‹ Essais de littérature françaiseChapitre 7 sur 58 · MAL 11 E HUE · texte numérisé non relu

MAL 11 E HUE

compagnies fâcheuses, que dans le inonde il est aussi malaisé de ne voir point, comme, les voyant, il est impossible d'en éviter l'imitation? La constitution du corps n'est jamais si forte qu'à la fin parmi ceux qui sont malades on ne devienne malade, ni les ressorts de l'âme si fermes qu'on ne se corrompe quand on est longtemps parmi ceux qui sont corrompus... La fortune use impérieusement de ses affections; elle suit qui bon lui semble, mais elle ne s'attache à personne; et si elle aime, ce n'est jamais qu'avec liberté de haïr quand il lui plaira. Trop de gens l'ont accusée de légèreté, trop de preuves J'en ont convaincue, et l'en convainquent tous les jours, pourenavoir autre opinion. Pouviez-vous, madame, voir tant de traits de son inconstance à l'endroit des autres, sans l'appréhender en ce qui touchoit monsieur votre frère, et vous représenter que, tout ainsi qu'en mourant de bonne heure il vous a donné de quoi murmurer de la brièveté de sa vie, il pouvoit, en mourant plus tard, vous donner occasion de vous ennuyer de sa longueur? » Dans ces lignes, que j'ai multipliées à dessein, rien n'a vieilli, et si de nos jours on donne plus de vivacité au mouvement de la pensée, trouve-t-on plus de correct tion, d'harmonie et de fermeté?

Malherbe a inspiré Racan, formé Balzac, trempé Corneille, réveillé La Fontaine et suscité Boileau; mais sa principale gloire est d'avoir reconnu qu'il y a un art d'écrire et <\\>n avoir déterminé les principales conditions: savoir, le choix des idées, celui des mois et leur disposition. Il a démêlé le véritable lA-énie de uotre langue, el, en repoussant l'invasion gréco-latine qui l'avait dénaturée, il a préparé les conquêtes intellectuelles qui font

la force et L'honneur de la France. Dans L'ordre littéraire, il a accompli ce que Heni IV et llichelieu ont l'ait dans l'ordre politique, et comme eux il a frayé la voie aux grandeurs du siècle de Louis XIV.

La vieillesse de Malherbe fut frappée du coup le plus rude qui puisse atteindre un homme, et qui ne l'atteint jamais sans le briser. Son fils unique, Marc-Antoine de Malherbe, âgé de vingt-sept ans, conseiller au parlement d'Aix, jeune homme de grande espérance et doué de quelque talent pour la poésie, fut tué traîtreusement dans un duel. Malherbe, outré de douleur, voulait, malgré ses soixante-douze ans, se battre contre le meurtrier, Fortia de Piles, comme pour imposer un nouveau crime à ce spadassin. On lui proposa vainement de payer le sang de ce fils adoré, il demanda vengeance à ce prince dont sa poésie venait de célébrer en vers magnifiques le départ pour la Rochelle; il lui écrivit une lettre noble et touchante, et, pour mieux l'émouvoir, il alla le trouver dans son camp. Ce long voyage fut inutile, et Malherbe rapporta sa douleur ulcérée par un déni de justice.

Malherbe mourut en 1628, âgé de soixante-treize ans, en maintenant la pureté de la langue française contre les solécismes de sa garde-malade. C'était finir dignement et mourir comme il avait vécu. Quelques années plus tard, un grammairien disait au lit de mort : « Je m'en vais ou je m'en vas, car l'un et l'autre se dit ou se disent. »

On voudrait effacer de la vie de Balzac le souvenir de quelques péchés de sa jeunesse, et des querelles souvent envenimées auxquelles il fut mêlé dans le cours de sa carrière, pour ne voir en lui que l'écrivain dévoué au salut de la langue, l'oracle du goût, l'arbitre des luttes littéraires et le promoteur de la véritable éloquence. Mais il faut, avant tout, se montrer historien lidèle, et sacrifier aux droits de la vérité cette ligure idéale, cette pure abstraction qu'on aimerait cependant à voir réalisée.

Jean-Louis (iuez, né à Angoulème en 1594, tenait le nom de Balzac, qu'il devait rendre si célèbre, d'un village où son père, Guillaume Guez, avait fait bâtir un château sur les bords de la Charente. Guillaume Guez était un honorable gentilhomme, attaché à la personne et à la fortune du duc d'Épernon, qui tint son entant sur les fonts de baptême. La protection de ce puissant seigneur promettait au jeune Balzac un brillant avenir. A peine âgé de dix-huit ans on l'envoya en Hollande, pays de savoir et de liberté, pour y compléter ses études, laites avec succès à Angoulème, sous la direction (\c> jésuites. Malheureusement il eut pour compagnon de voyage et pour guide le trop célèbre Théophile Viaud,

mentor un peu suspect. Ces deux jeunes étourdis meoèrent joyeuse vit1 el se liront quelques mauvaises affaires, dans lesquelles Théophile paya desapersonneetse montra protecteur dévoué de son ami, plus jeune que lui de deux années. Depuis, lorsque Théophile, menant toujours la même vie, eut des démêlés avec la justice, Balzac, loin de lui prêter l'appui de son crédit, se déclara contre lui, et se lia même avec le fougueux père Garasse l, adversaire ardent de Théophile, et qui tenait de je ne sais quelle morale, licence d'injures et même de calomnie pour perdre les indévots. On ignore les motifs de cette conduite, et on ne pourrait guère en supposer de plausibles; quoi qu'il en soit, Théophile, en sortant de prison, adressa à Balzac une lettre fort vive qui contient de graves assertions et des insinuations pins graves encore 2. Balzac ne répondit pas. Le silence ne prouve rien; il peut partir de la conscience du bien comme de celle du mal. Théophile, tout débauché qu'il fût, était homme de cœur; se serait-il avili jusqu'à la calomnie, et, s'il l'a fait, n'était-il pas nécessaire de le prouver, ou du moins d'opposer un démenti à sa parole? La lettre de Théophile demeure donc comme

1. La lett. III du liv. IV. lettre tout affectueuse, est, adressée au père Garasse.

2. Voici quelques traits de cette philippique : « Le gendre du docteur Baudius vous accuse d'une autre sorte de larcin : en c(^A endroit, j'aime mieux VOUS paraître obscur que vindicatif. S'il se fui trouvé quelque chose de semblable dans mon procès, j'en fusse mort, et vous n'eussiez jamais eu la peur que voua fait ma délivrance... Je ne me repens pas d'avoir pris autrefois l'épée pour vous venger du bâton. Il ne linl [tas à moi que votre affront ne fùl effacé. C'est peut-être alors que vous ne me crûtes pas assez bon poêle, parce que vous me vîtes trop bon soldat... Vous êtes lâche el malin... Après une très exacle recherche de ma vie. il se trouvera (pie mon aventure la plus ignominieuse est la fréquentation de Balzac. •> J'en passe et des meilleurs.

ieau procès. Elle constate d'abord le ressentiment violent d'un ami délaissé: elle élève de graves soupçons sur la délicatesse de Balzac, et donne de tristes motifs

- i célibat et à rattération de sa santé, qui ne se rétablit jamais.

Ce l'ut pendant son séjour en Hollande que Balzac débuta comme écrivain par un morceau oratoire dans le genre des déclamations de l'ancienne rhétorique, en faveur de l'indépendance et de la réforme. Ce discours d'un gentilhomme français, dit M. Bazin, obtint un succès très flatteur. Balzac s'en fit honneur à Leyde et l'oublia facilement en France: mais il lui arriva, pour s'être épris de la liberté, la même mésaventure qu'à .l.-J. Rousseau, pour avoir attesté un miracle. Quand il eut de la réputation, partant des ennemis, on s'avisa de rrer ce méfait de sa jeunesse, et telle était alors la simplicité des gens qu'il fut tout étourdi de cette découverte, h Bayle conjecture que si cette pièce eût attiré sur le jeune auteurles faveursde la Hollande hérétique et républicaine, c'en était fait à jamais de l'orthodoxie el du zèle monarchique de Balzac. Quoi qu'il en suit de la malicieuse insinuation de Bayle. il faut savoir gré à Balzac, malgré le double désagrément de cette découverte et de la querelle de Théophile, de n'avoir pas gardé rancune à la Hollande. En effet, bien des années après, il parle, dan- le traité du Prince, en termes magnifiques et qui méritent d'être cités, de cette république, qu'il oppose à toute la puissance du peuple espagnol. Il gardez, dit-il. une poignée de gens qui le brave el le bat ordinairement, et que Pieu lui a mis en tête pour humilier son orgueil el son insolence; regar-

dez un petit marais qui résiste à tous ses royaumes él à toutes ses forces; considérons une puissance qui flotté toujours, et dépend en partie du vent et de la tempête,

qui tient bon néanmoins contre sa formidable monarchie. Os pêcheurs, qu'il méprisoit si fort au commencement, ont mis dans leurs filets ses villes et ses provinces; lui ont enlevé des flottes et des conquêtes, et partagent, presque tous les ans, avec lui, le revenu de ses Indes. N'est-ce pas le grain de sable dont Dieu bride la fureur de l'Océan ' ? »

Après ce voyage de Hollande, Balzac ne fit pas un long séjour en France, où cependant il prit part, sous le duc d'Epernon, à l'entreprise chevaleresque qui délivra (1010) la reine Marie de Médicis de sa prison de Loches. Deux ans après il était à Rome, et il y séjourna assez longtemps pour écrire de cette ville la plupart des lettres qui formèrent son premier recueil, composé de quatre livres seulement. Ces lettres, que les heureux correspondants de Balzac mettaient en circulation, charmèrent les beaux esprits du temps, commencèrent sa réputation et lui attirèrent du cardinal de Richelieu une belle épitre pleine de louanges qui semblaient des promesses. Il continua le même jeu après avoir quitté l'Italie, et il était déjà célèbre lorsqu'en 1624 il se décida à prendre ouvertement le public pour confident et pour juge. Le succès fut prodigieux. Mais l'envie s'éveilla avec la gloire, Balzac eut tout d'abord sur les bras les moines piqués au vif par une épigramme qui cependant ne les atteignait pas tous. « Les mauvais moines, disait-il

1. Le Prince, eh. xxxi. Noua suivons pour nos citation* la grande édition ie Balzac. 2 \nl. in-fol.. Courbé. 1665.

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(liv. IV, 1. XXX), sont dans le cloître ce que les rats

étoient dans l'arche. » Le père Goulu, général des Feuillants, mit d'abord en campagne dom André, qui engagea la lutte par un libelle médiocre, publié sans succès. Alors le général paya de sa personne. Le père Goulu avait commencé par être avocat ; sifflé au barreau, il se fit prédicateur, mais il demeura court dans la chaire. Ce double échec le relégua dans un couvent. C'est de là qu'il attaqua Balzac sous le nom de Phyllarque. Il prétendit prouver que l'adversaire des moines était un ignorant et un malhonnête homme. Fouillant dans sa vie privée, il fit d'une querelle littéraire une guerre de personnes, et le traita, dans sa colère, d'infâme, de profane, d'épicurien, de Néron et de Sardanapale. Plus tard, Pascal devait recevoir, d'adversaires non moins dévots, le nom de Porte d'enfer. Cette fois Balzac répondit, et le fît avec une dignité et une douleur éloquente qui ramenèrent à lui l'opinion égarée. L'apologie de Balznc fut publiée sous le nom d'Ogier le prédicateur. Ce savant homme en avait préparé les matériaux, que Balznc mit en œuvre avec un art admirable. Les entretiens adressés à Maynard, son ami, sous le nom de Ménandre, sont des modèles achevés de polémique. Ils ne furent publiés ([lie dix-sept ans après, de sorte que Balzac n'intervint pas directement pendant le cours des débats. Dans ces éloquents entretiens, où Pascal a puisé quelques inspirations, Balzac ne prononce pas même le nom de son adversaire, aucune injure n'échappe à son ressentiment, mais il confond son calomniateur en opposant le caractère sacré dont il est revêtu et la violence de ses attaques.

Balzac étail coupable d'un autre crime. Prenant toujours les moines à partie, il avait osé dire, dans une lettre à Hydaspe '. que, hors le service de l'Eglise et la nécessité du commerce, le pape et le roi leur devraient défendre le latin et le français, dont ils voulaient faire deux langues barbares; dans son zèle de puriste, il avait été jusqu'à regretter qu'on n'eût pas institué, pour réprimer leur hérésie contre la langue, une inquisition littéraire, un tribunal impitoyable envers les délits de ce genre. L'Académie n'existait pas encore. Balzac expliqua plus tard son intolérance par sa jeunesse et par la rigueur des principes qu'il avait puisés dans les leçons de Malherbe, grammairien inexorable pour le français, et de Nicolas Bourbon, ardent apôtre de la latinité de Cicéron et de Virgile 2. Cet aveu est précieux en ce qu'il nous montre Malherbe formant de ses conseils, et pour ainsi dire de ses propres mains, le réformateur de la prose française. La querelle de Balzac et du père Goulu, qui du reste fit preuve de talent et de savoir, sinon de bon goût et de savoir-vivre, partagea tous les esprits et retentit jusque dans les cours du Nord. Le roi de Danemark fit débattre le procès devant lui par des juges compétents, et se prononça en faveur de Balzac. M. d'Avaux et Ogier le Dcmoà, frère de l'apologiste de Balzac, faisaient partie de cet aréopage s. Pendant le débat, un avocat de Saintes, nommé Javresac, s'avisa

i. LeH. XXV. liv. IV. Hydaspe es1 le nom que Balzac donne à son frère aîné dans sa correspondance.

t. Les Passages défendus. Troisième défense.

:>. Tallemant dos H eaux prétend que ce lui un jeu concerté el un piège dans lequel donna Balzac. Cela est peu probable, d'autanl plus qu'il attribue celle maliee à Oprier le prédicateur.

de prendre parti contre les deux adversaires. Balzac voulut se venger comme fit autrefois .Malherbe pour avoir raison de la parodie de Berthelot: mais Javresac, plus habile à manier l'épée que ]a plume, fit rebrousser chemin, plus vite que le pas, au champion de son adversaire. Cette justice par le bâton était alors en usage contre les adversaires qu'on dédaignait. D'ailleurs, Malherbe et Balzac respectaient trop la langue pour descendre aux gros mots qui échappent dans la colère, et qui sont aussi des voies de fait. La mort du général des Feuillants, arrivée en 1020, mit un terme à cette guerre, et Balzac ne tarda pas à amnistier dom André, qui lui fut depuis un admirateur zélé et un ami sincère.

Balzac était jaloux de ses productions à tel point qu'il envia au duc d'Épernon, son protecteur, l'honneur des le! 1res à Louis XIII qu'il avait composées pour lui *, et qu'il ne déguisa point la part qu'il avait prise à son apologie, où il se décernait les éloges les plus fastueux, persuadé sans doute qu'on ne saurait trop se louer quand on se loue soi-même. Plus tard, notre écrivain espéra beaucoup de Richelieu, dont les éloges- lui avaient paru un engagement sérieux de patronage; mais il n'obtint de ce protecteur ingrat que le titre d'historiographe de France, magnifique bagatelle qui fut une sinécure. Balzac visait plus haut; il voulait un eveché. En désespoir de cause, il se serait contenté d'une riche abbaye; mais il n'obtint ni l'un ni l'autre. Richelieu fut inflexible. Pourquoi ce ministre, si généreux envers des talents de moindre valeur, négligca-t-il Balzac? On peut en don-

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