‹ Essais de littérature françaiseChapitre 8 sur 58 · I.iv. Il, lett. XX, XXI, XXII · texte numérisé non relu

I.iv. Il, lett. XX, XXI, XXII

ner plusieurs raisons. Il n'y aurait pas grande témérité à dire que le cardinal fut jaloux de Balzac, comme plus tard de Corneille; il avait le malheur de tenir beaucoup à sa prose et à ses vers, et d'être le rival de ceux qu'il aurait dû simplement protéger; de plus, il fut piqué au vif de ce que Balzac ne lui dédia point le Prince ni ses Lettres. « Se croit-il, disait-il, assez grand seigneur pour ne point dédier ses livres? » Les éloges de Balzac ne lui suffisaient point, parce qu'il les partageait avec beaucoup d'autres. Ce n'est pas tout, il lui reprochait de vivre trop retiré et de ne pas se montrer assez souvent en cour.

Balzac pensait qu'on devait venir au-devant de lui; sa paresse et sa fierté étaient d'intelligence, et par là il se donnait un air d'indépendance. Mais voulant la fin, il devait se servir des moyens, ou du moins ne pas se plaindre s'il n'atteignait pas le but. Dédaigné par Richelieu, Balzac se retira dans son château, près d'Angoulême ; c'est là qu'il passa la meilleure partie de sa vie, toujours en correspondance avec les beaux esprits et les grands, mais cessant de poursuivre la fortune qui le fuyait. Toutefois, il eut encore des éloges pour Mazarin, pour le prince de Condé, suivant les chances de la fortune. La reine de Suède, Christine, qui fut à cette époque l'héroïne de nos écrivains, comme plus tard la grande Catherine et le grand Frédéric, Christine faillit perdre, sur le bruit de quelques méchants mots qu'on lui imputait, les éloges qu'elle reçoit dans VAristippe. Les épigrammes démenties, l'apothéose subsista.

Désabusé de ses prétentions à l'épiscopat, fatigué du métier do courtisan, pour lequel il manquait d'aptitude

puisqu'il n'avait ni l'âme assez vulgaire ni le corpsassez souple pour y réussir, Balzac, du fond dé sa retraite, composa sa vie comme une œuvre d'art, et on peut dire que le rôle qu'il se donna et la manière dont il le remplit est un chef-d'œuvre d'habileté. En s'éloignant du théâtre des intrigues et du centre des affaires il mit d'abord sa personne en sûreté. Par son silence prudent, il rejeta dans un passé lointain les torts de sa jeunesse, divulgués par Théophile : l'homme disparut dans la renommée de l'écrivain; cette renommée s'accrut par l'absence de l'homme : Major e longinquo reverentia. Le château de Balzac devint comme un sanctuaire d'où partaient de temps en temps les oracles du dieu. Quelques amis dévots y faisaient de rares pèlerinages, et rapportaient dans le monde une admiration vivifiée par la faveur qu'ils avaient obtenue. Des lettres adressées à Chapelain, à Conrart, à Voiture, qui étaient alors les courtiers de la gloire, ne laissaient pas languir la ferveur dc^ adeptes, et, du fond de sa province, Balzac régnail en paix sur le monde des auteurs, de sorte que Voiture put lui dire sans abuser de l'hyperbole '< Nous avons plus de deux généraux d'armée qui ne font pas tant de bruit avec trente mille hommes que nous en faites dans votre solitude !. » Après cela, il ne lui restait plus qu'à mourir saintement; lorsqu'il sentit l'heure approcher, il se drapa en héros chrétien; Soerate du catholicisme, il disserta avec quelques amis sur les plus hantes questions de la théologie, se mit en règle avec l'Eglise en recevant tous le< sacrements, lil venir à son lit de morl

i. Œuv. de Voit., i. i p. i.

Javresac, autrefois menacé du bâton par son ordre, se réconcilia avec lui, et terminant cette scène édifiante par un acte de foi, il mourut sur son séant, les bras croises sur sa poitrine et les yeux levés vers le ciel. Tous les témoins lurent édifiés, et l'un d'entre eux en porte témoignage dans un procès-verbal qu'il est difficile de lire sans émotion.

Cette retraite si calme, si désintéressée en apparence, était cependant tourmentée de passions mondaines, L'amour-propre de Balzac s'était encore exalté dans la solitude. Des amis complaisants mettaient leur nom et leur plume au service de leur idole. La personnalité de Balzac, aussi forte, mais moins haute que celle de Malherbe, s'abaissa à la jalousie. Les succès de Voiture troublèrent la sécurité de son orgueil. 11 engagea Girac à écrire contre lui ; ce factum, écrit en latin, provoqua une réponse de Gostar, ou ce perfide ami lançait quelques traits détournés contre Balzac, tout en paraissant le louer : de sorte que l'artifice de Balzac tourna contre lui-même. Si Girac servait la jalousie de son maître, Girard ', archidiacre dWngoulème, faisait les affaires de sa vanité. G'est lui qui signa une lettre à Conrart, dans laquelle Balzac exagérait les avances que la Régente et sa cour lui avaient faites, à leur passage à Angouléme, pendant le voyage à Bordeaux qui eut lieu à l'époque des troubles de la Fronde. Gette lettre, conservée par Tallemant des Héaux, est un monument d'incroyable vanité. Outre cette jalousie contre Voiture, il faut encore reprocher à Balzac de n'avoir pas épargné Malherbe

1. Girard avait été secrétaire du duc d'Épernon pendant que Balzac était de La maison de ce seigneur.

son maître, qu'il nous représente dans le Socrate chrétien ' comme le pédagogue de la cour, tyran des mots et des syllabes, traitant l'affaire des participes et des gérondifs comme si c'était celle de deux peuples voisins, jaloux de leurs frontières. Ce n'était pas avec cette irrévérence railleuse que l'élève devait traiter celui qui lui avait frayé la route en ennoblissant la langue poétique, et qui, dans sa lettre à la princesse de Conti, avait donné le premier modèle de la prose constamment harmonieuse.

Maintenant, pour pénétrer plus avant dans les idées de Balzac, nous allons l'interroger sur les hautes questions de la politique, de la religion et de la morale. Ses réponses à notre interrogatoire auront le double avantage de nous éclairer sur ses sentiments, et de nous montrer combien il est habile artisan de paroles. Le chapitre de la politique ne sera pas long : le respect du passé, et l'obéissance aveugle aux autorités établies, voilà toute la pensée de notre auteur, et il la résume en quelques mots : « Nous ne sommes pas venus au monde pour faire des lois, mais pour obéir à celles que nous avons trouvées, et nous contenter de la sagesse de nos pères comme de leur terre et de leur soleil 2. » Avec ers maximes, Balzac ne pouvait pas être homme de résistance et d'opposition : aussi, tout ce qu'il écrivit sur les matières d'État a-t-il le caractère de la soumission et de la flatterie. Son Prince n'est qu'une longue apothéose du pouvoir absolu, et une intrépide flagornerie d'un roi qui a mérité peu d'estime ; son Aristippe, conçu

Page 1