété et l'application d'un pasteur, avec l'art et la magnificence d'un homme qui n'a renoncé à rien, qui se ménage tout le monde et toutes choses. » Ne pouvant gouverner la cour, il prit le parti de se faire adorer à Cambrai, et de donner à ceux qui l'avaient chassé, sinon des regrets, au moins quelque honte par le bruit de ses vertus. Au reste, cette vengeance n'était que l'exercice naturel des qualités de son esprit et de son àme. Jamais pasteur ne fut plus actif et plus édiiiant. « Ses aumônes, dit encore Saint-Simon, ses visites épiscopales réitérées plusieurs fois l'année, et qui lui firent connaître par luimême à fond toutes les parties de son diocèse, la sagesse et la douceurdeson gouvernement, ses prédications fréquentes dans la ville et dans les villages, la facilité de son accès, son humanité avec les petits, sa politesse, avec e^ autres, ses grâces naturelles qui rehaussaient le prix
de tout ce qu'il disait et faisait, le firent adorer de sou peuple ; et les prêtres, dont il se déclarait le père et le frère, et qu'il traitait tous ainsi, le portaient tous dans leurs cœurs. Parmi tant d'art et d'ardeur de plaire, et si générale, rien de bas, de commun, d'affecté, de déplacé, toujours en convenance à l'égard de chacun; chez lui abord facile, expédition prompte et désintéressée; un même esprit, inspiré par le sien, en tous ceux qui travaillaient sous lui dans ce grand diocèse. »
Les malheurs de la France, que Fénelon avait prévus, mais qu'il n'avait pu détourner, donnèrent un nouvel éclat à ses vertus : « Il y a longtemps, avait-il dit à Louis XIY, au milieu de ses prospérités (1694), que Dieu tient son bras levé sur vous ; mais il est lent à vous frapper, parce qu'il a pitié d'un prince qui a été toute sa vie obsédé de flatteurs, et parce que, d'ailleurs, vos ennemis sont aussi les siens. Mais il saura bien séparer sa cause juste d'avec la vôtre qui ne l'est pas, et vous humilier pour vous convertir. » Ce temps des expiations était arrivé, et il faut dire que Louis XIV supporta les rigueurs de la fortune avec honneur, et que, s'il avait été enflé de ses succès, il ne fut pas abattu par les revers : même il fallait cette épreuve pour que la postérité lui confirmât Je titre de Grand, que l'enivrement des peuples lui avait donné pendant ses triomphes. L'acceptation du testament de Charles II, que Fénelon avait déconseillée par la voix du duc de Beauvilliers, avait armé contre la France l'Europe coalisée. Les défaites se succédaient, vainement réparées par des efforts qui épuisaient la nation. La famine vint se joindre, en 1709, à ces désastres. Fénelon fut admirable rie générosité et de dévouement:
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les approvisionnements qu'il tenait en réserve nourrirent l'armée, et le respect que son nom inspirait aux étrangers protégea son diocèse contre la dévastation. Après la bataille de Malplaquet, Cambrai fut un refuge où les blessés français trouvèrent des soins empressés et des ressources inépuisables. Fénelon se multipliait : on le voyait dans les hôpitaux, dans les églises, partout où il y avait des consolations à offrir, dès secours à porter. Parmi les malheurs publics, et par eux, Fénelon eut la joie, mêlée d'amertume, de revoir, après dix ans de séparation, sonélève fidèle à ses principes, fidèle à son amitié. Pendant ces dix années d'éloignement, le duc de Bourgogne n'avait pas cessé de demander etderecevoir secrètement les conseils de son précepteur. Mais en celail désobéissait àson inflexible aïeul, qui futsi obstiné dansson aversion qu'à la mort de son petit-fils il fit brûler tous les monuments de ce long commerce entre l'élève et son précepteur exilé. Car, il faut le dire, si la postérité possède les admirables leçons renfermées dans un des plus beaux ouvrages de Fénelon, les Directions pour la conscience d'un roi, ce n'est pas la faute du roi, mais un bienfait de la prévoyance du duc de Beauvilliers, qui gardait chèrement copie de tous ces écrits.
Tout paraissait désespéré pour la France. Kn vain Louis XIV s'était-il humilié par ses ambassadeurs; l'ennemi victorieux voulait pousser à bout les représailles, et le grand roi avait résolu d'aller mourir à la tête de sa noblesse sous les murs de Lille. Fénelon eut alors une idée d(; génie, li comprit que le pays ne pouvait être sauvé que par la nation elle-même, qu'on ne pouvait exiger d'elle un dernier sacrifice qu'en lui rendanl ses
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droits, et qu'il fallail obtenirde son libre consentement ce
qu'on avait trop longtemps imposé à son dévouement et à sa résignation. « Notre mal vient, écrivait-il au duc de Beauvilliers, de ce que cette guerre n'a été jusqu'ici que l'affaire du roi : il faudrait en faire l'affaire véritable de tout le corps de la nation ; elle ne Test que trop devenue, car, la paix étant rompue, le corps de la nation se voit dans un péril prochain d'être subjugué. » Fénelon voulait que la France fût consultée, et il voyait dans cette convocation des notables des trois ordres un acheminement aux états généraux, qu'il voulait appeler régulièrement tous les trois ans pour délibérer sur les besoins de l'État. C'eût été un beau spectacle que de voir le despotisme, à bout de ressources, proclamant l'impuissance, avouant les dangers du pouvoir absolu, se dépouillant pour sauver la force publique. Louis XIV parut entrer dans ce dessein, qui aurait sauvé la monarchie en la réformant; il rédigea même la proclamation ([ni devait apprendre à la France que la royauté avait besoin de la force du peuple et de ses conseils : maisladisgràce de Marlborough et la victoire inespérée de Denain prévinrent l'effet de cette résolution. La paix fut signée àUtrecht, et, le péril passé, la nation resta sous Je régime du pouvoir absolu, qui n'était plus tempéré par la gloire. L'admiration pour Fénelon était générale, tous les regards se tournaient vers lui avec espérance, et on pensait que son dévouement et ses vertus avaient enfin désarmé les ressentiments de Louis XIV. Mais sa disgrâce était irrévocable : il n'était pas bon, sous ce règne, de prendre en main la cause du peuple ; Racine et Vauban moururent. Fénelon ne se décourageait pas. Pendant
(jue le roi s'affaissait sous le poids des années, le grand dauphin mourut, et l'archevêque de Cambrai se prépara avec une ardeur nouvelle au rôle qui l'attendait. Sa prévoyance embrassa toutes les réformes à introduire dans la constitution de l'État, et tous les détails de l'administration : en un mot, il dressa le programme complet du nouveau règne. Le duc de Bourgogne approuvait tout: états provinciaux pour chacun des gouvernements, états généraux pour la nation entière, soumission à la loi, gratuité de la. justice, répression d'un luxe corrupteur et ruineux, maintien de la paix ; telles étaient les bases générales du système concerté entre le roi présomptif et son ministre. La Providence déjoua ces projets. Leduc de Bourgogne fut enlevé par une mort soudaine, où la douleur publique voulait voir un crime : la postérité plus juste n'y a vu qu'une déplorable fatalité. Jamais, depuis le meurtre de Henri IV, la mort n'avait étouffé de si nobles projets, ni déconcerté tant d'espérances. Cette déception cruelle ne permet que des conjectures. On peut dire qu'aucune prudence humaine ne pouvait détourner le cours que les événements ont suivi ; mais le champ des hypothèses est libre, et il est permis de croire que la loyauté dans les conseils du prince, sa piété sincère, l'exemplede mœurs irréprochables, auraient rallié la nation au gouvernement, ravivé les croyances, prévenu le débordement de la corruption. Il est du moins hors de doute que l'avènement du duc d'Orléans et de Dubois, tous deux sceptiques et cyniques, mit à nu la dépravation des mœurs, l'affaiblissement des croyances, l'avilissement du pouvoir, et achevaeeque ledespotisme avait commencé. Osera-t-on dire (pic In probité, la reli-
gion, l'amour de l'humanité, auraient produit les mêmes effets que Le vice effronté? Ou bien prétendra-t-on que, pour arriver à l'égalité civile, à la tolérance religieuse, à la jouissance des droits politiques, enfin à tous les bienfaits de la civilisation moderne, il fallait une secousse que la révolte des esprits sous un despotisme impuissant pouvait seule amener? Ceci est encore une hypothèse qui ne nous empêchera pas de regretter que l'expérience d'un gouvernement probe, religieux, et, si l'on peut ainsi parler, honnête homme, telle que la méditaient Fénelon et son disciple, n'ait pas été faite. Le deuil de la France à la mort du duc de Bourgogne prouve tout au moins les espérances qu'on avait conçues. On crut que Fénelon ne survivrait pas à la mort de son élève : « Tous mes liens sont rompus, s'écria-t-il, rien ne saurait plus m'attachera la terre ! » Cependant il lutta contre la douleur et surmonta son désespoir. L'administration de son diocèse n'en souffrit pas : il trouva même quelques consolations dans l'inaltérable amitié du duc de Beauvilliers, que le même coup frappait non moins cruellement. Nousle voyons, pendant ces dernières années, répondre avec empressement aux désirs de l'Académie française, qui le consultait sur les travaux qu'elle devait entreprendre. Sa Lettre à V Académie montre que la polémique religieuse et les méditations politiques n'avaient pas émoussé la délicatesse de son goût ! littéraire, ni diminué la richesse et la vivacité de ses souvenirs classiques. Vers le même temps, il recevait une sollicitation d'une autre nature, qui le trouva tout aussi compétent et non moins empressé : le futur régent, qui pensait sans doute avoir un jour à compter avec lui, le
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pria de le tirer de ses doutes sur Dieu, sur l'immortalité de l'àme et sur le libre arbitre. Nous ignorons quelle impression produisirent les puissantes raisons développées avec tout le charme de l'éloquence dans les réponses de Fénelon sur le cœur de cet étrange catéchumène , mais on sait qu'elles l'auraient ramené de loin si elles avaient fait de lui un bon chrétien.
Fénelon, déjà sous le poids de l'âge et de la douleur, vit les premiers débats suscités par le livre du janséniste Quesnel et par la bulle Unïgenitus. Quoiqu'il eût flétri par de nobles paroles les violences exercées contre Port-Royal, il était loin d'être favorable au jansénisme ; aussi n'hésita-t-il point à se déclarer contre le père Quesnel. Dans cette triste querelle, il rencontra encore lecardinalde Noailles, l'ancien allié de Bossuet au temps du quiétisme. Cette fois, l'archevêque de Paris était en lutte avec Rome, et se montrait moins habile et moins soumis que ne l'availeté l'archevêque de Cambrai. Dans son diocèse, Fénelon ne donnait aucune autorité aux jésuites, qui le caressaient et qui ne lui déplaisaient pas, et se gardait avec un soin égal d'inquiéter les jansénistes, dont il ne partageait pas les opinions. Fénelon, dont toute la théologie se résumait dans l'amour de Dieu et toute la morale dans la charité, combattait de bonne loi le jansénisme, dont les doctrines aggravent les mystères du dogme et tournent en rudesse la pureté des maximes évangéliques. On a soupçonné que l'espérance de désarmer Louis XIV et madame de Maintenon, s'unissant au plaisir d'embarrasser un ancien adversaire, avait stimulé le zèle de Fénelon dans cette
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affaire : sans doute ce double avantage se rencontrait, mais rien ne nous force à mettre en jeu l'ambition et la rancune, puisque Fénelon, pour prendre ce parti, n'avait qu'à suivre ses opinions : « Quand la conduite d'un homme vertueux, (lit M. Villemain, est autorisée par son devoir, il ne faut pas l'expliquer par ses faiblesses. »
L'amitié de M, de Beauvilliers, le sentiment des devoirs à remplir, l'espérance de convertir le duc d'Orléans, avaient donné à Fénelon le courage de vivre après la mort du duc de Bourgogne; mais il se sentit atteint au cœur lorsqu'il apprit que le duc de Beauvilliers avait cessé de vivre. « Nous retrouverons bientôt, écrivait-il à la veuve de son ami, ce que nous n'avons pas perdu : nous en approchons tous les jours à grands pas; encore un peu, il n'y aura plus de quoi pleurer. » Fénelon fut bientôt pris de la maladie qui termina ses jours. Tout Cambrai s'émut de la lin prochaine de son archevêque, et la France partagea ses alarmes. Fénelon, dont la vie entière avait été une préparation à mourir saintement, ne se démentit pas à l'heure suprême : il vit doucement approcher la mort, et il expira le 7 janvier 1715, au milieu des larmes de ses serviteurs et de ses amis. Par un miracle d'ordre et de générosité, il ne laissait ni une dette ni une obole: tant il avait bien compris ses devoirs de dépositaire et de dispensateur du bien des pauvres! La France, qui l'avait admiré, le pleura amèrement, et, dans la tristesse générale qui assombrit les dernières années du grand règne, cette mort fut un éclat de douleur : on voyait s'éteindre en Fénelon la dernière splendeur du passé, la plus noble espérance de l'avenir. Quelu. 25
ques mois après, le convoi de Louis XIV s'acheminait vers Saint-Denis, au milieu des imprécations et des railleries de la populace, et Philippe d'Orléans prenait en main la régence du royaume.
Une biographie de Voltaire écrite avec détail formerait l'histoire à peu près complète des mœurs et de la littérature au dix-huitième siècle. Nous n'avons pas l'ambition d'offrir même l'esquisse d'un pareil tableau ; notre but est uniquement de faire connaître en quelques pages les circonstances principales de la vie de cet homme extraordinaire, d'énumérer et dr juger sommairement ses ouvrages, nous réservant toutefois de faire connaître avec quelque étendue les œuvres dramatiques du successeur de Corneille et de Racine.
François-Marie Arouet, iîls de François Arouel, notaire à Paris, et de Catherine d'Aumart, naquit àChatonay, village voisin de Paris, le 20 février 1694 : il vint au monde si faible et si chétif que, n'osant le conduire à l'église pour le faire baptiser, on se contenta de l'ondoyer, et qu'il fallut attendre neuf mois avant de lui donner le baptême, qu'il reçut à Paris, le 22 novembre de la même année, à Saint-André-des-Arts. Il eut pour parrain l'abbé de Chàteauneuf, qui fut aussi, hélas ! son premier instituteur, et fit si bien que, lorsque son pupille, âgé de six ans, entra au collège Louis-le-Grand, ses nouveaux maîtres, les jésuites, reçurent des mains
du vieil ami de madame Arouet et de Ninon de L'Enclos un petit incrédule. Mais l'enfant était si vif, si aimable, d'un esprit si curieux et si pénétrant, que les bons pères, éblouis et charmés, s'amusèrent de ses saillies sans songer à réprimer ses témérités. Le père Le Jay seul jeta le cri d'alarme, et annonça un jour, plein d'effroi et de colère, qu'il voyait en lui le futur coryphée du déisme en France ; mais Tournemine, Tarteron et Porée ne se départirent jamais de leur indulgente amitié. Au terme de ses études, Arouet reçut une de ses couronnes de la main de J.-B Rousseau, alors tout rayonnant du premier et vif éclat de sa gloire lyrique. Au reste, le jeune lauréat était déjà pour le poète un confrère ; car, dès le collège, il avait versifié ; ses vers d'écolier avaient fait quelque bruit dans le monde, et même Ninon, pour l'encourager à la poésie, lui avait légué deux cents pistoles.
Le jeune Arouet entra cavalièrement dans le monde, au grand déplaisir de son père, déjà mécontent du jansénisme de son fils aîné et beaucoup plus alarmé du libertinage de son cadet. Celui-ci n'était pas né pour s'asseoir sur les bancs de l'école de droit ni pour s'enfermer dans une étude de notaire ou de procureur. Accueilli, caressé, fêlé par l'élite de ces courtisans et de ces abbés, épicuriens émérites, les Conti, les Vendôme, les La Fare, les (maulieu, les Gourtin, qui préludaient, sous Louis XIV, triste de sa vieillesse, de ses revers, de son insurmontable ennui, aux orgies de la régence. Arouet, novice encore, apportait dans ce commerce le feu de sa jeunesse, les étincelles de son esprit, l'ingénuité relative de son cœur, au profit de ses précepteurs
depuis longtemps blasas. Aussi était-il le héros de ces fêtes qui n'étaient pas seulement des débauches d'esprit. Gependanl il fallait choisir une carrière. Arouet partit donc pour la Hollande à la suite du marquis de Chàteauneuf, en qualité de page. Cet essai de diplomatie aboutit à une intrigue d'amour qui ramena le jeune homme à Paris, où il retrouva ses élégants corrupteurs charmés de le revoir, et son père plus grondeur et plus irrité que jamais. Pour le désarmer, Arouet parut se soumettre et entra héroïquement dans l'étude d'un procureur. Mais il y rencontra encore, sous la figure de Thiriot, le démon des vers satiriques et de la dissipation, qui l'éloigna bientôt de la procédure. M. de Caumartin, intendant des finances, ami de sa famille, l'emmena hors du tourbillon au château de Saint-Ange, pour s'y recueillir et réfléchir mûrement sur le choix d'un état, et, en effet, Arouet se décida, mais ce fut en dépit de sa famille, pour la poésie. Les sérieux entretiens du père de M. de Caumartin, vieillard retiré du monde, plein des souvenirs de Henri IV et des belles années du règne de Louis XIV, enflammèrent son imagination au point de lui inspirer l'ambition d'uneépopée. D'ailleurs il avait déjà ébauché une tragédie. Il quitta donc Saint-Ange, fermement résolu à courir la carrière des lettres, c'est-à-dire à suivre une vocation tellement impérieuse en lui qu'aucune force humaine n'aurait pu l'en détourner.
Arouet ne tarda pas à éprouver les inconvénients de la célébrité qui le charmait. Les traits mordants qu'il aimait à décocher, les satires dont il se vantait et celles qu'il désavouait le désignèrent aux soupçons de la po-
lice comme auteur d'un pamphlet eu vers qui, sous le titre des J'ai vu, contenait une longue énumération de misères et d'infamies récentes, et se terminait par ce trait qu'on a retenu :
J'ai vu ces maux et je n'ai pas vingt ans.
En fait Arouet avait un peu plus de vingtans; mais il était jeune et sujet à médire : il n'en fallut pas davantage pour le chargerde ce méfait et l'enfermer à la Bastille. Il n'en fut ni surpris ni fâché. La Bastille consacrait l'importance d'un homme : la lettre de cachet était une espèce d'ostracisme à l'usage de la monarchie, qui mettait en relief et au secret les personnages à qui le gouvernement faisait l'honneur de les croire dangereux. Arouet entra donc gaiement au terrible donjon, dont il fit un cabinet d'étude ; il y termina son Œdipe, déjà fort avancé, et i I y composa les deux premiers chants de son épopée. On dit même que le second chant de la Henrïade, le meilleur du poème, est le produit d'un sommeil inspiré qui laissa les mille alexandrins, que nous lisons encore, fidèlement gravés dans la mémoire du poète. Une année de réclusion pour des vers qu'un autre ! avait composés parut une expiation suffisante, de sorte qu'Arouet put sortir de la Bastille sur les ordres du régent. Ce prince ajouta môme à la délivrance une gratification considérable dont le jeune poète se montra reconnaissant : «.le remercie, dit-il, Votre Altesse de ce qu'elle
l. L'auteur des J'ai vu étail un personnage obscur <li m <l<> Le Brun, el
l'attribution de ses vers nussi plats que violents au jeune Arouet était une iniquité el une injure.
veut bien se charger de ma nourriture, mais je la prie de ut1 plus se charger «le mon logement. »
Arouet laissa son nom à la Bastille, et il en sortit sous celui de Voltaire, que nous lui donnerons désormais. Ce nom sonore et vibrant était destiné à être répété par les mille voix; de la foule, tantôt avec amour, tantôt avec colère, jamais avec indifférence. Les transports qui accueillirent sa tragédie d'OEdipe, jouée en 1718, le signalèrent pour la première fois à l'admiration. Lamotte déclara qu'elle annonçait un héritier de Corneille et de Racine. Le succès fut tel qu'il réconcilia Voltaire et son père. Le vieux notaire pleura et fut désarmé, il permit à son fils d'être poète. Œdipe n'est pas une œuvre irréprochable, mais les beautés qu'elle renferme en couvrent les défauts, et les connaisseurs sont d'accord pour avouer que le quatrième acte demeure pour le style tragique et l'intérêt au niveau des plus belles créations dramatiques. C'était beaucoup pour le début d'un poète de vingt-quatre ans. Ni Corneille ni Racine ne s'étaient élevés à cet âge à la même hauteur. Malheureusement, pour complaire au goût dominant qu'il ne pouvait ni diriger, ni heurter de front, Voltaire n'osa point suivre résolument les traces de Sophocle ; il corrompit la majesté de son antique sujet par un alliage moderne qui le défigure. 11 lui fallait remplir cinq actes, quoiqu'il n'y eût de matière tragique que pour trois ; la routine théâtrale le voulait ainsi, et, de plus, il devait bon gré mal gré introduire l'amour dans son drame, sous peine de ne pas trouver d'actrice pour y jouer un rôle. C'est ainsi qu'il consentit à remplir les vides de l'action par les soupirs de Jocaste et par les
rodomontades de Philoctète, et c'est pour cela que son Œdipe, qui supplanta à la scène celui de Corneille, reste pâle devant la terrible et imposante simplicité de la tragédie de Sophocle.
Voltaire, rendu à la liberté, mena de front les plaisirs, les intrigues et la poésie. La poésie en souffrait. Artémire, écrite à la hâte dans les courts loisirs d'une vie dissipée, n'a laissé que le souvenir d'une chute irréparable, et un seul vers, mais il est beau, échappé du naufrage :
Soldats sous Alexandre et rois après sa mort.
Artémire, c'est tout ce que nous pouvons en dire, est l'épouse ignorée, innocente et persécutée de Gassandre, un de ces soldats dont la mort d'Alexandre avait fait des rois. Voltaire, qui l'a mise au monde, n'a pas réussi à la faire vivre.
Cet échec n'arrêtait pas les succès de Voltaire dans le monde, qu'il continuait de charmer par l'éclatet le libertinage de son esprit, et d'ailleurs il comptait sur une revanche éclatante. Son épopée et d'autres projets de tragédie promettaientd'effacer le triste souvenir (V Artémire. Vers cette époque, il accompagna en Hollande madame de Rupelmonde, qui est l'Uranie de cette épitre célèbre où le poète balance les motifs de croire ou de ne pas croire en penchant du côté de l'incrédulité. Le couple voyageur s'arrêta à Bruxelles, où Voltaire visita J.-B. Rousseau alors en exil. C'est là que dans le cours d'une promenade amicale, Voltaire, qui ignorait encore la récente conversion de son vieux maître, eut l'imprudence de lui lire l'épître qu'il venait de composer. Il
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fut étonné de receyoir une réprimande sévère, au lieudes compliments qu'il attendait. Rousseau, pour l'édifier, lui lut en retour de ses vers sceptiques le Jugement de Minos ', allégorie violente et insipide, et la Palinodie, ode médiocre. Voltaire garda le silence, la blessure était faite des deux parts, elle s'aigrit avec le temps par des torts réciproques, et enfin la guerre éclata, triste guerre entre deux hommes supérieurs, autrefois amis. De retour en France, Voltaire fit représenter Mariamne, qui ne devait pas réussir au début. La reine de Judée fut victime d'un quolibet lancé au moment où elle approchait de ses lèvres la coupe empoisonnée. In plaisant cria la reine boit, et il fut impossible de continuer 2. L'année suivante, Mariamne reparut, ne buvant plus de poison, et fut vivement applaudie. Cependant elle n'est pas restée au théâtre : le style, imagede celui de Racine, et le jeu des acteurs la soutinrent dans sa nouveauté ; mais lorsque ce charme fut dissipé, le vice du sujet éloigna de la scène cette œuvre longuement travaillée, riche de beaux vers, de tirades pathétiques, de scènes bien conduites. Ces mérites sont insuffisants. Mariamne, tourmentée d'abord, puis sacrifiée par un tyran qu'elle
1. Le récit forl accrédité qui met en jeu, dans cette conversation aigreilouce, l'ode à la Postérité, de Rousseau, et la piquante réponse de Voltaire, disant que cette pièce n'irait pas à son adresse, contient un grave anachronisme, puisque l'ode à la Postérité n'a été composée que seize ans après l'entrevue de Bruxelles C'e^t alors seulement que Voltaire, écrivant au marquis d'Argens (2 janvier 1739), a dit : « Rousseau a fait une ode à la Postérité, mais la postérité n'en saura rien. » Les lettres de J.-B. Rousseau et la chronologie ruinent ainsi l'anecdote qui a cours.
2. On répète partout que cet incident eut lieu la veille de la frte des Rois. 11 n'en est rien. L'à-propos n'était pas nécessaire pour égayer le parterre, il suffisait de l'allusion. La première représentation d»> Mariamne est du 6 mais
n'aime pas, qu'elle ne peut jamais aimer, condamnée d'avance ou à la mort ou au supplice de restei' unie à Hérode, peut être le sujet d'une élégie et non l'héroïne d'une tragédie. En eft'et, pour qu'une mort soit réellement tragique, il faut, ou qu'elle mette fin à une situation heureuse, ou que la crise qu'elle termine ait pu aboutir à une issue favorable. Notons en passant, à coté de la prospérité passagère de Mariamne,\e mince succès de ['Indiscret, esquisse en vers dont la première scène est du ton et du style de la comédie noble, que Voltaire n'a pas su retrouver depuis.
Cependant l'épopée depuis longtemps promise touchait à son terme. Voltaire la lut enfin dans un cercle d'amis, choisis et sévères. Les objections lui parurent si fortes, si menaçantes, que, de dépit, il jeta le manuscrit au feu. C'était un sacrifice digne de Virgile ; heureusement le président Hénault le sauva des flammes aux dépens de ses manchettes de fine dentelle, qui furent consumées. Voltaire emporta son manuscrit, résolu .de mettre à profit les critiques qui l'avaient irrité et découragé. Il y mettait tous ses soins lorsque son poème parut sous le titre de la Ligue, imprimé sur une copie furtive et fautive par les soins intéressés de cet abbé Desfontaines, qui fut comme tant d'autres l'obligé de Voltaire avant de devenir son ennemi déclaré '. Le poème, tout défiguré qu'il fût parles bévues du copiste, les omissions et les interpointions, fut reçu avec tant de
1. ( le méchant écrivain, convaincu d'un vice honteux, avait dû son élargissement à L'intervention de Voltaire. Doué du plus facile ci du plus méprisable dos talents, celui do la satire, il vécut du produit de ses libelles ci prii Voltaire pOUl" le bul de ses sarcasmes Il es| l'.iuleur de la \'()lttiim?n(Uiif.
faveur, que L'auteur se préparait aie publier lui-même lorsqu'il fut obligé de quitter la France.
On regrette d'avoir à raconter cette aventure, mais elle a eu trop d'influence sur la destinée de Voltaire pour être omise. Voltaire dînait chez le duc de Sully, son ami, et, dans le feu de la conversation, il repoussa par un mot piquant une impertinence aristocratique du chevalier de Rohan-Chabot, qui se retira déconcerté et furieux. Quelques jours après, Voltaire, resté maître du terrain, était encore à la table du duc lorsqu'on vint l'avertir que quelqu'un l'attendait à la porte de l'hôtel. C'était, disait-on, pour tirer d'embarras un malheureux. Il y court, s'approche du carrosse où il était attendu, et là, retenu à la portière par une main traîtresse, il reçoit par derrière plusieurs coups de bâton vigoureusement assénés. Quand il en eut reçu cinq ou six, le chevalier de Rohan, placé à quelques pas de là, cria, c'est assez. La correction lui paraissait suffisante. Voltaire, hors de lui, remonte chez son hôte, demande vengeance : le duc de Sully reste froid et refuse d'intervenir. Voltaire, abandonné à lui-même, nourrit sa colère dans le silence. Il s'enferme nuit et jour, et apprend l'escrime et l'anglais pour se préparer, dit spirituellement M. Villemain, une vengeance et un asile. L'escrime ne lui servit de rien, car si Rohan accepta le défi, il obtint avant l'heure du rendez-vous une lettre de cachet qui ramenait Voltaire à la Bastille. Il y resta moins d'un mois et n'en sortitqu'à la condition de s'expatrier, et partit pour l'Angleterre le 2 mai 1726.
L'Angleterre était l'asile naturel de Voltaire : il y fut accueilli avec faveur par les grands seigneurs et les phi-
losophes. Au milieu des plaisirs, il n'eut pas à regretter Paris, et parmi les penseurs il trouvait des principes et un savoir qui fortifiaient son scepticisme religieux et lui fournissaient des armes pour la cause qu'il avaitd'abord embrassée par instinct et par humeur. Ce ne furent pas là les seuls avantages qu'il trouva sur cette terre hospitalière. On ouvrit, pour la publication de la Henriade, qui fut dédiée à la reine d'Angleterre, une souscription dont le produit fut considérable. Ce fut la première assise véritablement solide de cette fortune, augmentée depuis et portée jusqu'à l'opulence par des spéculations hardies, habiles et heureuses, noblement employée, non sans ostentation toutefois, et maintenue, malgré de rudes secousses, par un esprit d'ordre, une vigilance soutenue qui s'alliaient dans cette tète puissante à la passion littéraire et à l'ardeur de l'imagination. Voltaire avait de bonne heure pensé à être riche pour devenir indépendant. C'est le conseil qu'il aime à donner à ses jeunes amis, et comme il avait réussi, il prétend que cela est toujours facile. Bien lui prit de n'avoir pas échoué, car les témérités de son esprit ne pouvaient avoir de sauvegarde durable que l'opulence. Pour plus de sûreté, il se fit le patron financier de quelques jeunes seigneurs obérés et influents, qui le prônaient en retour de son obligeance : il eut même des princes souverains au nombre de ses débiteurs. « Si Socrate, disait-il, avait eu un grand état de maison, Anytus au lieu de lui faire boire la ciguë, aurait été lui demander à dîner. »
Le succès de la Henriade, saluée du nom d'épopée, prouve surabondamment que les Français n'ont pas la tête épique. Cela était vrai, surtout au dix-huitième
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siècle, où l'esprit narquois de notre race était mêlé de scepticisme. Ce poème héroïque n'est, à proprement parler, qu'une thèse morale contre le fanatisme et en faveur de la tolérance, relevée par de brillantes descriptions et glacée par de froides allégories. Le poète aime son héros pour avoir triomphé de la Ligue qu'il déteste ; mais on comprend qu'il lui sait peu degré d'avoir abjuré l'hérésie, et il ne le convertit pas au point de le rendre orthodoxe. On voit trop que le chantre de Henri IV n'a d'autre religion que l'amour de la paix et de l'humanité. Satirique et mo'raliste, il lui manque la foi qui, par le sentiment religieux, lui aurait donné l'inspiration poétique. Quelques tableaux peints vigoureusement, des portraits tracés d'un burin énergique et ingénieux, de beaux vers en grand nombre et de nobles idées bien exprimées, ne suffisent pas pour une épopée; il faut des caractères variés, des personnages agissants et vivant de la vie héroïque, le commerce du ciel et de la terre, enfin l'unité d'action et d'intérêt, conditions vitales qui manquent à la Henrinde. Cependant Voltaire avait rencontré juste, il avait traité ses contemporains à leur gré, et, plus heureux que ses nombreux et tristes devanciers dans cette carrière, il lui fut donné de faire lire sans fatigue dix mille alexandrins savamment alignés.
Voltaire rapporta (1729) de son séjour en Angleterre, après trois ans d'absence, outre le riche produit de la Henriade, un ample approvisionnement d'érudition antichrétienne, de nouveautés scientifiques, et de germes dramatiques. Le premier qu'on vit éclore fut Brutas, où revit avec les souvenirs du collège le sentiment de mâle
liberté et d'austère patriotisme que le poète avait reçu du spectacle de l'Angleterre. Toutefois les leçons du père Porée et l'influence de Corneille y sont plus sensibles que l'empreinte de ce Shakespeare dont Voltaire admira les sauvages beautés, qu'il loua avec mesure, en le faisant connaître aux Français, et que plus tard il se crut obligé de décrier pour réprimer une admiration qu'il avait provoquée et qui dépassait les bornes. Malgré le caractère vraiment romain de Brutus et le pathétique du cinquième acte, cette belle étude de l'antiquité fut accueillie froidement et n'a jamais pleinement réussi, même à l'époque où l'esprit républicain, renouvelé de Rome, en faisait chez nous une pièce de circonstance. C'est que la sévérité du sujet est gâtée par une intrigue d'amour qui compromet le fils de Brutus, sans le rendre ni assez coupable, ni assez intéressant. Si Voltaire avait osé peindre à grands traits cette jeunesse dorée de Home dans la réalité de ses vices élégants, dans ses regrets d'une monarchie où la volupté et l'ambition des tilsde patriciens avaient une carrière si large, si séduisante, si facile, ces mœurs polies et dépravées auraient présenté tout ensemble un contraste dramatique et un motif plausible au complot qui met en péril la liberté naissante, tilles auraient mieux montré l'impérieuse nécessité d'un châtiment exemplaire.
A la même époque, parut l'Histoire de Charles XI 7, dont Voltaire avait recueilli et classé les matériaux en Angleterre. C'est le chef-d'œuvre de l'histoire narrative, et, depuis les Commentaires de César, jamais récit n'avait eu la même précision, la même vivacité, le même coloris. Cette histoire, qui lient du roman par la sinmi-
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larité des faits, par le caractère du héros, par l'inlerèl continu de circonstances étranges et imprévues, par le contraste d'une prodigieuse prospérité et de revers inouïs, n'en est pas moins un modèle d'exactitude et de sincérité. Le témoignage du roi Stanislas est là pour démentir les contradicteurs ; et d'ailleurs, Voltaire, qui avait puisé à des sources sûres, n'avait aucun intérêt de parti à dénaturer la vérité. Une nouvelle tentative tragique fut moins heureuse. En souvenir du spectre d'Hamlet, Voltaire évoqua dans Eriphyle l'ombre d'Amphiaraûs, qui fut obligée de rentrer sous terre au bruit des sifflets. Ce drame, écrit avec précipitation, n'avait aucun des mérites qui auraient pu faire accepter à un parterre incrédule l'apparition, nouvelle alors, d'un fantôme. Voltaire n'avait donc pas encore à se féliciter beaucoup de ses réminiscences d'outre-M anche, mais sous le coup de la chute d'Ériphy le, il lui souvint à' Othello, et, dans un heureux transport de cœur et de cerveau, il écrivit Zaïre (1732). Pour cette tragédie, chef-d'œuvre de pathétique, Voltaire ne prit à Shakespeare que la donnée d'un amant qui, dans un accès de jalousie, tue une maîtresse qu'il adore et dont il est aimé. Tout le reste diffère. Il est curieux d'observer ce travail de création dans l'imitation, de voir comment les personnages se transforment, comment les caractères se modifient, comment les temps et les lieux sont changés, afin qu'une œuvre conçue pour l'Angleterre, et qui sous sa forme première ne peut convenir qu'au peuple pour qui elle a été faite, s'adapte aux mœurs d'un autre pays et devienne le charme d'une autre nation et d'une autre époque. Voltaire développe ce beau thème dramatique
en le rattachant à un grand fait historique et national, les croisades, et fait sortir la péripétie de son drame de la religion. Le cadre est imposant, la scène immense, le sujet émouvant, les personnages animés de passions vives et de sentiments vrais. Orosmane, Zaïre, Lusignan, Nérestan même, ne sont pas des ligures de théâtre, des êtres de raison ou d'imagination; ils vivent et caractérisent, dans une physionomie humaine, la passion qu'ils représentent. Sans doute Corneille et Racine ont creusé plus profondément le cœur humain et créé des caractères plusfortement accusés ; mais ils n'ont pas reproduit avec plus de mouvement les sentiments généraux de la nature et les premiers élans de la passion. Tout est jeune, impétueux, sincère, dans ce jet brillant du cœur et de l'imagination. Aussi ce fut un véritable ravissement. Voltaire avait enfin produit son originalité dramatique, jusqu'alors contenue par son respect pour Corneille et Racine, que tour à tour il imitait. Enfin il était lui-même, il devenait maître, il engageait le théâtre dans une voie non frayée et semblait promettre à la France, comme autrefois le Cid, et plus tard Andromaque, une forme nouvelle de l'éternelle beauté. L'illusion fut complète au théâtre, mais la lecture refroidit l'enthousiasme.
Après le succès de Zaïre, le Temple du Goût, badinage charmant et judicieux, où la critique littéraire mêlée à l'allégorie jugeait avec une indépendance cavalière les morts et les contemporrains, souleva contre Voltaire une animosité violente, qui se déchargea sur Adélaïde du Guesclm (1735). Cette tragédie, écrite avec verve, avecéclat, moins négligée que Zatre^ d'un intérêt moindre e! toutefois puissant, est un
exemple dos caprices de l'opinion : avec toutes les conditions du succès elle fut outrageusement accueillie et se termina au bruit des huées et des sifflets provoqués par une de ces saillies l qui peuvent tuer en un instant, sous le ridicule, une œuvre d'art conçue avec amour, longuement méditée et digne d'être applaudie. On ne voit pas que Voltaire ait pris au tragique cette mésaventure. Il parut oublier sa tragédie, mais pour faire pièce au public, il la lui rendit dix-huit ans plus tard déguisée, dépaysée, débaptisée, au fond toujours la même, et il rit beaucoup de voir applaudir, sous le nom du Duc de Faix, ce qu'on avait sifflé sous celui d'Adélaïde. A la cour de Prusse, en supprimant les rôles de femmes qui n'y étaient pas de mise, il la réduisit en trois actes et la fit jouer par les princes de la famille royale, sous le titre du Duc cFAlençon. Ce n'est pas tout, treize ans après la réussite du Duc de Fotx, il apprit qu'on applaudissait à outrance, sur le théâtre de Paris, une Adélaïde du Guesclin, et il sut bientôt que c'était la sienne, celle-là même que trente ans auparavant il avait délaissée après sa catastrophe. L'acteur Lekain l'avait exhumée et s'était chargé du rôle de Vendôme, dont il exprimait avec génie les tragiques fureurs. On reconnut alors le mérite de ce drame, qu'on avait dédaigné dans sa nouveauté. Il offre en effet des beautés durables, qui tiennent à la vérité des passions, et de plus, comme l'action est liée aux événements qui ont préparé le triomphe de la royauté au quinzième siècle, il a pris
1. Au dénomment, Vendôme revenu de ses fureurs, et après avoir uni Nemours à Adélaïde, dit h son ami : Es-tu rnnfpnt. Couci? un plaisant cria : coiissi, cotisai.
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depuis un intérêt de circonstance aux époques de restauration monarchique.
La Mort de César se rattache, comme Brutus et Zaïre, au séjour de Voltaire à Londres. Voltaire en prit l'idée dans le Jules César de Shakespeare, mais il traita son sujet selon les règles de la tragédie classique. Il le gâta en tirant le peu de pathétique qu'il y a mis de la prétendue paternité de César. Toutefois le cadre esl sévère, et le caractère de Brutus est bien tracé. M. Villemain a montré dans un admirable parallèle combien le poète anglais est en même temps plus fidèle à l'histoire et plus dramatique l. Voltaire, qui pensait avoir innové avec hardiesse parce qu'il n'avait point mis de femme sur la scène, et qu'il y avait montré les sénateurs en robes rouges, nous paraît aujourd'hui bien timide, el sa pièce n'est guère aux. yeux des connaisseurs, malgré des scènes dignes de Corneille, que le chef-d'œuvre des tragédies de collège. Composée eh 1734, elle ne put paraître que dix ans après sur le théâtre, où elle fut froidement accueillie.
Les succès et les revers du théâtre ne suffisaient pas à l'activité de Voltaire et à sa soif de renommée. Il avait à remplir son rôle philosophique indiqué par quelques vers à'CEfdtpe, continué par la Henriade, et qui consistait à saper dans sa base l'autorité religieuse. Ce dessein se produisit plus clairement dans les Lettres sur les inglais, dont la publication clandestine devait, bien que désavouée, alarmer le pouvoir séculier et provoquer ses rigueurs. UEpître à Uranie, multipliée par l'impres-
1. Tableau de lu littérature française au jcvin* siècle, i I. p. 828 h suit.
sion, était un aouveau grief aussi bien que Le Mondain, plaisanterie de sybarite qui passa presque pour un crime d'État. L'orage, dont quelques éclats avaient déjà annoncé la présence, continuait de gronder. Voltaire, toujours prudent, même dans ses plus grandes témérités, et habile à éluder les conséquences de péril qu'il aimait à se créer, s'imposa une sorte d'exil en se retirant àGirey, château sur la lisièrede la Champagne et de la Lorraine, d'où il pouvait facilement, à la première alerte sérieuse, passer à l'étranger ; déjà il avait pris ses précautions contre la cour de France par sa liaison avec le prince royal de Prusse, qui alors devenu roi, aurait été charmé de lui offrir un asile. Sans renoncer aux projets qui furent l'âme même de sa vie, il parut se ranger dans la solitude, donna plus de gravité à ses travaux, plus de sérieux à son esprit, annonça qu'il allait consacrer son génie à la science, forma un cabinet de physique, fit des expériences, étudiales mathématiques, concourutmême pour les prix de l'Académie des sciences, disserta sur la nature du feu, sur les forces vives, attira près de lui les savants les plus célèbres, Maupertuis, Glairaut, Kœnig, et tour à tour leur disciple et leur émule, rivalisa avec eux de zèle pour la science. Il avait pour compagne de ses travaux madame du Ghatelet, femme distinguée et singulière, qui bravait sans scrupule la loi morale et la décence publique, pour avoir Je plaisir de gouverner un homme de génie. Mais Voltaire ne soutint pas longtemps cette gageure scientifique. Il revint aux lettres et se remit avec plus d'ardeur que jamais à la poésie et àl'histoire. Alzire, Mahomet, Mérope en sont les brillants témoignages. Il est vrai que la triste \Zulime est de la
même époque. C'est encore à Cirey qu'il composa le drame moral de V Enfant prodigue, qu'il prépara les matériaux du Siècle de Louis XIV, et qu'il ébaucha Y Essai sur les mœurs et l'esprit des nations. Il faut bien ajouter (pie, sous le couvert de cette sagesse et pour s'en dédommager, il écrivait ce poème qu'on n'ose plus nommer et qu'heureusement on n'a plus le goût de lire ; triste témoignage de la dépravation des mœurs et du libertinage de l'esprit, dans ce] siècle qui préparait en riant la crise terrible où la Providence, netrouvantplus guère, dans les camps opposés, que des. coupables, n'eut à prodiguer que des châtiments. Les bienfaits sont venus plus tard et nous les avons recueillis.
Parmi les tragédies composées à Cirey, il en est trois qui passent pour les chefs-d'œuvre de Voltaire. Nous devons en dire quelques mots. Alzire n'est pas la plus touchante des créations du poète, puisqu'il a fait Zaïre, mais c'est la plus neuve et la plus brillante. L'action se lie à une grande scène historique, la conquête du nouveau monde ; elle met en contraste deux religions et de plus la civilisation et l'état de nature. Ces grands objets sont déjà une cause d'intérêt ; mais le drame qui se développe sur cette trame et dans ce cadre est par lui-même saisissant et pathétique. Les personnages chargés de représenter les passions et les idées qui sont en jeu intéressent par la diversité de. caractères bien tracés. Alvarès, Zamore, Guzman, Alzire surtout, ne sont pas des ébauches, mais des êtres réels, qui parlent et qui agissent selon des passions vraisemblables, attachantes, qui ne se démentent pas. La pensée philosophique que le poète veut l'aire prévaloir, el
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qu'il enseigne sous forme dramatique, ne le domine pas au point de déplacer ou de glacer l'intérêt: il prêche Ja lolérance, sans cloute, mais il en démontre les bienfaits par une action rapide, qui tient la curiosité en éveil, qui touche le cœur, et dont l'issue satisfait le sentiment moral. 11 faut ajouter à ces qualités le mérite de l'invention, qui s'étend à toutes les parties du drame, et l'éclat soutenu d'un style que déparent seulement quelques négligences. Voltaire, n'eût-il fait qu'Alzïre, aurait noblement gagné le nom de poète dramatique et un rang élevé parmi les maîtres de la scène.
Mahomet vise plus haut qu'Alzire et dépasse le but qu'il veut atteindre. Le dix-huitième siècle y vit le suprême effort du génie, et nous y voyons, nous, la suprême erreur de Voltaire et de son siècle. Pour Voltaire l'établissement d'une religion ne va jamais sans imposture. Fondateurs et ministres, tout lui semble auteur ou complice de fraude et d'hypocrisie. Dans ce système, la foi devient aveuglement et le zèle fanatisme. Voltaire pensa faire un coup de maître en montrant sous les noms le Mahomet et de Séide l'imposture et le fanatisme, parce qu'il pouvait se défendre d'avoir voulu atteindre indirectement la religion chrétienne, prèchée et propagée par de tout autres moyens que ceux qui ont amené le triomphe de l'islamisme. Mais l'apologie est si bien fondée qu'elle détourne complètement le coup fourré que le philosophe prétendait porter. Le pape Benoît XIV, qui reçut la malicieuse dédicace de Voltaire, fit preuve d'esprit, et put sans danger conseiller au poète de récidiver. 11 ne reste donc de cette tragédie si vantée que quelques tirades pompeuses,
nombre de beaux vers, deux caractères bien tracés, Séide et Palmire, une scène imposante jusqu'à l'emphase, une autre où le pathétique touche à l'horreur sans s'y confondre, et le souvenir d'un succès que le temps devait amoindrir et qu'il pourra bien éteindre complètement.
Mérope est bien supérieure à Mahomet. C'est la pièce où Voltaire s'est le plus approché de ce caractère de simplicité antique qu'il avait faussé dans son Œdipe, et qu'il crut plus tard avoir fidèlement reproduit dans son Oreste. Chose étrange ! pour ces deux tragédies, il avait un modèle achevé dont il pouvait recevoir l'inspiration, et cependant il a manqué le but, et dans Mérope, où cet appui lui manquait, il y marche avec plus d'assurance et le touche. C'est que, peu familier avec la littérature des Grecs, il en concevait mieux le caractère général qu'il n'en goûtait les beautés réelles. Là est surtout la supériorité de Racine, qui, par un long commerce avec les Grecs, avait acquis le sentiment profond des modèles antiques. Quoi qu'il en soit, il est incontestable que le génie sobre et pur de la tragédie grecque respire dans la Mérope de Voltaire. Les pères Tournemine et Brumoy, juges compétents, n'hésitèrent p;is à proclamer le mérite de leur disciple. En effet, l'ordonnance de cette tragédie a la simplicité majestueuse d'un temple grec, les ligures ont cette netteté de contour qui rappelle la sculpture antique, les passions y sont naturelles et contenues, le langage des personnages ne s'enfle jamais jusqu'à la déclamation. Mérope demeure comme un type de l'amour maternel ; Egisthe représente bien, avec une teinte de naïveté, la candeur héroïque de la jeunesse; il
n'y a pas jusqu'à l'olyphonte qui ne soit un tyran sortable, chose rare pour son espèce, même au théâtre. Mérope est donc, comme on l'a dit, toute proportion gardée, VAthalie de Voltaire. On n'y peut guère reprendre que quelques sentences ambitieuses et d'assez graves invraisemblances, qu'il était difficile d'éviter dans un sujet où le héros passe pour s'être assassiné lui-même.
On ne comprend guère comment Voltaire, qui savait par expérience combien il importe au théâtre, ou de produire des personnages historiquement célèbres, ou de placer des personnages d'invention au milieu d'une grande scène historique, a pu imaginer et surtout exécuter sa Zulime, qui réunit tous les ingrédients dont se forme l'insipide. Cette héroïne est la tille d'un chef africain, et rien ne prouve qu'elle ne soit pas négresse ; elle s'est énamourée d'un prisonnier espagnol, qu'elle enlève sans savoir qu'il est déjà marié. Mais comme il s'agit de la liberté et de la vie pour l'Espagnol et pour sa compagne, on laisse agir et s'enferrer la princesse africaine. C'est à peu près le sujet de Bajazet ; mais il y manque un Acomat, comme Voltaire l'a remarqué luimême, et Trémizène n'est pas Byzance. Voilà pour Voltaire une chute absolue dans la plénitude de "sa force, comme le fut Théodore pour le grand Corneille. Il aété donné au seul Racine de n'avoir pas de pareilles défaillances.
Le succès de Mérope (1743) devait ouvrir à Voltaire les portes de l'Académie. Le cardinal de Fleury laissai! par sa mort un siège vacant. Louis XV consentait. Mais il convint à l'ancien évèque de Mirepoix, Boyer, d'y
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faire obstacle : il ne voulait pas qu'un mécréant fût chargé de louer un prince de l'Église. Il se trouva, non sans peine, pour recueillir Ja succession, un prélat de bonne volonté, et l'auteur d'Alzire et de Mérope fut évincé. Cette avanie couvrit d'un prétexte plausible un voyage de secrète diplomatie, où Voltaire, usant de son crédit sur le roi de Prusse, posa les bases d'un traitéfavorable à la France. Pendant les négociations, Voltaire, qui paraissait avoir fui devant la cabale deBoyer, ne tarissait pas d'épigrammes contre le malencontreux évèque. On en riait en Allemagne, on les répétait à la cour. Boyer alla se plaindre au roi de ce que Voltaire le faisait passer pour un sot : C'est convenu, lui répondit Louis XV avec un flegme tout royal. A son retour, Voltaire, déjà vengé, n'eut pas la récompense du service qu'il avait rendu, le ministre qui l'avait chargé de cette mission étant tombé en disgrâce. Toutefois il avait gagné de ne plus être inquiété, et il était sur le chemin de la faveur. L'avénementde madame de Pompadour, qu'il avait connue lorsqu'elle n'était que madame d'Étiolé, leva les derniers obstacles. Les fêtes pour le mariage du Dauphin lui donnèrent l'occasion de faire une comédie médiocre, la Princesse de Navarre, et un détestable opéra, le Temple de la Gloire ; dès lors on n'eut plus rien à lui refuser : pension sur la cassette, emploi d'historiographe du roi, charge de gentilhomme de la chambre, tout lui vint à la fois, et même l'Académie, comme yar enchantement.
Cette faveur qu'il porta avec une aisance cavalière et presque dédaigneuse ne devait pas durer longtemps. Le roi d'ailleurs n'eut jamais de sympathie pour Voltaire,
Irop prompt a se familiariser, et do rit la langue ne l'eût pas épargné dans l'intimité. Aussi le nouveau gentilhomme ne put-il prendre racine à la cour. Madame de Pompadour ne tarda pas elle-même à se refroidir pour son protégé. Elle eut un tort plus grave. Ge fut de réchauffer la rude verve de Grébillon, qu'il convenait de pensionner, puisqu'il était pauvre et illustre, mais qu'il ne fallait pas provoquer à de nouvelles tragédies, puisque son génie était épuisé. On fêta le vieillard, on le caressa ; ses œuvres furent imprimées au Louvre ; on cabala pour procurer à son Catilina un succès d'enthousiasme. Cette préférence blessa Voltaire, qui, de Girey où il était renfermé, envoyait à Paris de nouvelles tragédies sur les sujets traités par Grébillon. C'est ainsi qu'il lit successivement Sémiramis, Oreste et Rome sauvée. Il s.e garda bien d'engager la lutte sur Rhadamiste, qui seul aujourd'hui protège le nom de Grébillon. Vainqueur dans ces trois rencontres, il eut l'imprudence de continuer et d'opposer les Pélopides à YAtrée, qui a du moins l'avantage d'être horrible. Pour les deux Triumvirats, ils se valent et ne valent rien. Cette vengeance poétique de Voltaire, sans être signalée par des chefsd'œuvre, a du moins produit trois pièces qui méritent de ne pas être oubliées.
Sémiramis est moins une belle tragédie qu'un grand spectacle. Elle retrace dans la décoration, et souvent dans le style, quelque chose de la pompe et de la magnificence de Babylone. Ce faste plus que royal plaisait à l'imagination de Voltaire. Mais tout cet appareil de machines et le fond romanesque de l'intrigue conviennent
plus à un opéra ou à un mélodrame qu'à la scène traii. 26
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gique. Ce n'est donc, malgré quelques beautés supérieures, qu'une pièce de second ordre. Cette reine, amante d'un fils qui doit être son meurtrier par l'ordre des dieux, cet inceste en perspective, prévenu par un parricide renouvelé d'Ériphyle, mais rendu moins repoussant par la grandeur des personnages, la noblesse du langage et l'éclat du spectacle, n'en demeurent pas moins une monstruosité. L'ombre de Bélus, plus heureuse que celle d'Amphiaraiis, sortit de son tombeau sans exciter le rire. Mais il y a encore là, à coté des grandes ligures tragiques ou héroïques deSémiramis, rl'Arsace, une de ces princesses doucereuses destinées à recevoir et à rendre de tendres déclarations, la sensible Azéma qui prodigue ces fadeurs dont Voltaire s'était promis de purger le théâtre. Au reste, malgré ces graves imperfections, la Sérniramis de Voltaire laisse bien loin derrière elle Ja Sérniramis de Crébillon.
Oreste aussi est supérieur à Y Electre, quoique Crébillon ait imaginé le beau rôle de Palamède et que dans les deux derniers actes il soit pathétique et terrible. La Harpe s'est donné la peinede le prouver longuement, et il aurait pu s'épargner ce soin. Mais il insinue que Voltaire pourrait bien avoir égalé, surpassé même Sophocle, qu'il croyait imiter. C'est là qu'il faut contredire notre Aristarque. Sans doute Voltaire n'a pas altéré la simplicité du sujet par le mélange d'épisodes romanesques, comme l'a fait Grébillon ; il a su tirerde la donnée primitive tous les développements de son drame ; mais en introduisant dans les caractères des éléments nouveaux, il a substitué un pathétique vulgaire à la sainte terreurque produit dans Sophocle L'inexorable puissance
de la fatalité '. Sophocle ne comporte pas de changement ; tout ce qui modifie ses conceptions les affaiblit; il est tout entier, qu'on nous passe cette expression vulgaire, à prendre ou à laisser. Racine Ta bien compris.
Il ne manque à Home sauvée qu'une intrigue attachante pour être une belle tragédie historique. Les rôles do Cicéron, de Gatilina, de Caton et de César, sont habilement tracés d'après l'histoire. Deux scènes capitales, Tune entre Cicéron et Gatilina, l'autre entre Gatilina et César, paraissent dignes du pinceau de Corneille. Mais l'ensemble n'est qu'une suite de dialogues et de récits. On entend trop la conspiration, on ne la voit pas assez. Il y a d'ailleurs une certaine Aurélie, femme de Gatilina, mêlée à l'intrigue pour faire naître le pathétique, et qui vient se tuer en plein sénat, sans que le coup de poignard dont elle se frappe cause la moindre émotion, parce que le poète, qui la montre à peine, n'a pas su la rendre intéressante. Voltaire a mis sur le premier plan, et son sujet le lui commandait, le prince de l'éloquence, Cicéron, et c'est pour cela que son œuvre est plutôt oratoire que tragique: ce rôle de prédilection fait par lui et pour lui, il aimait, dit-on, à le jouer sur son théâtre particulier. Il s'y montrait presque grand acteur, et lorsque, au cinquième acte, il déclamait, non sans emphase, ces ver's dont il n'avait pas besoin de provoquer l'application :
Romains, j'aime la gloire et ne veux point m'en taire...
1. Je donne dans mon Histoire de la littérature française, t. II. p. -Ufi, les a de l'infériorité de Voltaire.
toute sa petite salle retentissaitd'acclamations qui pouvaient impunément se prolonger. Vers le même temps il faisait applaudir Nanine.
Lorsque Home sauvée fut représentée pour la première fois à Paris (1752), Voltaire n'était plus en France. Il y avait à cet éloigncment volontaire plusieurs motifs. Crébillon continuait d'être en faveur, et Voltaire avait dit avec humeur :
On préfère à mes vers Grébillon le barbare.
D'ailleurs l'illustre Emilie, la marquise duChatelet, venait de mourir à Nancy, après une maladie de six jours à la suite de couches imprévues. Frédéric profita de cette perte, que dans son langage, un peu tudesque, il appelle un coup assommant, pour renouveler ses instances auprès de Voltaire. Elles furent si vives'et ses offres si séduisantes, que le poète philosophe se laissa vaincre. 11 partit pour Berlin au printemps de l'année 1750. Il entra dans le palais d'Alcine avec joie et sécurité, et à l'accueil qu'il y trouva, à la liberté dont il jouissait, il put croire et il crut qu'il avait rencontré l'amitié dans un roi et l'indépendance dans une cour. L'enchantement dura plus de deux années. Sans parler de la cordialité du prince, des soupers qui terminaient gaiement et savoureuse ment toutes les journées, l'hôte préféré de Frédéric avait un logement à Potsdam, la clef de chambellan, la croix du mérite, unv pension de vingt mille francs et un magnifique train de maison; la seule charge était d'épurer la prose et les vers de Sa Majesté. Cette besogne épineuse devait être la pierre d'achoppement : quelque dextérité que Voltaire y ap-
portât, ilétait difficile que le nombre des fautes corrigées el des fautes incurables ne blessât pas la vanité de l'élève couronnée Quelques mots indiscrets furent rapporte- el envenimés. Les bons apôtres de philosophes parasites que Voltaire avait rejetés sur Je second plan prêtèrent à Frédéric un mot cruellement machiavélique: « Laissez faire, aurait-il dit, on presse l'orange et on en jette l'écorce quand on en a sucé le jus. » Après cela, il n'est pas étonnant que Voltaire ait parlé irrévérencieusement du linge sale du roi qu'il lui fallait blanchir, et moins surprenant encore que cet échange de méchants propos ait laissé des deux parts de profondes blessures. Toutefois la rupture n'éclata qu'à l'occasion d'une querelle de Maupertuis contre Kœnig, dans laquelle le roi prit parti pour le président de son académie et Voltaire pour le savant Hollandais. Les choses allèrent si loin que le roi fit brûler par la main du bourreau la Diatribe du docteur Akakia, qui n'en courut que plus rapidement à travers l'Europe, où Maupertuis devint partout un objet de risée.
Cependant les deux amis parurent se réconcilier. Voltaire avait renvoyé la clef de chambellan, le brevet de sa pension, et il dut les reprendre. Il y eut de nouveaux soupers, de nouvelles tendresses. Mais Voltaire allégua l'état de sa santé, et il obtint l'autorisation d'aller prendre les eaux de Plombières. Toutefois il ne se pressait pas d'y arriver et restait imprudemment à la portée de Frédéric, dont Maupertuis réveilla les ressentiments. Voltaire avait emporté un exemplaire des poésies du roi, on craignait qu'il n'en abusât. Frédéric le fit réclamer par un de ses agents, Prussien zélé et brutal,
Wl VOLTAIRE.
qui mit Voltaire aux arrêts à Francfort jusqu'au moment où Y œuvre de poeshie du roi son maître pourrait lui être restituée. Le malheureux volume était déjà à Strasbourg, d'où il fallut le rappeler, et lorsqu'il arriva, Freytag, c'est le nom du Prussien, éleva de nouvelles difficultés contre lesquelles Voltaire s'irrita. Il avait la raison pour lui ; l'autre avait la force, il en abusa. Voltaire et sa nièce, madame Denis, furent rudoyés selon la méthode allemande, payèrent les frais de l'avanie qu'on leur avait fait subir, et purent enfin se retirer humiliés et la rage dans le cœur. Tel fut le dénoûment des tendresses de Voltaire et de Frédéric. Celui-ci n'avait pas commandé les violences de son agent, et se contenta de les désavouer sans les punir. Malgré tout, Voltaire, qui tenait à sa clientèle de rois, répondit plus tard aux avances épistoiaires venues de Berlin, et noua de plus une correspondance impériale avec Catherine II, qui devint dès lors la Sémiramis du Nord, et put impunément prendre sa grosse part de la Pologne. Tout lui était bon pour gagner de puissants appuis à la cause de la philosophie.
Voltaire était à la cour de Prusse lorsque son Histoire du siècle de Louis XIV, depuis longtemps promise, fui publiée pour la première fois. Il lui parut piquant ri magnanime d'envoyer d'une terre étrangère cet hommage à la grandeur de la France et à la majesté de la monarchie. Ce pouvait être aussi une habile tactique. Il est certain que cette œuvre nationale aurait dû lui préparer un accueil favorable dans sa patrie. Il n'en fut. rien. Lorsqu'il eut fait sonder le terrain par ses amis et par sa nièce, il comprît qu'il n'était pas solide pour lui.
Ces! alors que, maître d'une grande fortune, célèbre par la supériorité de son génie, redoutable par l'audace encore contenue de ses doctrines, éclairé d'ailleurs sur les dangers du métier de courtisan, il songea à garantir son indépendance ou plutôt à fonder à son profit une royauté d'intelligence assez bien assise pour tenir en échec les pouvoirs réguliers jl'une société qu'il aspirait à dominer et à transformer. Ce fut à l'extrémité de la France, à deux pas de la Suisse, qu'il établit enfin sa forteresse. Après avoir résidé quelque temps à Golmar, traversé Lyon où il eut comme un prélude du triomphe qui l'attendait à Paris an terme de sa carrière, essayé même du séjour de Genève dans sa maison des Délices, aux portes de cette ville, il se fixa dans le canton de Gex, à Ferney, pu il devait passer les vingt dernières années de sa longue vie. G'est de là qu'il agita l'Europe. Jamais son ardeur militante, que l'âge aurait dû refroidir (il avait plus de soixante ans), ne fut plus vive. Elle suffisait aux détails d'une correspondance infinie, à la production de pamphlets qui se succédaient presque sans interruption, à l'administration d'une fortune considérable qu'il fallait employer et maintenir, à l'achèvement du plus important de ses ouvrages historiques, V Essai sur les mœurs et l'esprit des -nations, à la composition de YBistoire de Pierre le Grand, du Siècle de Louis XV, de satires, de contes, d'épitres en vers, petits chefs-d'œuvre qui ont l'éclat, la verve, la vivacité de la jeunesse, de romans pour lesquels il n'avait pas eu de modèles etqui défient l'imitation, enfin à l'invention de canevas dramatiques dont quelques-uns ont été remplis de manière à augmenter le nombre de ses bonnes tragédies. Ge n'est
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pas tout encore, car nous laissons de côté, dans celte imparfaite énumération, les soins d'une colonie industrielle à fonder et à faire prospérer, et ce qui n'est pas un titre moins glorieux, la défense infatigable, acharnée, on peut le dire, des victimes que le fanatisme de quelques tribunaux frappait au nom de la justice odieusement méconnue. Ce qu'il lit pour les Calas, les Sirven, pour l'infortuné général Lally, pour tant d'autres, atteste la générosité de son àme, et non seulement la haine de l'intolérance, mais l'amour passionné de àla justice. Ajoutons qu'il dota généreusement et délicatement la nièce du grand Corneille, etque cette bonne action a produit dans ses Commentaires un modèle de critique vive et pénétrante, bien qu'un peu étroite et trarassière. Tant d'actes honorables lui ont permis de dire avec un juste orgueil :
J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage.
Il est fâcheux qu'il faille ajouter qu'il a fait beaucoup de mal : cardans l'emportementdelalutteerigagéecontre le fanatisme et la superstition, il poussa la liberté du langage jusqu'au cynisme, et il osa tout, même contre le christianisme. Malgré ces excès déplorables, il ne faut pas le confondre avec la tourbe des matérialistes qui s'agitèrent autour de lui et qu'il a toujours combattus : car dans ses plus grands écarts il n'a pas cessé de maintenir la notion d'un Dieu créateur, rémunérateur et vengeur, en dépit des railleries des La Mettrie', des Grimm et des d'Holbach.
Voltaire avait voulu, pendant son séjour aux Délices, payer l'hospitalité de Genève en intervenant comme
médiateur dans les querelles intestines de cette petite république : ne pouvant y réussir, il s'était retiré de la mêlée et attirait à son château de Ferney, sans distinction de parti, les Genevois qui consentaient à se divertir. II comptait sur son théâtre pour adoucir et pacifier ces sectateurs de Calvin. Ce fut pour J.-J. Rousseau un prétexte de refuser l'asile que Voltaire lui offrit lorsqu'il fut banni de Fiance. Il lui reprochait de vouloir corrompre par les jeux de la scène les mœurs de ses compatriotes. Voltaire, qui aurait dû compatir à cet accès d'orgueilleuse misanthropie, s'en irrita avec une inconcevable violence, et dans sa colère il écrivit ce détestable poème de la Guerre civile de Genève, où il n'y a pas un bon vers, ni une seule étincelle d'esprit. Rousseau, plus habile, ne s'émut pas de ce torrent d'injures, et lorsque les gens de lettres ouvrirent une souscription pour ériger une statue à Voltaire, il envoya son offrande.
La seule inspiration lyrique que Voltaire ait jamais éprouvée, quoiqu'il ait fait bon nombre d'odes, lui fut communiquée par l'aspect du Léman et la vue des Alpes, lorsqu'il arriva sur le territoire de Genève. Le calme de la campagne, comme autrefois a Girey, sembla retremper son génie poétique. C'est à sa maison des Délices qu'il composa l'Orphelin de la Chine, cligne encore dans quelques-unes de ses parties de l'auteur de Mérope. idamé est aussi un type de l'amour maternel ; le mandarin Zamti, qui offre son (ils à la mort pour y soustraire le fils de son empereur, est un caractère héroïque, neuf .•t bien soutenu. Sans un vice organique qui l'affaiblit, je veux dire la duplicité d'intérêt et d'action, cette œuvre d'un sexagénaire «erait au rang de ses meilleures
pièces. Telle que nous la voyons, elle prouve que le talent dramatique, si précoce chez Voltaire, s'y est maintenu au delà du terme ordinaire. Quatre ans plus tard Tancrède, que V Écossaise avait précédé, vint en fournir une preuve nouvelle, plus surprenante encore. Le style seul accuse la main d'un vieillard, mais le plan de la pièce est le plus hardiment imaginé, le plus savamment ourdi que Voltaire ait composé. La Harpe en a montré tout l'artifice dans une analyse à laquelle nous renvoyons nus lecteurs ; les caractères de Tancrède etd'Aménaïde sont pris dans le vif du cœur humain; ils excitent un puissant intérêt, et on peut dire que même dans Zaïre le poète n'a pas porté plus loin le pathétique. Tancrède est d'ailleurs un tableau brillant et presque fidèle des mœurs chevaleresques qui depuis le Cid et Don Sanche n'avaient pas été peintes au théâtre.
Si Voltaire eût consulté l'intérêt de sa gloire, il aurait terminé sur ce triomphe sa carrière dramatique. Mais sa passion dura plus longtemps que sa force. Le danger quand on a fait des tragédies est de ne pas cesser d'en faire. Voltaire l'éprouva plus cruellement que Corneille lui-même, et il faut renoncer à donner une idée de ses dernières tragédies. Le Triumvirat., les Scythes, Sophonisbe, parurent un instant sur la scène comme de pâles ombres: les Guèbres, Don Pèdre, les lois de Minos, les Pélopides, n'osèrent s'y montrer, Irène seule y fut applaudie quelques instants, dans l'emportement de l'ivresse qu'avait provoquée en 1778 la présence de Voltaire à Paris. L'année suivante, Agatkocle, dernier fruit de sa veine mourante, s'éteignit paisiblement, hommage posthume, devant une assemblée <lr fidèles admirateurs
réunis pour célébrer au théâtre Je premier anniversaire du poète qui a fait Brut us, Alzire et Mérope.
Il est temps de résumer par quelques mots la vie littéraire de cet esprit étendu et puissant, qui a tenté tous les genres. Gomme tragique, il s'est placé avec un caractère original à coté, mais au-dessous, de Corneille et de Racine: dans l'épopée il tient chez nous le premier rang, bien en deçà de Virgile et de l'Arioste, qu'il a pris pour modèles; inégal dans la satire, il a plus de vivacité et moins de correction que Boileau; ses contes ne laissent au-dessus de lui que La Fontaine ; il rampe dans l'ode, grimace dans la comédie, détonne dans l'opéra; - s epitres et ses discours de morale sont d'un poète disciple d'Horace et rival de Pope : il est incomparable dans la poésie légère. Gomme prosateur, il n'a point de rivaux pour la netteté, la vivacité, l'élégance, le naturel ; historien, il charme, il entraîne, il séduit ; sa narration est vive, ses descriptions simples et colorées, ses réflexions courtes et judicieuses ; ses romans ne laissent pas languir l'intérêt et provoquent le rire par des saillies imprévues, ils sont satiriqueset plaisants ; ses pamphlets décochent de ces traits qui pénètrent et qui restent dans la plaie; sa correspondance, merveilleusement féconde, est le produit le plus étonnant et l'image la plus vive de cet esprit varié, infatigable, inépuisable, de ce compose d'air et de flamme, selon la poétique expression de M. Villemain.
Voltaire avait quatre-vingt-quatre ans lorsqu'il se détermina à quitter un moment Ferney pour aller visiter Paris, qu'il avait quitté vingt-huit ans auparavant. L'accueil qu'il y reçut fut un triomphe. L'Académie, la Go-
médie française, les citoyens de tous Jes rangs, depuis Jcs grands seigneurs jusqu'aux artisans, rivalisèrent d'empressement à fêter le patriarche de Ferney. Son buste fut couronné en plein théâtre ; on alla jusqu'à applaudir Irène. Tant d'émotions ajoutées aux travaux littéraires qu'il s'imposa, pour donner l'impulsion et l'exemple à ses confrères de l'Académie, allumèrent son sang. Lafièvre se déclara, il fut impossible d'en arrêter les progrès, et il expira le 30 mai 1778, dans l'hôtel du marquis de Villette, sur le quai des Théatins, quia pris et qui garde le nom de Voltaire. Son corps ne put être inhumé à Paris et fut transporté secrètement à l'abbaye de Scellières, en Champagne, parles soins de l'abbé \lignot, son neveu, avec une rapidité qui rendit inutile le refus de sépulture en terre sainte expédié par l'évêque de Troyes. Les restes de Voltaire ne furent exhumés que pour être transférés, en vertu d'un décret de l'Assemblée Constituante, au Panthéon, où la patronne de Paris, sainte Geneviève, les protège aujourd'hui.
Les enthousiastes et les détracteurs n'ont pas manqué à Jean-Jacques Rousseau : peu d'écrivains ont excité au même degré la sympathie ou la haine, et il faut avouer que la vie et les écrits de cet homme extraordinaire donnent également prise à la censure et à l'admiration, tant ils présentent de disparates et de choquantes contradictions. Quelques critiques ont été moins exclusifs : mieux encore, l'historien littéraire du dix-huitième siècle, M. Yillemain, a pesé dans une juste balance les torts et les mérites du philosophe de Genève ; mêlant à une admiration vivement sentie une généreuse compassion pour les aberrations d'un génie puissant, pour les fautes graves, disons plus, les bassesses d'un caractère élevé en quelques parties, il a fait, sans fléchir, la part exacte du mal et du bien, aussi éloigné de l'anathème que de l'apothéose. Cette ligne intermédiaire est celle de la justice ; nous tâcherons de la suivre, car Rousseau n'est pour nous ni un réprouvé, ni un apôtre ; il a souvent failli dans sa conduite, il s'est souvent trompé dans ses doctrines ; mais il aspirait à la vertu, qu'il n'a pas su pratiquer, à la vérité, qu'il ne lui a pas été donné d'atteindre.
L'enfance de J.-J. Rousseau fut comme un présage de ii. 27
sa vie orageuse. Sa naissance fut marquée par la mort de sa mère, que les douleurs de l'enfantement surprirent loin de sa maison, où elle ne devait pas rentrer; de sorte que, privé des soins maternels que rien ne remplace, il passa ses premières années sous la garde d'une nourrice qui tempérait, il est vrai, par sa tendresse, les brusques rigueurs "de l'autorité paternelle, mais sans pouvoir les prévenir. Cette perte prématurée réagit sur toute la destinée de Rousseau, car il manqua de cette éducation domestique, de cet enseignement par l'exemple qui imprime si fortement la morale au cœur de l'enfant, et on peut dire avec assurance que la plus grave des fautes qui pesa si longtemps sur sa conscience, et qui charge encore sa mémoire, n'aurait pas été commise s'il eût connu sa mère. Le souvenir de cette femme distinguée par le cœur et par l'esprit l'aurait gardé d'un attachement honteux, ou l'en aurait promptement dégagé. Presque abandonné à lui-même, il occupa et aiguisa la curiosité de sa jeune intelligence par la lecture de romans qui lui donnèrent, comme il le reconnaît, « des notions bizarres dont l'expérience et la réflexion n'ont jamais bien pu le guérir ». Plutarque, qu'il dévorait à la même époque, mettaitdansson esprit un idéal héroïque de la vertu qui lui préparait d'autres illusions.
A peine âgé de huit ans, la fuite de son père, forcé par un déni de satisfaction et de justice, dans une affaire d'honneur, de quitter son modeste atelier d'horlogerie, le rendit doublement orphelin, et le lit entrer dans cette carrière de privations, d'inquiétudes, d'asiJes précaires et d'exils agités, d'où il ne sor-
JEAiN-JACQUES-RÛUSSEAU. 471
tira que par la mort. 11 serait peu intéressant de le suivre, pendant cette période de son existence, chez M. Lambercier, ministre à Bossey, où il apprit quelque peu de latin, en même temps qu'un châtiment corporel, infligé par la fille du pasteur, devenait le premier aiguillon de ses sens, et que la même peine, tant le fouet est habile à donner des leçons ! appliquée une seconde fois avec iniquité, lui imprimait dans l'àme une haine profonde contre l'injustice ; puis au greffe du tribunal de Genève, d'où il se fait renvoyer sous la prévention d'incapacité en matière de chicane et de procédure. Déclaré inepte par l'autorité du greffier de Genève, ilpassa dans l'atelier d'un graveur nommé Ducommun, homme rude et grossier, qui ne lui apprit point son état, mais qui pervertit, par la contrainte et la brutalité, le naturel de son apprenti. Rousseau sortit, ou plutôt s'évada de cette école avec le dégoût du travail, l'habitude du mensonge, et l'instinct de l'appropriation illégitime notablement développé. Dans sa fuite, il se dirigea vers Annecy, et il y fut recueilli, sur la recommandation d'un honnête ecclésiastique, par madame de Warens, qui, charmée de son heureuse physionomie, sous laquelle elle devinait les brillantes facultés que le régime des huit années précédentes (Rousseau accomplissait sa seizième année) avait refoulées, résolut de travailler à la réforme de son cœur et de son intelligence. Récemment convertie elle-même, elle voulut, avant tout, que son jeune protégé abjurât l'hérésie de Calvin : mais il fallait l'instruire, et elle le plaça à Turin dans l'hospice des catéchumènes. Pour sortir plus promptement de cet odieux séjour, Rousseau brusqua sa conversion. Catholique et sans res-
sources, il ne trouva rien de mieux à faire que d'entrer comme laquais chez madame de Verse! lis. De chute en chute, son âme était descendue au niveau de cette condition. C'est icique se place l'ignominieuse aventure du ruban dérobé, que la calomnie a essayé plus tard de transformer en pièce d'argenterie ou en diamant, larcin lâchement imputé à une jeune fille innocente, qui paya de son honneur et de sa place le mensonge de son accusateur. Jean-Jacques ne garda pas longtemps la sienne; on le congédia avec sa livrée. Faut-il dire qu'il entra ensuite chez le comte de Gouvon, écuyer de la reine de Sardaigne, et que cette fois encore il fut mis sur le pavé? Quel début pour la vie d'un philosophe réformateur!
Rousseau, après cette dernière incartade, retourna chez madame de Warens, qui le reçut comme l'enfant prodigue : toujours jalouse de son salut, elle le mit au séminaire d'Annecy pour en faire un prêtre ; mais, ne prenant aucun goût à la théologie, il quitta bientôt le séminaire, et sa protectrice le plaça auprès du maître de musique de la cathédrale, nommé Lemaître. Celui-ci, s'étant pris de querelle avec le chapitre, se détermina à passer en France. Rousseau l'accompagna jusqu'à Lyon, où Lemaître, surpris dans la rue par une attaque d'épilepsie, fut abandonné sans secours par son compagnon de voyage, qui se hâta de retourner à Annecy. Cruel mécompte, ou plutôt juste châtiment ! Madame de Warens avait disparu : elle était partie sans laisser son itinéraire. Que fera Rousseau, réduit à la misère par l'absence de sa bienfaitrice? Il imagine de tirer parti de la musique qu'il ne sait pas encore. 11 se rend à Lau-
sanne, où il prend enseigne de musicien et de composjttuir. On le croit d'abord sur parole ; mais un concert où il fait exécuter une cantate de sa composition, dont les notes discordantes produisirent l'effet d'un^véritable charivari, le força d'aller chercher un autre théâtre. Dans cette audacieuse tentative, il n'avait compromis que le nom de Vaussore, anagramme prudemment substituée à son véritable nom. Il réussit mieux à Neufchâtel, car il commençait à apprendre la musique en l'enseignant ; mais il ne s'y fixa point. Un charlatan, qui prenait le titre d'archimandrite, et qui annonçait l'intention d'aller à Jérusalem, engagea facilement Rousseau à le suivre dans son pèlerinage. Mais le fourbe est arrêté à Soleure, et Rousseau partage sa disgrâce. L'ambassadeur de France le tire de ce mauvais pas, et lui donne les moyens d'aller jusqu'à Paris. Paris était le rêve de Rousseau : son entrée par la porte Saint-Antoine commença aie désenchanter ; le froid accueil qu'il y reçut, les obstacles qu'il rencontra dans ses projets, le forcèrent bientôt à la retraite.
Dans sa détresse, il apprend que madame de Warens, dont il avait perdu la trace, est à Ghambéry. Il y court, et il y trouve la même tendresse, le même dévouement. Les choses allèrent même plus loin, car Rousseau n'était plus un enfant, et sa bienfaitrice était jeune encore. Le protégé n'eut point d'avances à faire et reçut plus qu'il n'aurait osé ni demander, ni espérer. Pendant un séjour de quelques années à Ghambéry, interrompu seulement par une excursion à Besançon, Rousseau se livra à l'étude et à l'enseignement delà musique, se reprit de passion pour la lecture, et s'occupa avec une
ardeur plus vive qu'heureuse du jeu d'échecs, de géométrie, d'algèbre et même d'astronomie. Ce qu'il fit de plus profitable, ce fut de revenir sur le latin, qu'il ne connaissait qu'imparfaitement. Des livres de médecine, qu'il consultait alors dans son ardeur de tout apprendre, frappèrent vivement son imagination et lui donnèrent la vision d'une des plus graves maladies dont ils décrivaient les symptômes. En vertu de cette contagion du livre sur le lecteur, Rousseau n'eut rien de moins qu'un polype au cœur. La faculté de Montpellier était seule digne et capable de guérir un si terrible mal. Sur la route, le malade fit diversion à son polype par une passion soudaine et passagère pour une madame de Larnage. Il parait même que cette crise le guérit, car les médecins de Montpellier prirent Rousseau pour un visionnaire lorsqu'il parla de sa maladie. Sans faire consolider sa guérison par sa nouvelle maîtresse, comme il l'aurait pu, notre voyageur, saisi tout à coup par le souvenir de madame de Warens, veut aller renouer leurs amours, mais cette excellente femme avait eu compassion d'un nouveau venu, et Rousseau, à son retour, refusa le partage qui lui était offert dans ce commerce de galanterie.
Toutefois sa protectrice ne l'abandonna point ; elle lui procura l'emploi de précepteur chez le prévôt général de la province de Lyon, M. de Mably, frère des abbés de Mably et de Gondillac. Le préceptorat est un»; condition bien épineuse, parce qu'il ne donne qu'une autorité déléguée et une position subalterne pour une œuvre qui demande toute la puissance de l'autorité directe et toute la considération qui s'attache à l'indé-
pendance. Le caractère de Rousseau devait aggraver cet inévitable inconvénient : aussi reconnut-il bientôt qu'il n'était pas né pour réussir dans cet emploi. Il se retira donc, mais en assez bons termes avec le père de ses élèves, quoique dans l'emploi de sommelier, qu'il cumulait avec le préceptorat, il eût détourné quelques bouteilles de vin d'Arbois, et que, par surcroît, il fût tombé amoureux de madame de i\lably.
Rousseau revit alors madame de Warens, son refuge accoutumé ; mais il n'y demeura pas longtemps. Avec quinze louis dans sa poche ( jamais il ne s'était vu si opulent ) et un système de notation musicale par les chiffres, dont il attendait la gloire et la fortune, il s'achemina de nouveau vers Paris. Cette fois il y fit un peu meilleure figure. L'Académie des sciences examina son système, qu'elle n'osa pas condamner ; mais l'arrêt fut porté par Rameau, dont les conclusions furent sévères l. Malgré cet échec, Rousseau se lança dans le monde des philosophes et des financiers. Cependant il ne s'y enrichit pas, et ses amis, pour le tirer d'embarras, lui procurèrent la place de secrétaire auprès du comte de Montaigu, ambassadeur à Venise. C'était encore une position précaire et dépendante. On sait aujourd'hui ce que Rousseau fit dans les États de la sérénissime république. Il faut s'en rapporter à son propre témoignage, qui est sincère. Simple attaché de la personne de l'ambassadeur comme secrétaire particulier, il remplit avec probité et talent
1. Rousseau eut tort de passer ainsi condamnation. Son système, repris et perfectionné par M. Emile Chevé, est aujourd'hui en grande faveur et donne les plu? heureux résultats.
les fonctions de secrétaire d'ambassade. M. de Montaigu en profita et ne lui en sut aucun gré. Cet ambassadeur était un triste personnage. Pour prix de ses services, Rousseau fut congédié, et ce fut là le terme et tout l'honneur de sa carrière diplomatique.
Ces événements nous conduisent jusqu'à la trentetroisième année de la vie de Rousseau ; apprenti, catéchumène, laquais, séminariste, musicien, précepteur, secrétaire, dans cette carrière de servitudes diverses et de vagabondage, il a dû s'éprendre d'une terrible passion pour la liberté. Le voilà libre enfin ! il retrouve à Paris des amis, des protecteurs, il sait maintenant assez de musique pour en vivre, soit qu'il copie, qu'il com- . pose ou qu'il enseigne ; il a même en portefeuille un opéra complet, paroles et partition, les Muses galantes. Le duc de Richelieu le chargea de revoir la Princesse de Navarre pour une nouvelle mise en scène, c'est-àdire de retoucher Voltaire et Rameau. Il reparaissait donc sous d'heureux auspices dans ce Paris où deux fois il avait échoué. Mais il n'était pas au bout de ses épreuves : les Muses galantes tombèrent avant d'être représentées, et la Reine de Navarre, amendée, ne réus- j sit pas. De plus, le malheureux Jean-Jacques, à peine arrivé à Paris, avait rencontré, dans son petit hôtel de la rue des Cordiers, une servante sans esprit, sans beauté, qui l'ensorcela et qui perpétua jusqu'à la fin de sa carrière la fatalité de son adolescence et de sa jeunesse, Thérèse Levasseur, qui fut à ses cotés, tant qu'il vécut, le symbole vivant de l'abjection et de l'esclavage de ses premières années.
La déconvenue de ses opéras le réduisit à occuper un
emploi de commis chez M. Dupin, fermier général; il ajoutait quelque chose à ses moindres appointements en copiant de la musique. Cependant sa passion pour Thérèse l'absorbait. Une grossesse survint pour aggraver la iïène de sa situation. Le premier fruit de ce commerce fut envoyé aux Enfants-Trouvés, les autres eurent le même sort. Rousseau n'hésita pas. Qu'aurait-il fait de cette lignée illégitime que sa maîtresse n'était pas capable d'élever, à laquelle le pain aurait même souvent manqué dans Je taudis qu'habitait ce couple disparate? Ce lien, formé par l'appât d'une grossière volupté, et resserré par la crainte, jusqu'à ce que l'habitude en eût fait une chaîne indissoluble, ne pouvait engendrer de devoirs; il devait conserver jusqu'au bout le vice de son origine. Ces produits de la débauche étaient attendus dans l'asile que leur ouvrait la religion. Rousseau, quoi qu'on en ait dit, n'a jamais été ni père, ni époux : cette créature, qui l'obséda jusqu'à la fin de sa vie, n'enchaîna que ses sens, elle gouverna sa luxure et son appétit. Tel fut auprès de lui l'empire et la condition de cette femme. Quoi de plus triste ! je flétris en expliquant : mais je sépare deux choses distinctes, j'écarte de l'àme de Rousseau les souillures et les misères de la chair, je déconcerte ces éternelles antithèses qui supposent une famille à Rousseau pour l'accuser d'avoir méconnu le plus sacré des devoirs. Sa cause n'en devient pas bonne, mais elle est mieux instruite.
Tous ces faits étaient dans le passé, et Rousseau avait près de quarante ans lorsque son génie prit tout à coup un essor imprévu, qui, du premier élan, le porta
sur les hauteurs. Une annonce insérée au Mercure fît jaillir l'étincelle électrique : « Le progrès des sciences et des arts a-t-il contribué à corrompre ou à épurer les mœurs? » Voilà ce que demandait l'Académie de Dijon : ce fut comme un éclair qui sillonna l'intelligence de Rousseau, et qui fit gronder dans son sein ses ressentiments contre son siècle et le dégoût de la corruption commune qui l'avait avili lui-même. Son antipathie contre une époque fière de sa littérature retombera sur les lettres ; sa détermination n'est pas moins soudaine que son inspiration : trente années de sa vie sont retranchées en imagination, l'âme du jeune lecteur de Plutarque se dégage des souillures qui ont rempli l'intervalle, enivrée de son idéal longtemps obscurci, toute prête à mesurer aux règles, à peser au poids de l'antiquité les mœurs de ses contemporains. La mission qu'il se donne dans le transport de son cerveau sera un rôle, il le sait bien; mais ce rôle, il le remplira, au risque d'être frappé de Fanathème qu'il va lancer. Ne pouvant être pur, il sera du moins le fléau de l'impureté. Rousseau entra donc dans la littérature par une diatribe contre les lettres. Cette attaque eut un long retentissement, car il n'y a rien de plus puissant sur les esprits que la sincérité dans le paradoxe. Le monde des lettrés, ainsi pris à partie, s'émut du coup qu'on lui portait au milieu de son triomphe. Ce premier succès, suivi bientôt du Devin du Village, qui réussit à Fontainebleau sous les yeux de la cour et du roi, et qui aurait procuré à son auteur, s'il l'eût voulu, de royales faveurs, le bruit de sa lettre sur la musique française, les avances de M. FranoueU, receveur général des finances, qui le
mettaient sur la route de la fortune, tout cela n'avait pas suffi pour apprivoiser Rousseau, lorsque l'Académie de Dijon, en proposant pour sujet de prix la recherche de l'Origine et des Fondements de t inégalité parmi les hommes, lui donna l'occasion de rentrer en lice et de faire cette fois le procès, non plus aux lettres, mais à la société tout entière. Dans le précédent discours, en évoquant l'ombre de Fabricius, il faisait appel à des mœurs qui avaient au moins la vraisemblance historique ; maintenant il imagine une ère d'ignorance et de pureté morale, sans autre autorité que les rêves de son esprit, et il accuse la société d'avoir substitué le mensonge de ses institutions aux rapports simples et légitimes que la nature avait établis. Ce nouveau factum, plus déclamatoire que le précédent, n'était pas moins sincère, car Rousseau, en présence d'une réalité qui l'opprimait, avait dû souvent se réfugier dans la région des chimères. Rousseau pensait vigoureusement, mais il observait peu ; il n'avait vu les vices delà société que dans ses torts envers lui ; au lieu d'embrasser l'ensemble des faits et de chercher dans ce qui existe le germe d'un meilleur avenir, il condamne en masse ce qu'il n'a vu qu'en partie, et encore à travers les vapeurs de la passion; il fait table rase, et il cherche le mieux hors du possible.
Rousseau, qui allait bientôt dédier son discours aux citoyens de Genève, fut pris d'un violent désir de revoir sa patrie : il profita d'une occasion qui se présentait, et pendant son séjour dans cette ville, il se rattacha à la secte de Calvin, qu'il avait quittée par son abjuration à Turin. Genève lui parut l'asile de Ja liberté,
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il songeait même à s'y fixer, mais, au moment où il devenait libre de le faire, il en fut détourné par le voisinage de Voltaire, dont il craignait l'influence sur ses concitoyens. Ce fut alors que l'amitié de madame d'Epinay l'attira dans la délicieuse vallée de Montmorency, où il aurait trouvé le repos s'il n'y avait porté les. inquiétudes de son caractère ombrageux et le commérage compromettantde son indigne entourage. Rousseaun'habita que vingt mois l'Ermitage, que madame d'Epinay avait fait bâtir pour lui, mais il y composa la Nouvelle Héloïse, sous le charme de quelques réminiscences d'amour mêlées à des sentiments exaltés que son imagination concevait, etqui de là descendaient vers son cœur, qu'ils allaient réchauffer. C'est pour cela que dans ce livre, beaucoup trop vanté, la passion est éloquente, et que les sentiments comme les caractères sont généralement faux. Dans la Nouvelle Héloïse, il n'y a de complètement vrai que le paysage, parce que Rousseau avait bien vu et vivement senti la nature ; tout ce qui vient de la passion et ce qui touche au monde réel est sans vérité et sans proportion. Ce sont des êtres et des sentiments d'imagination qui se meuvent et se produisent dans un monde que le romancier a fortement conçu, mais qu'il n'a pas vu. De là une vraisemblance relative entre les idées et les personnages, qui fait illusion si on se laisse entraîner dans le cercle tracé par l'auteur; et cet entraînement est inévitable, à l'âge où on ne connaît ni le monde, ni la passion réelle. La Nouvelle Héloïse est vraie et saisissante pour les jeunes imaginations 1 : plus
1. L'entralnemenl fui général parmi les femmes. Rousseau devin I leur idole. L'exemple le plus curieux de ce culte esl madame do La Tour-Franqueville,
JEÀN-JACQ\JES ROUSSEAU. 18I
tard l'expérience nous arme contre la séduction, et il arrive souvent qu'on s'étonne de ne pouvoir relire ce qu'on avait dévoré.
Pendant que Rousseau se berçait de cet idéal de passion, il en poursuivait, il en effrayait quelquefois la belle-sœur de madame d'Epinay, la comtesse d'Houdetot. Cet amour que la distance des âges et du rang, le sentiment des devoirs de l'hospitalité, et la notoriété du commerce depuis longtemps établi entre Saint- Lambert et la comtesse, auraient dû réprimer, dégénéra en frénésie. Rousseau ne voyait que des ennemis dans ceux qui lui faisaient obstacle. Saint-Lambert fut averti et gronda de loin, mais avec une sécurité dédaigneuse ; madame d'Houdetot lui interdit sa présence, et coupa court à la correspondance qu'elle tolérait. Madame d'Epinay parut entrer dans le complot, et Rousseau, hors de lui, signifia brusquement son départ, il reçut même son congé : il quitta l'Ermitage au cœur de l'hiver, et, sans s'éloigner de la vallée de Montmorency, il s'établit dans le voisinage, à Mont-Louis. Quelque temps après, le maréchal de Luxembourg lui donna un appartement au petit château de Montmorency, où le philosophe reçut, entre autres visites qui flattèrent son amour-propre, celle du prince de Gonti. A tout prendre, Rousseau n'était pas malheureux alors : il est vrai qu'il soupçonnait au moins de trahison ceux de ses amis avec lesquels il n'avait pas complètement rompu, mais il trouvait un dédommagement dans l'intérêt sincère que
qui voulait être, en tout bien, tout honneur, sa Julie. M. Sainte-Beuve (Causeries du lundi, t. II, a donné une fine et délicate analyse de la correspondance de cette dame avec Jean-Jacques.
lui témoignaient d'illustres protecteurs, dans la sympathie de M. de Malesherbes, qui corrigeait les épreuves de ses ouvrages, dans le succès populaire de Julie, la composition à' Emile, et surtout le spectacle d'une nature si belle qu'elle repose et qu'elle enivre tout ensemble. Le séjour de Rousseau dans la vallée de Montmorency, qui se prolongea pendant six années, est la période la plus féconde et la plus lumineuse du développement de son génie. C'est là qu'il composa, outre la Nouvelle fféloïse, le Contrat social et Y Emile. Remarquons, pour y faire penser, cette fécondation de l'âme par la solitude. Quatre grands écrivains ont laissé, au dix-huitième siècle, des monuments durables, et le nom de chacun d'eux rappelle une retraite honorée par leurs travaux. La Brède se souvient de Montesquieu, Montbar parle deBuffon,Cirey, de Voltaire, et Montmorency nous a donné Rousseau tout entier.^
Rousseau avait composé la Nouvelle Héloise pour occuper et divertir la fièvre de passion qui l'agitait dans sa solitude. Lorsqu'elle fut terminée, il eut à bon droit des scrupules de moraliste : ses deux discours étaient un engagement public et promettaient autre chose. Il y a loin, en effet, d'un roman d'amour aux vertus de l'ignorance et à l'innocente pureté de la vie sauvage. Rousseau se tire d'embarras par un détour habile : « J'ai vu les mœurs de mon siècle et j'ai publié ce livre. Epouses coupables, apprenez à rougir : quant à vous, jeunes filles, si vous êtes tentéesde me lire, vous êtes déjà perdues. » Je ne sais si ce sophisme satisfit pleinement Rousseau, mais il lui suffit pour donner cours à son œuvre, dont le succès dépassa ses espérances et ses
craintes. La menace dont il veut effrayer la pudeur des jeunes filles fut sans doute un aiguillon : pour les femmes, elles pouvaient lire en sûreté de conscience. Combien furent ramenées dans la bonne voie, combien égarées? nous ne savons : toujours est-il que l'infidélité par anticipation est un gage équivoque de la fidélité ultérieure, et que si Rousseau avait réellement un but moral, il aurait pu y tendre par une route plus droite. Après avoir vécu en bonne intelligence avec les philosophes au point de fournir des articles à l'Encyclopédie, Rousseau avait fait éclater ses dissentiments à l'occasion de l'article Genève, que Dalembert avait écrit sous les inspirations de Voltaire. Suivant Dalembert, les ministres protestants de Genève étaientdevenus de simples déistes chrétiens, sur les traces de Socin.Le philosophe les en félicitait, mais Rousseau repoussaféloge de Dalembert comme une injure. Au reste, ce n'était là qu'un grief accessoire : ce qui avait surtout blessé Rousseau, c'était la proposition d'établir un théâtre à Genève. De là cette Lettre à Dalembert, publiée avant VHéloïse, et qui contient un long traité contre le théâtre et les comédiens. Si Rousseau se fût borné à montrer les dangers d'un établissement dramatique permanent dans un petitÉtatcomme Genève, il eût pu trouver d'excellentes raisons, quoique, même dans cette limite, il en donne d'assez mauvaises : mais il vise plus haut, et, non moins rigoureux que les Pères de l'Eglise et Bossuet, il proscrit sans distinction tous les genres de poésie dramatique et leurs interprètes. Celte lettre est un chef-d'œuvre de style et une diatribe impuissante contre un des plus nobles délassements de l'esprit humain, qui a été la source de
lant de chefs-d'œuvre. La morale demande et devrait exiger la réforme des abus de la scène, mais la destruction de la scène est un vœu de barbare. Ajoutons que Rousseau, ayant quelques péchés dramatiques sur la conscience, n'avait pas mission pour lancer l'anathème. C'est dans ce manifeste qu'il faut chercher le principe de l'animosité de Voltaire, qui passa toutes les bornes, il faut l'avouer, dans ses représailles contre le détracteur du théâtre.
Disons quelques mots de ce triste débat. Rousseau a t oujours rendu hommage au génie de Voltaire, et Voltaire n'a jamais nié celui de Rousseau. Ce n'est pas l'envie qui les a divisés. Leurs premiers rapports n'annonçaient pas les violences auxquelles Voltaire se laissa entraîner. Dans les lettres qu'ils échangèrent d'abord, Rousseau montra de la déférence et de l'admiration, et Voltaire de la courtoisie : il ne se range pas aux idées de Rousseau, qui étaient la contre-partie des siennes, mais sa plaisanterie est encore discrète et amicale : « Vous donneriez, dit-il, l'envie de marcher à quatre pattes.» Tant que Rousseau se borna à déclamer, en général, contre les lettres et la civilisation, Voltaire ne prit pas au sérieux ces paradoxes inofîensifs ; mais lorsqu'il s'attaqua au théâtre, Voltaire se sentit menacé dans son plus beau domaine, et Rousseau commença à lui paraître dangereux. Ses arguments signalaient Ferney à l'attention inquiète des Genevois. Voltaire dut craindre et craignit en effet pour son repos ; et dès lors, stimulé par Dalembert et Diderot, il essaya de rendre Rousseau ridicule pour l'empêcher d'être redoutable. A ses yeux, Rousseau avait toujours été un rêveur hors du
bon sens. Quand ces rêves d'un cerveau malade, je parle comme pensait l'auteur du Mondain, lui parurent menaçants, il s'arma contre eux de dédain et de raillerie. Ce qui me prouve que Voltaire était sérieusement inquiet, c'est qu'il manque d'esprit quand il attaque Rousseau. Au reste, celui-ci eut les honneurs de la -uerre, puisqu'il reçut toute cette mauvaise mitraille sans sourciller et sans riposter.
De tous les ouvrages de Rousseau, le Contrat social est celui qui a exercé la plus grande influence sur la société; influence funeste, car l'erreur s'y trouve dans les principes et dans les conséquences. La première est l'hypothèse d'un contrat entre les parties intéressées, à l'origine des sociétés, comme si la société était un produit contingent de la volonté humaine et non le résultat nécessaire de la nature des choses ; la seconde, non moins grave, est cet axiome abstrait qui fait d'un peuple une masse homogène dont tous les membres seraient unis par la communauté des idées et des intérêts. De ces données découle, sous le nom de liberté et de souveraineté populaire, un système de servitude et de despotisme plus oppresseur que les législations les plus tyranniques de l'antiquité. Toutes les pièces de ce système se tiennent par un enchaînement rigoureux, et la logique qui les unit paraît irrésistible. Rien n'est plus simple, car le publiciste procède par la méthode géométrique, établissant ses axiomes et dégageant par déduction ce qu'ils contiennent; or, dans ce monde abstrait, il est naturel que les idées s'enchaînent étroitement, puisqu'elles s'engendrent. Dans ce travail, Rousseau ne s'est embarrassé ni de l'histoire, ni de la science po-
litique ; sa pensée a combiné, dans l'isolement, les ressorts d'une machine simple et puissante, sans dessein d'application complète et prochaine, plutôt pour montrer la force et la sagacité de son génie, que pour remuer le monde. Mais l'autorité de son nom accrédita ces principes dont la simplicité était déjà une séduction, et on voulut les éprouver sur une société qu'ils bouleversèrent sans pouvoir la réorganiser. Rousseau inspira la Convention, et si cette assemblée, par l'emploi de la puissante machine que le Contrat social mettait dans ses mains, a maintenu pour un temps l'indépendance de la France, elle a gravement compromis l'établissement de la véritable liberté. L'expérience a ruiné les théories politiques de Rousseau : notre siècle n'admet pas l'infaillibilité du peuple, il contrôle par l'éternelle idée de justice, qui prime tout, et doit tout dominer, les actes de tous Jes pouvoirs, quels qu'ils soient, et l'autorité n'est légitime à ses yeux que par l'exercice régulier de la puissance souveraine. Reconnaissons cependant, car, lorsqu'on juge Rousseau, on trouve toujours qu'il donne une impulsion vers la vérité tout en s'en écartant, reconnaissons que la politique lui doit le dogme, salutaire sauf explication, delà souveraineté nationale, et le culte de la loi, sans lequel un État organisé d'après les principes de la liberté s'agiterait dans un cercle de mouvements contradictoires qui conduirait au despotisme à travers la licence.
En parcourant le cercle complet des institutions sociales et politiques avec une pensée de réforme radicale, Rousseau comprit qu'il fallait donner une base à l'édifies nouveau qu'il voulait élever. En effet, toute
réforme est illusoire, toute prédication est vaine, si l'on n'atteint pas le cœur même de l'homme. La réforme de l'éducation est donc l'antécédent nécessaire de toute réforme sociale : de quelque manière que vous disposiez la corruption, quelque vêtement et quelque direction que vous lui donniez, elle ne changera pas de nature, elle corrompra la vertu des plus belles institutions ; elle emploiera pour le mensonge les meilleurs instruments de vérité ; sous le masque de la justice elle pratiquera l'iniquité, et fera partout servir l'apparence des vertus au ^triomphe du vice. Si donc on veut régénérer le corps, il faut d'abord purifier la molécule organique ; telle est la pensée mère de Y Emile. Avant tout, on a peine à comprendre comment le publiciste républicain, qui absorbe si complètement l'individu dans l'unité nationale, écrit un traité d'éducation domestique; mais cette contradiction peut se résoudre, car évidemment Rousseau a voulu faire de son élève l'instituteur du genre humain. L'éducation commune commencera quand l'éducation individuelle, bien dirigée, aura dégagé toute vérité dans une intelligence unique, et montré ce que comportent l'àme, l'esprit et le cœur de l'homme. Cette intelligence, préservée de la contagion antérieure, reprendra l'humanité à son point de départ et la replacera dans les voiesdelaProvidence. Si Rousseau n'eût pas sous-entendu cette pensée, la contradiction indiquée plus haut resterait dans toute sa force, et de plus on l'embarrasserait fort en lui demandant comment il pourrait étendre à tous une éducation qui occupe un précepteur autour d'un seul enfant, sans compter, comme le remarque ingénieusement
M. Villemain, les compères qui lui sont nécessaires pour la mise en scène des leçons décisives destinées à produire sur l'imagination de l'élève une impression profonde.
L'éducation d'Emile n'est donc que le prélude de l'éducation nationale : mais, dans ce but restreint, est-elle complètement saine et praticable? Et d'abord, en demandant tout à la raison de son élève, dans un âge où l'intelligence est surtout alimentée par la foi et par la mémoire, Rousseau est-il bien sûr de ne pas opprimer la faculté qu'il surcharge? retrouvera-t-il, à point nommé celles qu'il aura laissées dormir? Que dire de cet ajournement de la notion de Dieu, que le précepteur réserve pour la. faire luire à sa convenance, comme s'il était assuré que cette notion sublime, si nécessaire et si naturelle qu'elle semble innée, ne préviendra pas longtemps à l'avance le signal qu'il veut lui donner à son heure?Ces objections, d'une force réelle, troublent l'ensemble du système de Rousseau ; mais son livre n'en demeure pas moins un des plus beaux monuments que le génie de l'homme ait élevés, et les vérités partielles qu'il renferme ont suffi pour opérer une réforme heureuse dans l'éducation. On peut dire que Y Emile a reconstitué la famille par l'importance nouvelle qu'il donne aux enfants; il a garanti la vertu des mères par l'exercice des devoirs que leur impose la nature, que leur conseille la tendresse ; il a protégé la jeunesse contre ces traitements barbares, contre ces peines corporelles qui étaient toujours la dernière et souvent la seulf> raison des maîtres ; en forçant peut-être l'emploi de In raison, il a certainement détrôné la routine; en
présentant la notion de Dieu dans son antique simplicité, il a arrêté l'irréligion sur la pente glissante de l'athéisme l, et, en fortifiant le principe générateur de tous les cultes, il a préparé le retour vers le culte le plus digne de l'homme et de la Divinité. Ce sont là d'incontestables bienfaits, des vérités durables qui compensent bien des erreurs, et qui permettent de dire que si Rousseau a rarement atteint la vérité, il y a souvent conduit. Ce n'est pas un guide assuré, sans doute, mais c'est un puissant promoteur.
Ce livre, à tout prendre, le plus utile et le moins révolutionnaire des écrits de Rousseau, souleva contre lui une violente tempête; l'autorité civile lança ses arrêts, l'autorité religieuse ses anathèmes. Le parlement, qui allait frapper les jésuites, essaya son glaive à deux tranchants contre l'auteur d' Emile. Le livre fut condamné au feu, et l'écrivain décrété de prise de corps : Christophe de Beaumont attaqua le réformateur dans un mandement célèbre. Rousseau, prévenu à temps, quitta précipitamment sa chère vallée de Montmorency ; sur la route de l'exil, il sema la touchante élégie du Lévite d Éphraïm, et, arrivé au terme de sa course, il se retourna pour jeter à la face de ses accusateurs une réplique foudroyante. La réponse au mandement de l'archevêque de Paris est, sans contredit, le plus éloquent des pamphlets; la tribune antique n'a rien entendu de plus fier, de plus véhément et de plus incisif. Rousseau croyait trouver un asile en Suisse, mais sa patrie se montra plus sévère encore que la France. Genève le con-
1. « Rousseau. <lii Bernardin de Saint-Pierre, fail douter ceux qui ne croient plus. »
damne sans l'avoir lu, sur la foi du parlement de Paris; Je sénat de Berne lui refuse un asile; et l'illustre fugitif est obligé de se placer sous la protection du roi de Prusse, dans le canton de Neufchàtel. Il s'établit à Motiers, où George Keit, milord Maréchal, gouverneur de Neufchàtel, le combla de prévenances et de bienfaits dont Rousseau garda toujours le souvenir. C'est là qu'il prit le costume arménien, qui excita plus tard à un si hau-t point la curiosité des Parisiens. Les Lettres de la Montagne, autre chef-d'œuvre sorti de sa plume, écrites pour sa propre défense et dans l'intérêt de l'un des partis qui divisaient Genève, suscitèrent dans sa paisible retraite un orage devant lequel il se crut obligé de fuir. La petite ile de Saint-Pierre, dans le lac de Bienne, aurait lixé son choix, mais le sénat de Berne le somma de partir sans délai. Les efforts réunis de milord Maréchal, de l'historien Hume et de la comtesse de Boufflers le déterminèrent à passer en Angleterre; il prit pour arriver la route de Paris. Quatre ans s'étaient à peine écoulés depuis le décret de prise de corps lancé parle parlement; mais dans ce siècle de scepticisme, où les rigueurs de la loi étaient neutralisées par la tolérance sociale, il put impunément passer quelques semaines à Paris, protégé en apparence par le droit d'asile dont jouissait l'enceinte du Temple, où le prince de Gonti l'avait reçu, mais en réalité par l'indulgence du pouvoir et par la sympathie de l'opinion. On ne lui demanda que le sacrifice momentané de son costume arménien.
Hume conduisit Rousseau en Angleterre et l'établit à Vootton, dans le comté de Derby: là Rousseau, loin du monde et décidé à n'y plus rentrer, commença son exa-
men de conscience, et écrivit en moins de trois mois les six premiers livres de ses Confessions, qui suffiraient, à défaut de ses autres chefs-d'œuvre, pour' le mettre au premier rang des écrivains. Il paraissait heureux dans sa retraite et affermi dans la résolution d'y passer le reste de sa vie, lorsqu'on apprend tout à coup que les liens d'amitié qui l'unissaient à Hume ont été violemment rompus. Quelles étaient les causes de ce brusque changement? D'abord les amis de Rousseau l'avaient servi à leur mode, et non à la sienne, ne ménageant pas assez son ombrageuse susceptibilité, qui n'entendait recevoir les bienfaits que dans la mesure qu'elle avait librement fixée. Ce premier grief sommeillait cependant ; mais Rousseau apprend, on ne sait par quelle voie, que son protecteur a trempé dans une raillerie ourdie contre lui par ses bons amis les philosophes ' ; aussitôt, sans donner ni provoquer d'explications, il accuse Hume de trahison, et lui rejette ses bienfaits avec indignation. Ce brusque procédé était dans les habitudes de Rousseau, qui n'a jamais ménagé les transitions. Un mot profondément vrai, qu'il a dit de luimême, nous explique ces coups de tête fréquents qu'on lui reproche : « Je suis dit-il, d'un naturel hardi et d'un caractère timide. » L'audace de l'imagination et la fierté des sentiments, à côté d'une volonté faible, pro-
1. Horace Walpole, le fils du grand corrupteur, avait fabriqué sous le nom de Frédéric, roi de Prusse, une lettre ironique dans laquelle ce prince proposait à Rousseau un asile dans ses États avec promesse de le persécuter tant qu'il aurait le goût de la persécution : « Si vous persistez, disait-il, à Vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez-les tels que vous voudrez, je suis roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits. » Dalembert, Helvétius, le duc de Nivernais et Hume lui-même, avaient coopéré à cette oJieuse raillerie.
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duisent habituellement ces rapides secousses. La décision, chez les caractères timides, ne se prend que sous l'empire d'une passion qui emporte la volonté ; l'impulsion est si vive qu'elle franchit toutes les bornes, et l'éclat en est si violent qu'il ne permet plus de retour. C'est ainsi que toutes les brouilleries de Rousseau ont été des ruptures soudaines et irrémédiables. La véritable force est dans l'énergie continue de la volonté qui domine une situation, et non dans la rapide violence qui veut s'y soustraire. Les caractères faibles se font illusion en ce point, parce qu'ils produisent en un instant un effet considérable ; mais leurs coups de tête n'en sont pas moins des actes de faiblesse réelle, qui les séduisent par les apparences de la force.
Les Confessions, qui ont fourni tant d'armes aux détracteurs de Rousseau, sont bien, quoiqu'on ait dit, un livre de bonne foi. En mettant à découvert cet étonnant contraste d'un naturel vicieux et d'une àme enivrée de vertu, elles expliquent la contradiction de sa conduite et de ses doctrines. Le culte de la vertu sincèrement professé le purifiait à ses yeux de toutes ses souillures, et lorsqu'il dit que son livre à la main il se présentera sans crainte devant le tribunal du juge suprême, il ne croit pas se flatter, mais se rendre justice. On voit, en effet, si on examine sa vie, que les faiblesses qui l'ont avili ne l'ont jamais dépravé, de sorte qu'en consultant son cœur, vivement épris de vérité et de vertu, il déclare hautement qu'il n'y a pas homme au monde qui vaille mieux que lui. Sa passion pour le bien est le principe de son illusion : cet idéal de vertu, dont
Ja contemplation échauffait son sang et emportait son imagination, lui dérobait les impuretés de sa vie. Le dégoût que lui inspiraient la bassesse des sentiments, les perfidies et la vanité de l'ambition, la poursuite des richesses, l'avilissement de tous les esclaves à chaînes dorées qu'il voyait régner sur les hommes, tous ces sentiments exaltés, dans la fière indépendance qu'il s'était faite au prix de nobles sacrifices, lui donnaient en idée la ^valeur morale qu'il s'attribue. Cet orgueil solitaire était d'ailleurs une compensation aux souffrances qu'il endurait, car ses amis s'étaient tournés contre lui, et il avait trop ouvertement rompu en visière au siècle tout entier pour ne pas croire à la réalité des haines dont il se voyait poursuivi. Disons à son honneur qu'il n'a haï personne, qu'il n'a pas rendu injure pour injure, que la jalousie littéraire n'a pas même effleuré son àme, qu'il n'a eu ni fiel ni cupidité, et que s'il a poussé l'estime de soi jusqu'à la folie, c'est qu'en se plaçant si haut il pensait encore honorer la vertu. Au reste, cette illusion est plus commune qu'on ne pense, et il y a bien des hommes qui se croient en pleine vertu, parce qu'ils admirent passionnément la beauté morale et qu'ils méprisent énergiquement le vice. Cette grande morale ne devrait pas faire négliger la petite, car on n'a pas souvent l'occasion d'être un héros, et on est tenu d'être honnête homme tous les jours.
Maintenant la carrière active de Rousseau est terminée (1767). Son séjour en Angleterre avait duré seize mois et s'était prolongé plus d'un an après l'éclat de ses
ressentiments contre Hume. Les onze années qui lui h. 28
*9i JEAN-JACQUES ROUSSEAU.
restent à vivre ne seront plus guère signalées que par des pèlerinages volontaires ou forcés, et par un séjour de huit années à Paris, où il se montra librement, malgré l'arrêt de prise de corps qui ne fut ni révoqué, ni exécuté : tant les mœurs étaient peu d'accord avec les lois ! Les faits les plus importants de cette période furent son mariage avec Thérèse Levasseur, contracté verbalement, devant témoins, en 1769, sous le pseudonyme de Renou, par cette raison singulière que « ce ne sont pas les noms, mais les personnes qui se marient ; » sa souscription à la statue de Voltaire, hommage indiscret d'une admiration sincère, ou représailles cruellement généreuses des mauvais procédés du patriarche de Ferney ; l'envoi tardif d'un projet de constitution à la Pologne expirante (1772) i ; enfin l'accueil empressé qu'il reçut à Paris, où sa présence lit une véritable sensation. Son petit appartement de la rue Plàtrière reçut souvent d'illustres visiteurs, mais on n'y arrivait pas sans peine, et on y revenait plus difficilement encore. Jean-Jacques vivait fièrement du produit de ses minces économies, placées viagèrement, et de son travail de copiste, sans rien demander à personne, et refusant môme les arrérages de la pension qu'il tenait du roi d'Angleterre. Dans l'année qui précéda celle de sa mort, une chute violente altéra sa santé, et ce désordre matériel donna un nouvel empire aux sombres idées qui assiégeaient souvent son esprit, idées nourries de terreurs imaginaires, de soupçons exagérés
1. Huit ans auparavant, Rousseau, consulté par la Corse, n'avait pas été plus heureux; la Corse avait cessé d'être indépendante lorsque ses conseils arrivèrent.
et de remords réels. Au resta, cette altération de son esprit datait de loin. On pc t en saisir les premières traces au moment même où la gloire vint le surprendre inopinément après les longues épreuves qui avaient humilié sa jeunesse et son âge mûr. La secousse fut trop forte, et la persécution, se mêlant à l'éclat de la célébrité, dérangea irrémédiablement l'équilibre de ses facultés.
Rousseau, sentant ses forces décliner, accepta, vers la fin de mai 1778, l'hospitalité que lui offrait noblement M. de Girardin dans sa magnifique terre d'Ermenonville. Il parut charmé de ce séjour. Logé dans un pavillon isolé, il allait souvent visiter ses hôtes, et il aimait à faire de longues promenades dans les allées du parc, autour des pièces d'eau dont le pur cristal charmait ses yeux, avec le jeune Stanislas Girardin, auquel il enseignait la botanique. Thérèse Levasseur l'avait accompagné et lui préparait tous les jours ses mets favoris. Le 3 juillet il se leva de bonne heure, fit dans le parc sa promenade accoutumée, rentra pour déjeuner, et commença sa toilette pour aller au château. Tout à coup, il se plaignit d'un violent mal de tête; sa femme lui donna quelques potions calmantes et s'efforçait de le soutenir, lorsqu'il tomba violemment la tête contre terre. Le sang jaillit de son front et il expira sans prononcer une seule parole ; un épanchement de matière séreuse dans la région cérébrale venait de le foudroyer ; il était âgé de soixante-six ans.
Cette mort soudaine et accidentelle donna cours au dehors à des bruits de suicide : le témoignage d'un ami de Rousseau, M. de Corancez, les accrédita; madame
de Staël les a accueillis passagèrement, et le dernier des biographes de Rousseau, M. Musset-Pathay, les a fortifiés du poids de son autorité. Ce consciencieux écrivain complique même le suicide par l'emploi successif du poison et du pistolet. Des convictions sincères appellent une discussion ; mais, pour en ruiner le témoignage, il suffit de montrer sur quelle base fragile elles reposent. La mort naturelle de Rousseau est constatée par le témoignage unanime et invariable de la famille de M. de Girardin, par le procès- verbal d'autopsie que dressa le docteur Lebègue de Presle, par la parole de Houdon, qui prit l'empreinte de la figure et du crâne, enfin par le récit détaillé que Thérèse Levasseur a donné des derniers moments de son mari. Qu'oppose à cette masse d'affirmations M. de Gorancez? le dire du maître de poste de Louvres, écho d'un bruit sans consistance, et qu'une réflexion bien simple dépouille de toute autorité. Une chute détermine la mort de Rousseau : quel sera le premier cri des témoins de cette catastrophe ? « M. Rousseau vient de se tuer ! » Est-ce à dire que sa mort soit volontaire? Ce cri passe de bouche en bouche, et il arrive naturellement à une demi-lieue du théâtre de l'événement avec la circonstance classique du coup de pistolet. Un campagnard le répète sans le dépouiller de cet accessoire ; un homme de sens l'accueille, soit par légèreté, soit par quelques motifs personnels, et une équivoque de langage devient ainsi le point de départ d'une opinion qui prend racine.
Quelques mois avant de confirmer par le serment qui tint lieu de mariage son union avec Thérèse Levasseur, Rousseau avait écrit à celle qu'il considérait
depuis longtemps comme sa femme : « Si quelque accident doit terminer ma carrière, souvenez-vous en pareil cas de quel homme vous êtes la veuve, et d'honorer sa mémoire en vous honorant. » L'avenir réalisa ^ ce vague pressentiment d'une catastrophe. Un an s'était à peine écoulé depuis que Rousseau n'était plus, lorsque sa veuve, infidèle à sa mémoire, devenait la femme d'un jeune et robuste palefrenier : elle se faisait expulser d'Ermenonville où reposaient, dans l'île des Peupliers, les restes de l'illustre mort, étendant ainsi par un dernier outrage, sa funeste influence sur la destinée de Rousseau, au delà même de la tombe!
Paris avait chassé Jean-Jacques Rousseau et ne l'avait jamais rétabli dans ses droits, quoiqu'il ait toléré plus tard et même honoré sa présence ; Genève, qu'il idolâtrait, l'avait frappé dans sa détresse ; et tant qu'il vécut, son existence fut agitée et précaire. La mort a tout effacé : aujourd'hui la dépouille mortelle de Rousseau repose au Panthéon, et le premier monument que Genève offre aux yeux du voyageur, c'est la statue du citoyen qui lui a légué tant de gloire.
La Bourgogne semble une terre de prédestination pour la haute éloquence. Laissant de côté les renommées secondaires dont elle fut le berceau, il suffit de citer saint Bernard, Bossuet et Buffon. Ces grands noms sont la gloire de la France, et l'Europe n'a rien à leur opposer.
Du sein des ténèbres à peine éclaircies du moyen âge, saint Bernard a fait briller une lumière qui éclaire le douzième siècle, et dont l'éclat n'est pas obscurci après sept cents ans. La douceur et la véhémence de son langage, son inaltérable bon sens et l'invincible ardeur de sa foi, ont marqué ses écrits du signe de la durée, et son génie, en reproduisant les mâles beautés des Pères de l'Église, annonce et prépare cette seconde floraison de l'éloquence religieuse qui doit s'épanouir, au siècle de Louis XIV, sous la double influence de la foi et de la civilisation. Or, c'est encore un fils de la Bourgogne qui brille au-dessus de tous dans cette époque lumineuse, Bossuet, l'oracle de l'Église de France, comme saint Bernard fut celui de l'Europe catholique au moyen âge. Tous deux offrent dans leur éloquence le caractère particulier à leur province, qui, placée entre le nord et le midi, semble n'avoir pris que les heureuses qualités de
deux natures opposées, tempérant les feux du midi par le calme du nord, et réchauffant le bon sens propre aux races du septentrion par la vivacité et l'élan du génie méridional.
Saint Bernard et Bossuet, vivant, l'un dans un siècle de ferveur, l'autre dans une époque de croyance paisible, ont porté sur les vérités de la religion la force de leur intelligence et le mouvement de leur imagination . Buffon, né dans un siècle positif où la religion était flétrie par la raillerie et la morale ébranlée par le doute, s'anima par la contemplation de la nature, et, mêlant la science à l'enthousiasme, célébra, en les décrivant, les merveilles de la création matérielle : il ne vit que l'oeuvre sans remonter à l'auteur ; mais la variété saisissante des forces soumises à son examen, la puissance mystérieuse des agents de la nature, la beauté empreinte dans tous ses ouvrages, devaient tenir éveillé dans son âme le sentiment de l'infini, et, par là, cette noble émotion, cette admiration sans mélange qui fortifie, qui épure, qui transporte l'esprit de l'homme. Le temps de l'éloquence religieuse était passé, celui de l'éloquence politique n'était pas encore venu ; l'Eglise semblait s'abîmer, la patrie n'était qu'une espérance : Buffon s'inspira de la nature, qui ne décline jamais, la nature toujours présente, dans son inaltérable grandeur, pour émouvoir ceux qui l'aiment et qui cherchent à la comprendre.
Buffon occupe une place à part dans le dix-huitième siècle. 11 a atteint, par la force et la majesté de son génie, par le choix de ses travaux, par l'ascension calme, continue et vigoureuse de son essor, ces hauteurs sereines que ne troublent jamais les agitations d'en bas
ni les passions ardentes des contemporains. Ses trois rivaux de gloire, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, n'ont pas eu comme lui la pleine possession, la pure jouissance de leur renommée ; elle leur a été vivement disputée : le mouvement des idées, la révolution des doctrines morales et religieuses, les exposent à des retours soudains, leur préparent de nouveaux combats et des éclipses passagères : Buffon n'a rien à craindre des caprices de la postérité, et, privilégié entre tous, il a goûté, dans les suffrages unanimes de son siècle, les prémices de sa radieuse et paisible immortalité.
George-Louis Le Clerc, comte de Buffon, naquit à Montbard le 7 septembre 1707 ; au moment où toutes les splendeurs du règne de Louis XIV, successivement éclipsées, laissaient la France, avec le souvenir de longs désastres noblement supportés, sous le poids d'un ennui profond, attendant, non sans impatience, le moment qui la délivrerait d'une insupportable contrainte et du joug de ce despotisme qui, dépouillé de rayons, ne laissait plus sentir que ses entraves. Ainsi, quand s'abaissent les grandeurs du passé, commencent à poindre celles de l'avenir : Montesquieu et Voltaire étaient nés, et Rousseau devait suivre après quelques années. Le père de Buffon, Benjamin Le Clerc l, conseiller au parlement de Bourgogne, où le goût des lettres s'unissait à la sévérité des mœurs parlementaires, voulut donner à son fils une éducation qui développât les ger-
1. Le pore de Buffon mourut (en 1775) Agé de quatre-vingt-treize ans. Buffon en avait soixante-huit lorsqu'il perdit, plein de vcrtu9 et d'années, suivant ses expressions, cet homme vénérnhle, dont il déplora la perte avec un sentiment de profonde douleur. (Héponse au discours de réception de M. le chevalier de Chaitellux.)
mes heureux que cet enfant avait reçus de la nature, et qui le mît au niveau des fonctions honorablesqu'il prétendait lui léguer. Son orgueil paternel n'allait pas au delà. Plus tard Buffon aimait à se rappeler, outre la tendresse d'un père vénéré, la supériorité de l'esprit de sa mère, à laquelle il rattachait les grandes facultés de son intelligence. « Ce souvenir lui plaisait, dit M. Villemain, par tendresse de fils et par induction de naturaliste. ! » C'est qu'en effet l'expérience semble prouver que l'intelligence se transmet en changeant de sexe. On s'étonne souvent qu'un homme de génie naisse d'un homme obscur et vulgaire ; mais qu'on regarde auprès de son berceau et l'on y trouvera toujours, sous les traits d'une mère dévouée, une femme supérieure. Lucrèce avait déjà dit : Maternoque mares de sanguine crescunt.
Buffon fit ses études au collège de Dijon, et il y montra cette puissance de travail, cette ardeur soutenue et infatigable qu'il a prise pour la cause de son génie 2 et qui n'en était que le signe. Dès lors commence cette longue et vigoureuse végétation, cette croissance régulière et constante dont la vie de Buffon nous présente le développement, comme ces chênes de nos forêts qui poussent chaque année de nouvelles branches autour de leur tronc plus vigoureux, jusqu'à ce que leur tête séculaire annonce, en se couronnant, que la vie se retire.
1. Dans cet essai sur BufTun nous faisons, on le verra, bien des emprunts aux pages incomparables (Tableau du dix-huitième siècle, 1. II, p. 351-403) écrites par M. Villemain. Ces emprunts, nous les signalons avec reconnaissance. Le beau livre de M. Flourens, Histoire des idées et des travaux de Buffon, nous a été fort utile. Cet illustre savant a donné en outre la meilleure édition des Œuvres de Buffon, 12 vol. grand in-8°. Paris, CTarnicr frères.