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RÈGLES GÉNÉRALES DE MÉTHODE

Ëcstre toutes les études qui de temps immémorial ont été comprises dans ses attributions, la philosophie est frère à bon droit de compter Tari do penser, la science detH)tro diroction inlollcctuelle, ertunmo!, lalog-iqùe. C'est par là surtout qu'elle affecte une sorte de domination siu' toutes le& sciences particulières, et qu'elle entreprtmd de les soumettre à son contrôle. Or, tandis (jue le philosophe, au nom de la logique, croit pouvoir gourmainder les savants, reprochant àcehu-ci un défaut' de rigueur, à celui-là un abus de spécialité , ù. l'uniai Confusion et à l'autre Tétroitesse des vues, il n'est pas l'are d'entendre certains savants à letu* tourré[)éter Sur tous les tons que la philosophie procède au hasard, qu'elle parle de tout sans rien connaître et surtout i^ans riëll prouvei% et qu'elle s'est appliquée de tout temps à des problèmes insolubles, sans avoir jamais rien établi de satisfaisant. De telles assertions sont devenues presque banales; elles passent aux yeux de bien des gens pour des vérités incontestables; peut-être y aurait-il quelque

avantagé à lesexàrminer de prèâ ; pour ea faire justice o» pour en tirer ^arti , s'il y avait lieu* Sans doute le$ philosophes auraient fort à faire , s'il leur fallait répondre à Uoutes les attaques ; mais comment laisseraient-ils peisr, ser teelle-là sansrëponse? Ne serait-ce pas confesser mue im'pardonrtable contradiotion entre leur conduite et lejvijra préceptes?' • ... . ^ . I

Soit qu'en effet les philosophes àe nos. jours n'aient pa$ été ihsensibles à ceï^proche, soit <}u'ils aient ipiac-^ tagë pour^ur compte les goûts scientifiques daii^Qtrie. tempp , il est juste de dire qu'ils se sont fortement pçépp:^ cupés de la méthode; au moins en ontr-il^i compris i les. avantagés, et l'attention qu'ils oift accordée à eet si\j^| paraît avoir porté ses- fruits. Si J 'on met de. coté quelques esprits par trop aventureux qui > se •çroyaijit eufiOiFe au tempis de Ïh3ilès/et de Pylhagoney.fontdejiaiphilqsQ-. phie une étude de fantaisie* et construisent tpapuicieuser' nient'des systèmes. sans valeur et eaiaisportéft, àpartcQ^ enfants perdus de iairéflexion.^ qui* r^ette^t ihardipieut toute discipline et prétend-ent se conduire :à. lei:^rguise^ on ;peul affirnaer qu'aujourd'hui tous les .hQJnm«$ sérieux qui agitent les questions philosophiques sont d'acGQrd.j nôn-seulement pour prjoclamerla nécessité d'y piw^çdei: avec: ordre y mais encore pour poser un certaia.flpmttfe de règles simples y asslirées , incoi^testables ,, iCtqui , dap3 leur généralité^ seraient. aisémentiCQns^nti^Si.. par tout philosophe digne de ce nom.. , • ... * .

- 1. C'est un axiôrtle universellemeut reçudeppis Dei^T caries, que la philosophie est impossible ^ans la liberté et rindépendancé absolue de la réflexion personnelle. Mais, d'un autre côté, l'expérience des derniers siècles a fait voir qu'elle ne saurait négliger irnpunément leçon-

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trôle (Itt'8iefi0camnitjinelleslc(;ons.deriu6loire. Ce n; e3t paià elle qui a inventé los questions qui intcrefi^ont l' hur rndnitu; c'est )e senâ oommiin, c'iesi la cumosiié natiH rellQ de Thomme qui a spontanément soulevé ce^rodoiiiiT tables proUémes ; ils appartiennent au geopu huraaiu towt jehiior-i et non a qnelqnos horaittes privilégiés. Qv y le sens commun a ses lumières; il offre à qui sait le consulter (les* indications précieuâCii, ne fut-ce que par la manière dont il pose ou accepte les questions ^ Celui qui, croirait pouvoir s'en passer serait bkn aveugle et bien téméraii^e. Quelle présomption d'ailleurs j lorsqu'on entre dans une carrière, de ne tenir aucun compte de tant et d-e si grands personnages qui l'ont parcourue avec éclat! Si l'élude que Ton entreprend aprèçeux n'est pas chimérique, il est impossible que tout y soit nouveau > et que, depuis tant de siècles, il n'y ait.pbirit de résultats acquis pour la science» On ne veut d'autre guide que la raison ; mais cette raison elle-même ne nous dit^elle pas que lorsqu'on cherche des terres nouvelles, il faut posséder d'abord une carte des pays connus?

Voilà donc «ne premièrerègle»en philosophie. Puisque les 'recherches auxquelles elle nous invite sont si vastes et si difficiles qu'elles réclament touteâ: nos forces , il y faut employer l'esprit humain tout entier, sous ses trois formes essentielles. Après avoir librement consulté sa rAi^otï individuelle et la voix intérieure de sa conscience, le philosophe doit aussi prêter l'oreille aux avertissements que la raison générale lui adresse sous tant de fônries ; il doit enfin étudier l'histoire , afin de recevoir des maips de ses devanciers, pour le conserver pieu-

' Voir, dans i'Essaî VIII, Tapplication de cette pensée aux problèmes de la métaphysique.

304 ' DE LA iM,É,THOI^& ÇxN P&VOHiQkLQQIE;*!

sèment etje transmettre à ses successeurs, leiSaoïbeau sacré de la science. ... .1 » >

2. Un autre précepte non moins évidpnt;! c'efet. qu'il faut, en philosophie oomme en toute •recherche', -pro-» céder du connu à Vinconnu j ou de €é qui est ptoà aisé à connaître à ce qui est plus difficile ou plus éloigné des notions premièras, et c'est en quoi consiste la véritable analyse. Mais il importe avant tout de ^e rendre compte de ce qui est plus connu ett de ce qui Test moins. Les anciens, aussi bien que les modernes*;, pensaient aller.duplus notoire au moins notoire, alorfe qu'ils s'ef» forçaient de. déduire la science universelle de certaines hypothèses, admises <îorame vérités premiôrie&. Leur erreur ne résidait pas dans le principe général de-leui* méthode , mais dans l'application qu'ils en faiBaient. Il est donc indispensable d'ajouter à cette règle un peu vague d'autres règles plus précises, qui en déterminent le sens et en facilitent l'emploi.

3. Quel doit être le point de départ de là[ philosophie, ou , en d'autres termes , par quelle question doit-elle débuter ? La philosophie se pose trois grandes questions qui résument, on peut le dire, l'infinie curiosité de l'homme : elle aspire à connaître la nature, l'origine et la fin des choses. Or, si elle veut suivre une marche analytique et s'élever par degrés du connu à l'inconnu, ou do plus aisé à connaître au plus malaisé, il est évi* dent qu'elle^ne devra aborder la difficile question de la fin des êtres et le problème souvent si obscur, de leur originç , qu'après en avoir constaté et décrit la nature. C'est donc là le premier pas à faire ; la première question à étudier en philosophie, parce qu'elle précèdo toutes les autres dans le développement légitiqaei.deiïos

coniiais^noes , c'est la question de la nalui^e des ÔÉres*.

4. Enfin, à quel ôtre, entre tous, doit-on apfiliquer d'abord. cette question? On admet volontiers de nos jours que le premier objet d'étude pour le philosophe , c'est lai-mèmc, c'est j- à -dire son âme, et que la pre-* mièreides sciences philosophiques est la psychologie.

Ces quelques ixigles, unies entre elles par nn lien logkpue qtie chacun aper<,u)it« du prcnlier coup , com*^ pèsent al peu près toute la méthode de la philosophie contemporaine eh France. La dernière mérile de nousarrêter cpielques instants , parce qu'elle est le point de dépari 'de notre présente recherche. Plus on sera péiïétrc} (le l'importance de la psychologie , plus on sera disposé à reconnaître (ju'il y faut procéder avec ordre et sdivant/ des régies [wécises. '

.INécç3silé d'uae métbqde eo psychologie.

Quoi(|u'il puisse paraître superflu aujourd'hui d'irisister sur la nécessité de placer la science de l'âme hurr^aine âii début de toute philosophie , comme il s'agit d'un devoir sérieux et de la plus haute importance , je vais, au risque de répéter ce quia pu ôtré dit aillelirs, rappeler les principales raisons qui prescrivent ce devoir au philosophe*.

' Voir, dans le Joumal des savants, du mois d'août iSôû^ Hn article dp M. Cousiin {Leibmtil anmadiwrsio^ies ad Carlesil prlncipia pliilosopltiie , e/c.j premier article)^ où ce point de méthode est traité avec une parfaite lucidité et une grande hauteur de vues.

«Cf. De la psychologie d'ArIstote, p. 1-5, et p. 301-304.

306 JDEi LA MÉTHODE £N< PSYCHOLO0IË4

Ob ne peut pas ne pas remaivjuer d'abordiq^e toute autre naarche est arbiti^aire et ^ partant ^ illogique^ «Ce n'est pas le hasard et. un motif arbitraire > o'0st «.nie raison impérieuse et décisive qui doit déterminer nqtre choix. Or, il n'y a nulle raison idécisive pour. opHimen* cer par un objet plutôt que par: un autre, hors de rhomme , » tandis qu'évidemment «» toute ■ étwde doit être précédée par celle de oe qui peiiil étudier let^avoiF, e est-à-dire de moi-même ou de l'homme'. » En effet, l'étude deTefprit humain peut seule nous ^ppren#« ce que c'est que la science , et en aous donnaot la connaissance de nos facilités, nous mettre en état d'en &*»"« un bon usage pour la* recherche de la. vérité.

Nous puisons dfailleurs en nou^mômes ileâ pre* miers éléments de toute connaissance. On aurait beau chercher: on ne peut imaginei' d'antre objet d'étude . que des êtres et des manières d'être ,:des causes, et Iqurs effets^ dés forces et leurs modes d'action; Or, où trouver un ôtrejréel que nous connaissions avec certitude, ou un îpriudpe d'action, qui soit aperçiu icoipm^ un feit^ où une force qui ne soit.pap la cause inconnue d'effpts connus? Tout cela est en chacun de nous^ et nullpp^vf ' ailleurs. Etiie, cause j forciez activité) je. suis tout c^la; je saisis immédiatement en rïioi-.même .ces pîietqiers éléments de la métaphysique, et de tquta ^ience;. je saiâ , pour l'avoir vu en moi-nnême.> ce que jc'est, qu'un être, une IIdpcic, une cause, une intelligence-, Ta-çtivité^ l'énergie et la faiblesse , le bien et le jxi^ , le vrai et le faux, la pensée", l'amour, le bonheur.

C'est une nécessité de notre nature que nous jugions de toutes choses par nous-mêmes : là est la source pre-

' V: Cousin , .Tournai des saVarits , 1. c ' = * *

DE F;A MÉTHODE KN' PSVCirOLOGIB. 307

im'ère etla m«»Kiirf» do nofn» seif^nec», non*^fnjlcmcnt sur nos .stMiiblables , mais sur Ions les êtres sans exceplif^n , depuis les forces brutes dont se compose la ma* tiôre et que nous roiicovonfi par une extrême d/^gradation deinbtre propre activité , dépouillée de ses attributs moi^ati*, jusqu'à l'Être infini et parfait, en qui nous transportons, comme en leur souverain idéal , les qualifias essentielles et positives de notre nature. C^^st ainsi que nou^ procédons, quand nous nous laissons dirig-er par l'injslînct. Aussi bien est-ce la loi de toute intolliî^'once, qt'ï'elle le sache ou qu'elle Tignore, de partir de soi-même j)Our tout connaître. De là sans doute Timperfection do la connaissance dans les animaux. De là la perfection de la science dans Celui qui possède pleinement <c la pensée de la pensée » , et qui , sans déchoir, aperçoit en soi-même tontes les choses dont il est Tauleuret le père. S'il en est ainsi, s'il est vmi qu'à ta contiaîssance de soi-même soit mesurée la science de tous leS' êtres ; il ne nous reste qu'à transformiér ^n règle de méthode le conseil do la nature, çt à faire avec réflexion et avec choix ce que nous faisions- fatalement josqu-idi; ' •

L*'étUde de soi-même est donc pour le philosophe la seule ihlroduction légitime à la science univer&ellei mais de plus elle^ le prépare directement à l'étude du monde- moral. Là surtout, il n'est aucun problème dont la solution ne dépende de cette première et indispensable connaissance. La grammaire générale, la rhétorique, la logique i la poétique et l'esthétique, la morale j ta théodioée, Thistoire, la jurisprudence ^ que sa is-je? toutes les sciences morales, si précietises pour la vie humaine, ne sont-eUes pas tributaires de I.7 psycho-

logie? Leurs progrès, si désirables, ne sont-ils pas subordonnés à la science d'où dérivent leurs principes? Ce

serait un détail infini que de démontrer pour chacune d'elles cette dépendance nécessaire. Qu'il nous siiflSse de rappeler que telle a été la psydiologie , telles ont toujours été les doctrines philosophifjues sur Dieu ; le devoir, le droit et la société; que là où l'âme a été mal connue, toutes les parties de la philosophie mprale ont été en souffrance, et (ju'au contraire, partout où l'analyse psychologique s'est fait jour, elle a été l'instrument du progi^ès , et a rendu possibles les plus belles conquêtes de l'esprit humain.

Si , Jaissant un instant de côté les spéculations philosophiques , on voulait considérer l'utilité pratique de la connaissance de soi-même, que n'aurait-on pas à dire, soit sur l'éducation, cette œuvre inabordable à qui n'a pas étudié la nature humaine, soit sur nos relations sociales , où les secrets mouvements du cœur ont tant de part et qui demeurent des énigmes pour ceux qui s'ignorent eux-mêmes, soit sur notre conduite journalière , que nous sommes incapables de régler, si par de fréquents Okamens de conscience nous n'avons appris à nous rendre compte de notre naturel, de notre hunieur et des mobiles qui agissent en nous avec le plus de puissance, soit enfin sur le noble privilège qui nous a été accordé de contribuer à notre propre c(estinée et de la faire heureuse ou malheureuse, suivant que, nous aurons bien ou mal choisi les objets de nos affections et de nos pensées. On ne doit pas oublier du moins l'exemple et les paroles de J.-J. Rousseau, consacrant ses derniers loisirs à acquérir cette èonnaîssaiice de soi-même, si utile à tous les âges, précieuse'au jeune homme, et non

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moins précieuse au vieillard, qui ne s'iuquiùte plus que des bîeiis qu'un emporte avec soi dans l'autre vie. La racine des maux ([ue nous souffrons, dit ce philosophe, «n'est pas dans les êtres ([ui nous sont étrangers, elle est en nous-mêmes, et c/est là qu'il faut travailler pour l'arracher tout à fait*. » Et ailleurs, en parlant du projet qu'il avait formé de décrire l'état habituel de son àme : «Cette ressource, dont je m'avisai' trop tard, devint si féconde, qu'elle suffit bientôt pour me dédommager de tout. L'habitude de rentrer en moi-même mé fit perdre enfin le sentiment et presque le souvenir de nos maux. J'appris ainsi, par ma propre expérience, que la source du vrai bonheur est en nous, et qu'il ne dépend pas des hommes de rendre vraiment misérable celui qui sait vouloir être heureux'. ». Le bonheur, en effet,' comn^e la sagesse et la vertu, est une de ces réalités intimes qui ne dépendent que dé Dieu et de nous, et qu'on ne possède véritablement qu^à la condition de se connaître et de se posséder soi-même.

L'homme étant à lui-même l'être le plus voisin , nulle connaissance ne lui est plus accessible que celle de son ame. Comme tous en ont besoin , tous en participent naturellement dans une certaine mesure. La facilité même avec la([uelle on l'acquiert, loin de nous la faire négliger, est une raison dé plus de la perfectionner avant toute autre. Ainsi, la psychologie paraît devoir être là première étude pour Thomme, le savant et le philosophé, et à cause de son immense portée, et à cause de son utilité immédiate, et à cause de la focililé qu'elle offre au début.

' Les Rêveries du promeneur solitaire, yill^ Promenade. * Les Rêveries du promeneur solitaire , II« Promenade.

310 DE LA MÉTHOOE EN PSYCHOLUlilE.

L'histoire est ici d'accord avec le raisonnement. Ce n'est pas nous qui avons in\x»nté la règle de méthode que nous développons en ce moment. Celte règle n'est pas nouvelle : chacun sait que Socrate ne cessait de la recommander à ses disciples. Mais il ne semble pas qne les sages de l'antiquité en aient senti toute l'importance. Pour eux, le yvwOi îsaorov n'était guère qu'une maxime morale, une règle de conduite, un moyen de fonder et d'entretenir dans Tâme la justice et la tempérance; ce n'était pas une méthode, dans l'acceiltîon philosophique du mot. Ce n'est que dans les temps modernes que le « Connais-toi toi-même » a été compris dans toute la portée de sa signification à la fois spéculative et pratique. Aux yeux de Descartes et de Locke, deReidetde Kant, aussi bien que de Gondillac, la connaissance de soi-même n'est pas seulement le plus utile auxiliaire de la vertu ; elle est encore la source la plus féconde da savoir humain. Les philosophes des derniers siècléîs , en général , reconnaissent la nécessité de commencer par la psychologie et de n'en pas faire la conclusion, mais le point de départ de leur^ systèmes. C'est à Descartès que revient principalement l'honneur d'avoir fondé cette unité de vues dans la philosophie mqderne ; clar c'est hii qui a mis le premier en lumière cette belle maxime, que « l'âme est plus aisée à connaître que le corps ; » et il y a joint l'autorité de son exemple, eh nîohtranl par l'histoire de ses propres méditations, que la première de nos connaissances absolument certaines est celle de notre pensée et de l'àme qui en est douée. « Depuis Descartes, le philosophe a été ou il a dû être, au lieu d'un professeur ou d'un auteur, un homme racontant à ses semblables ce qui se passe en lui-même.

pour (leur, faire recQuuaître ce. qui J^e passe en eux'. » G?piend^iat,.je n'iiésjtq pas à le dire, notre si,ècle est celu^ qui a proclamé le plus haut et par le plus de bouches l'excellçacede. la psychologie. De, nos jours plus qu'à t^>u,te aMtça .époque, ons'est appliqué à fonder toutes teSiSciancps morale^ §ur la, connaissance de la nature humaine, et à dériver de considérations psychologiques les divw^e^ pai'ties de la philosophie. Mais s'il en est ainsi, comment ^e pas s'étonner que les mêmes causes qui, Enviaient iiui autrefois à la science de Tâme aient pu de..noM,vqau en^mpècher l'heureux ^évejoppement? N'estil. pas^ôurpi'euant qu'en dépit de leurs intentions les plus arA'êtées , les philosophes de nos jours ne se soient pas nueuix^gardés de toute précipitation, qu'ils aient, à l'exeflipJe, de .leurs devanciers , improvisé des descripl\om inexactes et incomplètes , des généralisations anticipées > ^es théories brillantes mais systématiques, qu'enfin ils aient souvent encore substitué des. raisonnement^ ni?il médité^, et de hâtives hypot<hèse!S aux ob- ^eryatiops ,qiii eussent demandé du temps, du travail et de. la patience? A ces signes, on ne recoimaît (jue trop l'absence d'une mélhpde digne de ce nom.

Eh, quoi! poi^rra-t-on dire à ces philosophes , vous Qxaltez Jî^ puissance de la méthp.de , vous la prescrivez à tous , vous, vous, l'imposez à vous-mêmes comme le ipremier devoir des libres penseurs, et lorsque la psy- Qhologiç, ,e^t pai* vous reconnue, comme une indispen- I sable, préparation à toute autre étude, vous publie^que c'i[?3t;àeUe qusyous devez d'abord appliquer cette question de méthode , qui importe en philosoph^(^ pdus qu'ailleurs, mais &ui'tout d^-ns ,la partie dont tout le

' Joarnail des savants (août ^SâO)^ art. de M. Cousin.

m DE LA MÉTUUDIw £\ PSïCUOLOl^iE.

reste dépend , suivant vous , et où par coDséqyeiH la moindre aUératiun de la vérité peut avoir les conséquences les plus funestes et les plus étranges ! — Singulière aberration ! dira-t-on encore. Que vœlàhieales philosophes avec leur ambition extrême el leur eilrème faiblesse, dévorant du r^ard la route immense qui s'ouvre devant eux , et où ils ne peuvent fadre le pi'emier pas sans ti'ébucher, aspirant ouvertement à la conquête de la vérité universelle, quand ils n'en possèdent pas même les premiei's éléments ! — C'est à l'homme , c'est à la nature humaine qu'il faut adresser ce reproche , et alors ou aura tout a faut raison^ C'est parce qu'il est homme que le philosophe coaunet d$ telles fautes, et que sa conduite est tellement ^n contradiction avec ses devoirs. En général, un philosophe n'est pas un savant comme un autre , qui puisse assistei* froidement à certaines expériences, et attendre sans émotion le résultat de lonî^s et laborieux calculs : c'est un homme, chez qui l'amour de la vérité est une passion , un homme que tourmentent les problèoies qu'il s'est posés : car il s'agit pour lui de son origine , dô sa destinée, de tout ce qui peut émouvoir, attendrir, inquiéter son âme. On comprend donc^u'il ait hâte de répondre à de telles questions et que , trop aisément satisfait de ce qu'il sait sur ^a propre nature , il décide, il tranche le plus promptement qu'il peut toutes les. difficultés préliminaires , afin d'aborder les études où il semble que soient engagés tous ses intérêts» Voilà sans contredit la cause la plus puissante qui, à toute époque, a empêché la plupart des philosophes d'étudier la psjchologie pour elle-même, avec ordre et méthode, en y consacrant la meilleure part de leur vie et de leur in-

DE' tX MÉTHOhE EN PSVCUttLbGlÉ:, 313

Mligeme. Ainsi vMe fâcheuse inipoiiection de la science dé Tàme , ses longs relards et h lenteur de son développement , sans cesse an*élé par de Nouvelles hj'^ pollièses et par de nouvelles erreurs , procèdent après tout d'une noble impatience , et qui témoigne de. la grandeur de nos instincts. Mais tout en l'excusant, tout en la partageant môme , il nous est impossible de ne pas regretter tant de génie dépensé en pure perte , et tant de siècles écoulés sans que la philosophie ait réussi à fonder la science qui contient les principes de toutes les âtitres. Non , 11 n'est pas permis de négliger plus longtemps les enseignements du passé ; il n'est pas permis de- glisser légèrement $ur l'étude de sôi-mênie, ou d'y prooéder^au hasard; et qiisind on songe que la moindre err^urcommise dans cette [)artie de la philosophie suffit pour coiTompre à leur source la théodicée , la morale et toutes les sciences qui supposent la connaissance de notre nature ^ , il semble qu'on ne devrait aborder une telle étude qu'avec respect, et même avec une sorte de crainte et àe tremblement.

Mais à quoi bon tenter de faire de la psychologie une science j à quoi bon ces efforts pour lui donner une méthode ,' s'il est vrai , cortirae on Ta prétendu , que le sens commun vaille rîiieux que la réflexion et qtiè tout progrès soit impossible en philosophie? Dans cette double hypothèse , il faut évidêniment désespérer de l'étude dé rame, et renoncer à lui donner une forme scientifique: il ne sera donc J}a^ horâ de propos de démontrer la fausseté dé pareilles assertions. *

De tout temps , Thomme a été porté à s'applaudir lui-même et à présumer beaucoup de ses lumières na-

*yoïV Tart déjà cité de M. Cousin, dans le Journ. des savants.

314 DB IjA'MBTHODB ËNiPSYCHOUDGlË.

turellefs ; de tout temps, par exemple j il s'est cruvoloutiers assez savant sur sa propre nature ; oiais jusqu'idi ces prétentions du vulgaire n'étaient que ridicuies. Il en est autrement aujourd'hui qu'on a értgé ce itravers d'amouri-piroprc en une sorte do doctrine, qui fait obs» tâcle à l'étude sérieuse des questions philoso'phiqihes. Pourquoi preadr^r tant de peine ^ pour.abotttiriàdes notions aussi imparfaites dans leujr genre ^ ; pmt'^être même plus imparfaites que celles du côtnmun. deis homnies ? On «st allé :en effet Jusque^à.* On a soutenu , et des philosophes se sont rencontrés piQur en .fammir une' sorte de preuve , on a soutenu coatre l'évideace, que la réflexion est toujours inférieure au sens commun en certitude et en étendue , let. qu'un pâtre y ledermer des pâtres en sait autant que Leibniz sur lui-même , sur la natuî'e et sur Dieu. Gomraeait s'étonner qu'un homihe qui a une telle conviction perde tout espoir d'atteindre à la vérité par la philosophie , et qu'il n'ose plus r^re de la présomption et de la sottise ? Tout est confondu; tout est vrai, tout est faux, et l'ignoraftcç est* meilleure qae> la science. On n'a pas>ici à disputer «çsr paradoxes dans toute leur généralité ; on n'a; pas à relever tout ce qu'ils présentent d'absurde et doMContradi'Ctoire ; on n'est tenu qu'à faire voir l'inoonteslable efficacité de la réflexion et de la méthode dans Vàiu(k de la nature humaine , et pour cela,i il su:fflra de: «cm* parer cé:que nous savons naturelleûient de nous4niême6 avec ce que la philosophie a besoin d'en savoir. .

A chaque instant , nous sommes informés de nos actes. et de nos 'manières d'être , et notre nç^ture nous apparaît ainsi dans ses diverses manifestations ; puis, à la longue , nous acquérons une notion telle quelle de

D£l KA'MHTHODK KNi PSYCHUUifH»* 315

Mos l'acultés, de nos ha<bitiides , do iioti'o'curactère et de nos çiffectionsj Telle est la scienco' primitive, «lé-i mentair6 , qui précôdc en chacun de nous la scienoc proprement dite. Nous nous connuissons donc un peu nous-mfimes sans le secoui^ do la psychologie, et ^ ^i l'on veut , avant toute réflexion. Mais conihi^Mi cette connaissance naturelle, à la supposer n-etto et claire, n'est-elle pas insuffisante et inférieure, même en élen* due , à celle que peut donner la réflexion ! La nature m'instruit avec certitude que je pense, que je veux , que j-agpis , que j'aime ou que je hais , etc. , etc. ; mais qu'est-ce rjuo penser, qu'est-ce que vouloir ou agir? qu'est-ce aussi qu'aimer ou haïr ? je l'ignore , tant que je ne m'en suis pas encore inquiété: je connais cette pensée particulière, et non la pensée en général; ce sentiment particulier, et non le sentiment lui-même ; cetije voliti-ôn particulière , et non la nature de la volonté. Le oomment et le pourquoi de tous ces actes m'échappent, si je n'en fais pas l'objet de mes rcchoriehos : je puis parfois Ie«' entrevoir en passant; mdis en giénéral Uinslinct ne -m'en instruit pas du tout, on Irès-^mul. Cette connaissance primitive est encore i)lu8 vague et plus insignifiântls , s'il s'agit de déterminer Je rôle réel de chacune de nos facultés, ou la place -normale do chaque gratid fait de notre nature. Enfin , nous sommes naturellement dans une ignorance totale sur le système général de la vie psychologique. La réfleixion seule et l'ér tude peuvent nous faire connaitre tout cela.

On peut à peine donner le notn de connaiesauices aux lumières que fournit le sens commun livré à lui-même. Le sens commun , ainsi opposé à la réflexion, est plutôt une disposition à connaître qu'une connaissance posi-

live. 11 a été mis en nous par la nature comme une règle dont nul ne doit s'écarter , mais il ne suffit pas à notre instruction ; il n'est pas la forme la plus parfaite de la connaissance. Ce n'est qu'un instinct après tout, et à parler en toute rigueur, il n'est pas le maître , mais Técolier de la science et de la philosophie : écolier souvent indocile sans cloute , et qui s*érige parfois en maître et en juge , car il a le droit de contrôler ce qu'on lui enseigne; mais c'est la science qui enseigne. Là connaissance philosophique est et sera donc toujours rîdéàl d'un être raisonnable. D'ailleurs, la réflexion ne saurait être ainsi opposée au sens comrriun. Le sens cortnputi est notre faculté même de connaître, avec ses lois essentielles , et il a deux formes , l'instinct et la réflexion, c'est-à-dire, dans la langue de tout le monde,, l'ignorance et la science. Mettre celle-ci au-dessous de cellelà serait faire profession ouverte de scepticisme , et se mettre en contradiction avec la raison générale , aussi bien qu'avec le sens intime et individuel dû philosophe.

Eji psychologie comme partout , la réflekioh est autant au-dessus du sens commun que la connaïeîsance est au-dessus de l'ignorance première. Mais, pour fonder la science , il ne suffît pas d'actes isolés de réflexion, de vues particulières et sans lien entre elles ; il y faut procéder avec ordre et méthode ; il faut une élude patiente et régulière de la nature humaine , pour en acquérir une connaissance scientifique.

« Mais, dira-t-on peut-être, la science de l'âme n'estelle pas faite autant qu'elle peut l'être? Ce tfest pas en vain , sans doute , que tant de moralistes , de romanciers , de poètes , de littérateurs et d'écrivains en tout genre se sont appliqués à nous décrire l'homme. Ce

que les génies les plus diyérs n'oi^t pu découvnr, depuis tant de siècles, est assurément au-dessus de notre por- Içe; il est donc sage de s'en tenir è( ce (pfils enseignent. Celui (lui les a lus avec intellicence sait sur lui-niôme tout ce qu'il pourra jamais savoii'. » Getle objection est plausible et de nature li .séduire bien des gens ; mais co;nmeelle est moins à Tusage des pbilosopbes que de certainp's personnes qui, ayant reçu de la nature le don si rare «le Tesprit, mettent volontiers le bonheur de l'inspiration au-dessus des résultats moins brillants', quoique plus sûrs, où l'on arrive avec de la patience, de la méthode et du temps, peut-être aurait-on rpauvaise grâce à y répondre par des arguments eh forme; peut-être les personnes dont je parle seront-elles plus touchées du témoignage d'un écrivain éminent , et qui avait réfléchi profondément sur la nature humaine, mais saqs s'astreindre à ce travail suivi, ardu, méjhodique, que nous réclamons du philosophe. Rousseau leur dira, après en avoir fait l'expérience, que « le Connais-toi toi-même du temple de Delphes n'est pas une ma]çime si facile à suivre qu'on pourrait le croire* . jo

Il faut remarquer d'ailleurs qu'on ne parle pa^ ici d'une peinture anecdolique de la nature humaine, niai;!j de la science de l'âme, et que, sous ce rapport, les Aristote et les Descartes doivent être consultés de préférence à la foule des hommes cultivée, des écrivains et des savants,. Le genre humain les a reconnus pour ses maîtres , et le sens commun lui-même les proclame les plus habiles et les plus profonds dans ces matières. Pourquoi? parce qu'ils ont posé nettement certaines questions, et qu'ils les ont traitées d'après certains prin-

. ' Rêveries, etc., IV* Promenade.

318 DE LA MÉTHODB EN P-SVCHOLOÔIB.

cipesj c'est'^ài-dire tfu'ik ont dû leur science àjla fois »a^ heureusep tnspii*ations du génie et aux rcg>)es d'inie méthode plus ou moins sévère. S'il en est ôinsi, ilfeul bien recorinaîtrq refficaeité de la réflexion et la puis^ sànce de la méthode pour a^^an^^er en chacun de nous la connaissance de nous-mêmes. ' '

«Mais ijuoii! va-t*-on dire encore, petil-on sans paradoxe croire au progrès en psychologie ? N'est-il pas ovi* dent qu'il y a un point au delà duquel on ne saurait's'é- Tej^er, et que c'est pour y avoir atteint, chacun» à'^sa manière, que Socrate, Platon et Aristote, DèscarteB et Malelprancbe , Locke, Leibniz et quelques autres sont. appelés les plus grapds et les meilleurs pliilo&Qphes? Nul ne saurait dépasser la limite qu'ils n'ont pu: fl^n^ chir. Prétendre cpi'on ira jamais au delà est une témf^rité et une folie. » • '

Eh bien ! supposons; un instant qu41 en i^oit- ainsi: ne pourrM-onau! moins, par une histoire bienfeite, s'approprier la science des philosophe^ qu'on citait toai à l'heure? Bien plus, ne pourra-t-an apprendre, par cette mémo histoire, à; éviter leurs erreurs y leurs détours, leurs ' préoccupations systématiques'? Pour* quoi enfin nei pourrait-oiri pas, ienréunispanttout ce qu'ils ont»su> en savoir plus que chacun d'enx?^ Une telle seienoe estrelle do©càraéprisicr,.au croit-ow(|u'on puisse l'acquérir, si Fon n'y procède avec ordr<3'etl mé* thode? La n^éthode, voilà dû il en faut toujours i:re\'enîr. Alors mêmfe que tout serait dit enpsychologiei, on aurait encore besoin d'une naétliode pour apprewdrece que d'autres ont trouvé , pour recueillir les vérités ^pai^es dans leurs écrits , pour en faire une science , un enseignement régulier et plein d'autorité. Que serait*

ce donc, sii 1*0» pouvait, ospcrer tle découvrir quoique chpse au del de la science des tomp» passé» ^ si un prog^rés.élait possible pour la connaissance do rrimn coimme. jiour lout^ reclieircbe sciontiiique.) simômo ce progrès Si'éitait déjà, i^alisé à, plusieurs reprises de la manière la plus éclatante! Toutes ces su.ppoâilions que . jeviieus d'émettre soat autant de faiLs, qu'il est aisé de constater avec un peu d'attentiouv . i <

Quiconque voudra s'interroger luinueme reconnaîtra sans doute qu'il en, sait beaucoup plus dans son âge mûr que dans âon enfance ou dansssa première jeunesse sur sa propre nature, sur ses facultési, efparcbnséqueuf sur respritîhumaiu. S'il a fait ces progrès sanè s'y être appliqué , »e poun:a-t-il en faire de plus sérieux encore lejour. oU il pratiquera scieimoient le yvwôi <Tç«uTQVf?

11 est encore indubitable que chaque individu peut ea .rieneontrer un plus savant que lui sur toutes ces chosiftskj Pourquoi donc une génération*^ ou^ si l'on veut) les savants et les. philosophes d'une génération me pourraient-ils 'dépasser I ceux de la i génération préicédente, suirtôut s-ilsînîignortent'poin* cequ^onk fait et découvert laurs'devanciûrs ? Un jeunehomme dedix+huit ou vingt ans.peot apprendre/des vérités qu'Aristote oU' Pkton a'oht; rencontrées qu'à soiidante ou quatre-vingts lan?. N'eâirce pias ua progrès considérable, et qui se réa^ lifle tous les jours sous nos yeux? • i .

Tout est. entrevu en tout genre dès le premier jour par tôusideis hommes ; mais noui& appelons cela de l'i-^ gïU)nanôe>«;non. de la science; La sciemcecst née 'du sentiment de cette ignorance. C'est donc déjà une précieuse découverte* que de voir clairement ce qui n'était <^npuju6que4à' que d'une rtianièreconftise ot obscure.

Mais là ne se \yorne pas l'effort de la réflexion : elle peut, d'un instant- à l'autre, nous découvrir quelque chose de nouveau sur nous-mêmes , soit dans des situations exceptionnelles ou dans quelqu'une de ces graitdes épreuves auxquelles personne n'échappe, et où les puissances de l'àme se révèlent d'une manière inatteofchie , soit dans le €0urs ordinaire de la vie , lorsque, par un examen approfondi , on cherche à se rendre compte de cela même que l'on croyait savoir.

11 ne sert de rien d'étudier laborieusement l'histoire de la philosophie , comme on le fait de nos jours , si l'on \ie sait pas enregistrer les conquêtes dont elle laou» offre le spectacle? La science de Tàme a accompli à diffé* rentes époques des progrès incontestables , et dont le souvenir est de nature à entretenir nos espérances. Ici, c'est Socrate employant le premier l'induction et l'observation de conscience ; là , c'est le syllogisme déemivert et décrit par Aristote. Tantôt on voit l'analyse psychologique aller en se complétant et en s'amplifient depuis les faits accessoiies et extérieurs jusqu'au fait principal et essemtiel, comme pour l'imagination ; tantôt, comme pour l'induction:, elle va du tout aux parties , et distingue mieux chaque jour les espèces et les applications (l'un fait général qu'elle avait d'abord constaté. Comparez la théorie de la perception de Reid ou la doctrine de la volonté dans nos maîtres avec tout ee qui' a précédé en ce genre , et niez le progrès , si vous le pouvez. Que l'on considère encore k caractère de plus en plus spécial des études psychologiques cheaJes modernes , et qu'on dise si ce n'est, pas un signe certain que la science de l'âme a marché. Elle peut donc marcher encore , et, en perfectionnant sa méthpde,

DR LA MÉTHODE EN PSVCHOI/OOIK'. t)24

sniU'fiiortl<?r à in fin les ohslades do tout {,»"enre (lii'olle ienCt)ntre> soit dans la nature m<ime^ ë( lefe conditions de son étude, soit d»ns Topposilion systématique de certains esprits. i .. ^ . .

Od fait un argunuînt de celte opposition. On objecte au pljilasophc les phrénolo^'isles , les sensnalisles et les motérialistes, el Ton prétend pmiiv(*rpar làtjnelA conriaissanoe deiTàrae n'a rien d'évident ni de certain*, et surtout qu'elle n'avance point. La réponse |i cette objeclion<>ost! facile r il suffit de voir ce qui se passe dans d'uutres^ sciences. La masse de ceux qui ignorent les seitencesHiathémaliques, physiques et natnrHles, ou qui ne sont pas au courant de leurs derniers résultats; ^sl*elle beaucoup moins considérable de nos jours qu'à anouneépoque? Chacun sait qu'on les eompfe par millions. Quisongeànier les proférés' de lA physique?* Cependant, H' coup 9Ûr^ toiM le monde n'est pas physicien; ceux raême qui se sont ocnujxîs de physiffue n'en» connaissent pas-pferfaitement tous les détails. Que dé gens, ighoratits ou instruits ) qui ne sont pas au courant de la àcieflCe! Les derniers résultats de la physique et de la chimie n'en sont pas moins certains pour être ignorés de tout le monde. Eh bien, réunissez tous les matérialistes; exagérez encore, si'vouiS' le voulez, le nombre déjà trop grand de ces retan:lataires dans la voie<lu spiritualisme modertie : tous ces retardataires peuvent-ils empêcher qxie l'homme moral, c'est-à-diro l'homme véritable, soit mieux coîknu ou puisse l'être aujourd'hui beaucoup mieux qu'autrefois?

On insistera peut-être en disant que ce rapprochement n'est pas complet, qu'on n'a parlé que des ignorants, et (ju'il faudrait aussi parler des savants , dont le nombre

322 DE LA MÉTHODE EN PSYCftOlOGtE.

va chaque jour en croissant partout arlleurs^ mois non en psychologie.' Cette assertion nous paraît exprimer ulne erreur. Le nombre de ceux qui savent les mathématiques, la physiijue ou la chimie, est plus grand qu'autrefois, j'en conviens; mais tandis que Ton compte par millions ceux qui les ignorent, ceux qui les savertl véritablement se comptent par dizaines , tout au plus par centaines, et c'est beaucoup dire: car on • ne voit pas qu'il soit si facile de recruter l'Inslitut. Le sort de la psychologie est absolument le même. Socrate, qui la cultiva le premier, et qui pour cela même fut surnommé le plus sage des Grecs, ne rencontra que bieri peu de dîseipJes capables de le comprendre et de k continuer. H en a été tout autrement de Descartes : il a laissé deBitiiilliers d'imitateurs; on peut affirmer que , depajs ce philosophe, il y a eu chaque jour un plus grand nombre d'hommes instruits des choses de l'âme, et grâce à la faveur dont jouissent parmi nous les études historiques, tout esprit cultivé qui , à notre époque ; voudra consacrer à la science de Fâme une seule année de- sa vie, sera assuré de la posséder mieux qu-aueuft homme des siècles précédents. i

Qu'y a-t-ii à faire pour en savoir plus qu'uh Soorate, un Platon, un Arîstote ou unDescartes ? Il suffit derecueillrr pieusement ce que ces gt'ànds hotnrhes ônl transmis à' la postérité, en y ajoutant ce que d'autres ont pu penser, et en eohtrôl&nt le tout par une réflexion libre et indépendante. Déjà un corps de doctrine existe, et il ne faudrait que de la patience pour en rassembler les membres, dispersés çà et là. Ce travail précieux, s'il était accompli, deviendrait lepoint d^ départ d'un nouveau et grarid développement de la science psycho-

)ogii[Ui;; il iMnitril)iHU'uiUlu moins à lui donner Tu riitf^ qui lui manqufi : car il y a encore plusieurs systènu^s de psy(,»lioloigit* ; elle n*est donc pas encore une science réKuliore, etceia^ j(î leré|.Kîl(î, faute d'une nvélhoile ujiiforme et sérieuse.

Supposons, en effet, (pi*iju lieu de suivre chacun sa voie et (j'obéirà Tespril de système, lous les{(randsphi-

losoplips uni ont observé la nature humaine eussent

réuni leurs efforts , et qu'ils se fussent appliqués à se romplétei* Tun l'autre pliitôt {\\\'h se combattre : n'est-il pas évi<Ienlquececonc(îrldes inlellijfences, cette ligue des plus beaux génies eut enfanté dos merveilles, dérouvert la vraie raélhode, et par elle organisé à tout jamais la science de l'dmo?

Telle est la puissance de la méthode , qu'entre les mains du premier venu, elle peut faire avancer une science. Nous en avons à chaque instant la preuve, partout où les savants travaillent sur un même plan et dans un mejue esprit à la découverte de h vérité. Si (loue une pareille entente pouvait (Uifin s'établir entje ceux qui cultivent la psychologie, on doit penser que chacun d'eux serait bientôt en état, non-seulement de s'apppopriertous. les éléments de vérité qu'elle contient déjà , mais même d'accroître par le détail et l'application tant de vues originales, semées çà et là par nosdevanciers, et qui, pour devenir fécondes, n'auraient bespm que d'attention etdepatience. Ce n'est pas de la présomption (|ue d'eBpérer de tels résultats : c'est une confiance légitime. dans la force de la vérité, cherchée pour ellemême, et nul ne saurait blâmer ce désir de mieux faire, qui est pour l'homme le principe de toute bonne pensée, de tout effort h)uable. Grands ou petits, faibles ou

324 DE LA MÉTHODE EN Ï^SYCïTOLOGIÈ.

forts, nous sommes tous outriers dans la mêtae oeuvre: le champ, c'est le monde. Pour nous ; c'est l'homme ; pour tel ou tel, ce sera Tintelligence, et dans f intelligence , quelque procédé ohscur, inaperçu pour le vulgaire. Mais tout se tient. Ce procédé, une fôis connu, aide à connaître Fintelligence, et par suite nrftre àriie tout entière. Il n'est pas de petite découverte ; totrl succès dans la recherche de la vérité en amène infailliblement beaucoup d'autres. Mais, ertcore une fois, on ne peut rien établir que par la méthode : sang elle j point de science, point de résultat incontesté et incontéstable.

Jusqu'ici nous sommes d'accord avec tous ceux qui, de nos jours, ont tenu le même langage, proclamant aussi bien et mieux que nous l'utilité, la nécessité de cette méthode sur laquelle il semble vraiment cju'il soit puéril d'insister de nouveau, après tant d'autres. Mais, quoiqu'on ait beaucoup parlé sur ce sujet, tout y est nouveau pour celui qui veut approfondir les questions qui s'y rapportent, et qui se demande quels sont les caractères, les conditions, la nature et les élériients de la vraie méthode.

Il ne manque pas d'auteurs, justement estimés du reste, qui préconisent volontiers la méthode, sans en désigner aucune , et qui croient avoir tout dit , quand ils ont parlé tant bien que mal de synthèse et d'analyse, ou lorsqu'en psychologie, ils ont prononcé le mol magique de conscience. Comment un esprit sérieux ,. comment un philosophe pourrait-il se contenter à si peu de frais? Ces généralités vagues et banales ne sauraient.ini tenir lieu de règle et de direction dans l'étude de la moindre question, à phis forte raison dans la discussion

I)I:;j,A «MÉTHUDK tù^ PSYCUULOGIK. 325

cleîj plus grai^ds pruhlùjnes (l^e se po^îe Tp^prU humain. Il ne lui- suffit pas do suvoir qu'il faut suivre une méthode en psychologie, il a besoin de savoir laquelle. Il est temps de Lii^ser là ces lieux communs , dont chacuji sent le vide et l'insuffisance; il faut aller plus loin; il faut, reprend^:e Tœuvre d'un de nos maîtres., dont le pom esl| inséparable d'un tel sujet**, et, suivant son exemple , entrer dans des eocplicatious plus pratiques , afin 4^. pouvoir recommander un ordre précis, des procédés spéciaux, une marche directe et nettement trao^e, . . ,

De Tordre des questions.

Quelque' sujet qu'on traite , deux choses constituent la vraie, méthode, savoir: 1^ la distinction et Tordre exact des questions ; 2° l'application à chacune d'elles du procédé qui lui convient. Une question étant posée, tout le monde est d'avis que , pour la résoudre , il faut avoir recours à la faculté dont relève la connaissance que Ton cherche ; car on peut constater aisément que toutes nos connaissances ne dérivent pas de la même faculté. Mais il y a une seconde règle de méthode , qui n'est pas moins essentielle , quoiqu'on la néglige trop souvent: c'est de déterminer ce qu'il faut savoir pour répondre à cette question , et combien de problèmes différents elle contient ; car il est probable que ces 4livers problèmes ne seront pas résolus par un seul et même

' J'aurai plus d'ane occasioTi, dans la suite de ce travail, de renvoyer le lecteur à Fadmirable Préface que M. Jouflfroy a mise en tète de sa- traduction des Esquisses de Dugald Stewart.

8i0 DE LA MÉTHODE EN PSYCflOLOG^E.

procédé. Ainsi, chaque question, pour ètte légitimement et scientifiquement résolue , veut être traitée à sa place et par un procédé spécial.

Il y a lieu de s'étonner que , dans leur étude de prédilection , aussi bien que dans toutes les autres sciences morales , les philosophes de nos jours aient laissé subsister cette confusion de problèmes qui est une des imperfections les plus regrettables de la philosophie, et qui suffirait à elle seule pour expliquer ce défaut d'exactitude et de rigueur que certains savants lui reprochent avec tant d'amertume. On nous parle sans cesse de la méthode des sciences morales , comme si la psycholog-îe et la logique , la théodicée , la moi*alé, la politique, la jurisprudence , l'histoire et toutes les études qui se rattachent à celles-là pouvaient être asstijetties à une seule et unique méthode, et comme si la diversité des problèmes qu'elles agitent n'impliquait pas une diversité nécessaire dans la manière de les résoudre. La psychologie en particulier soulève plus d'une question qu'il faut distinguer , sous peine d'aller au hasard , sans ordre et sans méthode. Quel ordre suivre dans mie étude où l'on n'a pas mértie distingtié plusîeiirs parties , et comment ne pas s'exposer à l'erreur, en as* signant un procédé unique à l'examen d'un problème très-multiple et très-compliqué , dont la soliifiou exigé peut-être l'emploi de toutes hos facultés de ôonHâître? Aussi, qu'est-il arrivé en général aux philosophes qui ont traité de la nature de l'àme ? Chacun d'eux ayant pris la psychologie à son point de vue particulier, n'y a guère considéré qu'une question , qu'il a tenté de résoudre par un procédé spécial , bon ou mauvais ; et il est résulté de laque chacun a eu sa méthode, néces-

sairqraeuiétioile, iacomploUî , exclusive , sinon vicieuse <te tput point*

De là cette diversité déplorable des méthodes prati- (fuées ou recommandées en psychologie par les philosopha^ , l'un proposant de lu déduire de la nature de Dieu supposée coimue ; Tautre la faisant dériver de la physioloigie , ou même de la plu'énologie ; celui-ci cherchant dans le lang^ige Torigine et les éh'meuts de lu pensée; celui-liiimaginant autant de facultés dans Tânie qu'il y a de classes de citoyen^ dans Tétat, Et combien n'y a-tril pas d'antres pi'étentions ! Descartes applique le rqiisonnementaux premières données delà conscience, et.Lodke veut que Ton se. réduise à rexpérience; Reid nous ranione au sens commun ; Condillac en appelle à une hypotliQse célèbre, dontdc déveli^ppemcnt fantastique est .par li^i décoré du njom d'analyse ; Bacon , et à sa suite, un grand nombre de philosophes, réclament d^ïn^ la science de l'àrae l'emploi de l'inductio/j, tandis quç. cette m.étho(le est. repoussée plus ou mo^ns.dédaigneusej;nent par certains philosophes en Frajiçe et en Allemagne.

.A, qui entendre.? Qui. préljérej.'?GQmnn?nt môme ayoir unp préférence , et qui xiçvQit £}vec. un.pevi d'atî-çntion que chaçuD, des procédés que l'on , nous, propose, s'il était appliqué exclusivement, à l'étude d,e l'âme, serait impuissant pour l'exnbrasser tout entière , et pomTait tout auMplus convenir à. quelqu'une des nombreuses, questions, qu'elle comprend? . , .. ,

jEn pîji^sant rapidement eu revue ces divers prpcédés, on, aurait un, moyen très-sin)ple de prouver clairement et sans réplique combien il y a en psychologie de. questions, distinctes et jusqu'à un certain point indépendantes , et qui.par conséquent ne sauraient rentrer dans

328 DE LA MKTItODE E> PSYCHUJLUGIE.

ujK» (Je ces méthodes iJonl le premier veim peut improviser la description en ({uelques niinutesw

Entreprenez-vous de vous observer. vous^iHéme , à Taide éft la conscience? Vous êtes assuré de connaître ainsi vos propres actes et les faits certains de 'votre nature , c'est-à-dire les éléments les plus essentiels poiu* une étude philosophique de Tàme. La science ne sortira pas tout entière de cet unique procédé ; mais il en aura du moins fourni les premiers matériaux.

Aimez-vous mieux observer vos semblables? C'est ua procédé indirect, mais qui a aussi sa valeur: car il est indispensable pour vérifier et contrôler votre connaissance de vous-même. Le sens commun oifre des indi»cations utiles ; l'histoire donne tour à tour des leçons de vérité et des avertissements précieux pour, éviter Terreur ; J'analyse du langage touche de près à celle de la pensée qu'il exprime : elle abonde en distinctions et en rapprochements par lesquels vous compléterez vos théories. On ne doit même pas exclure de la science de Tîime , les études , quelque peu hasardeuses d'ailleurs, que certains philosophes proposent de faire sur les enfants., les sauvages et les idiots: car en prenant l'àitoe à son premier degré de développement ,! on peut «ressaisir, dang le passé ces facultésque l'on trouvé en soimême toutes développées et cultivées j quelquefois modifiées, ^inon transforpiées par l'éducation-

D'un autrç côté , comment nier l'utilité du raisonnement , pQur tirer.les conséquences de toiis les principes généraux qui auront été établis au moyen de l'expérience? . . t. .

Pourquoi u.' aurait-on pas aussi recours à l'induction? Ce serait le vrai moyen de découvrir des lois et des causes,

DE LA MKTIfUDK KN l»SYi;ilOLO(ilE. 329

taiid^b qu'une méthode (ral)straetioii of rie riassiiication, en délermiiiaiit Av» g-onres et ch^s (^lasses de faits, pourrait en facilitai' la description com[)lète.

lliû efit pas jusqu'aux hypothèses les plus singulières , la statue de Condillac, Thoinm^de la nature deHobbes eL de Rousseau , qui n'aient leur utilité pour nous faire roucevoir ce que pourrait être Tàme , sinon ce qu'elle est réellement. L'examen m<^me de ces hypothèses a pu servir à jeter quelque jour sur le^ questions d'origine, soit pour les id<Vs, soit pour le langage, soit pour la société humaine.

Que diô-je ? Si la physiologie et la médecine n'ont rien à voir dans la psychologie proprement dite, ne peuventelles du moins être consultées avec fruit sur les condilious organiques de son développement, et sur cette difficile question des rapports du physique et du moral?

Aucune, de ces méthodes n'est absolument inapplicable et absurde, quoiqu'on le dise volontiers diîlaplupaiH, comme si les philosophes qui les ont employées avaient perdu le sens, du moment qu'ils entreprenaient de. .se connaître eux-mêmes. Mais si chacune de ces méthodes peut être de quelque utilité dans la science de l'àme, en répondant à quelqu'un des problèmes qui s'y rattachent ^ il est donc sage de n'en exclure aucune ; il faut los< maintenir et les employer toutes. Gomment et dans quelle mesure? Voilà ce qu'il faudrait dire, et c'est ce qui est impossible, tant qu'on n'a pas circonscrit exactement l'objet de la psychologie, défitii toutes les questions qu'elle embrasse, classé et ordonné entre elles ces questions , de manière à procéder du connu à l'inconnu, ou de ce qui est plus aisé à connaître à ce qui est plus difficile. Telle est la première partie de la mé-

330 UE LA MKTHODK EN PSYCHOJ^UGIE^

thode à suivre on. psychologie, et dont jïous ajlons essayer de donner une idée.

Qu'est-ce que Fâme ou le moi? Telle est Isi question en apparence bien sinq^le que se pose la psychologie. Mais nous venons de voir que ce problème en comprend beaucoup d'autres qu'il faudrait d'abord émimérer, afin de les. distinguer ensuite, et de le&clas$er daps un ordre analytique.

Quelle est l'âme que nou« connaissons le mieux , ou qu'il ftous est le plus facile de connaître? C'est Ift nôtre assurément. C'est donc par nous-mêmes qu'il noi^s faut commencer, et puisque nous nous connaissons k tout instant dans nos actes et nos manières d'êU^e, c'est pai* des questions de fait que doit débuter pour nous la science de Tome. Décrire, à mesure que nous le pouvons faire, les divers étals de notre âme, nos diverses manières d'être et d'agir,, voilà, donc la première tâche en psychologie: car c'est, à ce qu'il semble^ la plus aisée et la plus élémentaire. . . ,

Mais iJ ne s'agit pas- uniquement de moi, 'c'est-à-dire d'une s^ule âme, d'un esprit en particulier. La «psychologie ne ^era une science qu'à la condition de parler de toute âme. Jl faut donc vérifier et compléter nos descriplions piar l'élude de inos semblables; . .

Quand on aura enregistré les résultats de cette double information , on sera en pré.sence d'une multitude innombrable de faits. Pour les comprendre tous par la pensée, il faudra les dominer eules^réduisantà un certain nombre, sans en suppi'imer aucun, clestrà-dire qu'on les rangera, par espèces et par genres, de manière à former des groupes qui les contiennent tous : en un mot on les classera.

DE LA RttlVllODli KIN PSYCIKIIJKIIE. 331

Ces ircies divers dont on a l'ait l'analys^^ t^upposent dans l'être (jui les accomplit des puissances oti facultés diverses! O'i't^st-ce (pi'une faculttî? Combien y en a-t-il dans Tâme? Y en a-t-il d'inlVfi'ieures et de supérieures , ou sonl-elles toutes ég-ales , comme on Ta soutenu ?

On aura aussi a étudier les divers«is fonctions et le développement de chacune de ces facultés, eliilors se présenteront ces fameuses questions d'origine : Toutes nos idées 'viennent-elles des sens? Y a-t-il quelque chose irinué dans Fintelligence ou dans le cœur de l'homme, ou hien Tâme est-elle au contraire une table rase? L'histoirei des erreurs célèbres commises par les philosophes en tes matières suffit pour établir cette rè^le de la pfus simple prudeUce, de commencer toujours en toute re^ cheriohe d'origine' par l'étude et l'observation de notre état actuel.

Puis, dans la défe-rmination de chaque faculté, on devra faire toujours 1& part de Tinstinct ou d(^ la irature et la part de l'éducation et des habitudes.

il ne suffit pas d'ailleurs de mettre ainsi chaque idée, chaque fait, chaque faculté a sa place: on en doit rechercher curieusement la nature, les caractères , les lois et les effets, soit dans un individu,' soit dgns l'espèce, en tenant compte des modifications qui se produisent suivant lés circonstances, les temps, les= lièu^t, les conditions, les sexes elles âges. ■ =

Les diverses facultés, indépendamment de leur rôle particulier dans la vie de l'âme, exercent une action les unes sur les autres. 11 importe de les étudier à ce nouveau point de vue, afin de s'expliquer, par exemple, Tinfluence de la volonté, de l'habitude ou de la pensée sur les sentiments, celle des signes et du langage sur la pen-

3o2 DE LA MÉTHODE EN PSYCHOLOGIE.

sée, le rôle du sentiment dans nos actions, mais aussi dans nos jugements, dans nos croyances et dans un certain nombre de procédés intellectuels.

Enfin , ne faudra-t-il pas en venir à la question première, à la nature de notre âme, distinguée de tout ce qui n'est pas elle, et en particulier du corps auquel'elle est attachée pai' des liens si étroits et en apparence indissolubles?

Quels sont aussi les autres êtres doués d'âme, et par quoi ces ara.es ressemblent-elles à la nôtre?, par quoi en. sont-elles différentes?

On voit assez, sans qu'il soit besoin.de poursuivre cette énumération , combien de problèmes délicat^, difficiles, variés, se rattachent à l'étude dé.la nature de. notre âme ; et l'on doit reniarquer que ces problèmes n'ont été énoncés que d'une manière générale et succincte, et que dans chacun d'eux s'en trouvent impliqués beaucoup d'autres: il est vrai qu'ils, sont, du rnême ordre et qu'ils semblent pouvoir être résolus paj* les niêmes

procédés.

Toutes ces questions sont. distinctes, mais en n^ême te,mps elles se tiennent, et forment évidemmient lanseul faisceau: il faut les avoir toutes parcourues pour épuiser l'objet de la science psychologique. Mais pour iien résoudre chacune de ces questions , il la faut niettre à sa place, après les questions qu'elle suppose, et pvant toutes celles qui la supposent elle-même* Ainsi seulement, on ira du connu à l'inconnu, suivant-l^ règle essentielle d'une védtablp analyse. • , t ■

Ce serait abuser de l'attention. du lecteur que de prolonger outre mesure cet examen ; aussi biep ne s'agit-il pas d'expliquer dans ses moindres détails l'ordre dans

lequel on doit ranger les 'diverses parties de la science (Je râttié. n suffira de signaler les trois principaux problèmes qui [paraissent résumer fous lés autres, et die Tïiàrquer trois degtés successifs dans rétude de la psychologie.

llfaut, en premier Heu, analyser et décrire les actes (lerâmé, ses étals, ses manières d'être, ses facultés, ses inclinations, ses habitudes. C'est comme une histoire iialurellé, 'qui, évidemment, est te point de départ nécessaire de toute recherche sur notre nature intellectuelle et morale.

En second lieu, on devra se demander (juelles sont les lois d'exercice de iios facultés, considérées tour ?! tour dans leur histoire ou développement particulier, puis dans leurs rapports entre elles et dans leur iniluerice réciproque. Cette seconde partie de la psychologie cogiprehd déjà des études plus dilïîciles, et qui ne sont pas sans analogie avec celles du physicien , recherchant les lois des phénomènes et des propriétés que le naturaliste se borne à décrire.

Enfin , après ce double travail^ le philosophe sera en état d'aborder directement le pronlème de la nature de rànie, et toutes les questions qui en dépendent. L'ancienne langue philosophique nous fournit uii terme qui peut servir à désigner cet ordre nouveau de questions : c'est la métaphysique de l'âme. •

Telles sortt les trois parties principales de la psychologie , et (el est slussî Tordre où l'on doit les disposer : (l'abord la description des actes et dés facultés de l'âme? puis la recherché des lois qui régissent son développement, enfin la détermination de sa nature, comme une sorte de conclusion des études précédentes.

fm DE LA MÉTHODE EN PSYCHOLOGIE.

Avant d'aller plus loin ^ qu'il nous soit permis de jeter un regard en arrière , et , par un. résumé rapide des considérations qui précèdent , de nous préparer aux questions plus délicates qui s'offriront à nous^ dès. que nous entreprendrons de décrire les procédés qui conviennent aux diverses parties de Fétude de rame.

Nous avons d'abord proclamé la nécessité d'one méthode en philosophie. Il n'était pas besoin de démontrer ce point, puisque tout le monde est d'accord pour Tadmettre , en même temps que la difficulté et l'immeDsitû des problèmes philosophiques. Mais parmi les quelques préceptes consentis dans les temps modernes pai^ presque tous les philosophes, il en est un qu'il nous importait de mettre en lumière : c'est que^ dans la recherche des principes de toutes choses , on doit donner à rélude de Tàme le premier rang et la première place. Ge sera la gloire immortelle des chefs de la phîlosoghie française de notre époque d'avoir tant insisté et avec une si puissante éloquence sur le rôle et l'iraportance de la psychologie. Pourquoi ne leur a^-il pas été donné d'en faire une science? Deux causes surtout ont nui aux progrès de celte étude : d'une part, l'entraîneraeiilde la philosophie elle-même, qui, aspirante résoudre tant d'autres questions d'un intérêt plus saisissant, -ne semble j)as pouvoir accorder une attention suiBsanteà la question préliminaire de notre propre nature; d'autre part, la persuasion qu'on en sait toujours assez sur soi-même par les lumières du sens commun : préjugé fâcheux, renforcé encore dans ce siècle d'indifférence par les préoccupations d'un éclectisme immodéré^ qui n'a pas seulement nié le progrès en philosophie, mais qui esl allé jusqu'à contester la supériorité de la réflexion sur

le sens commun, comme s'il y avait pour nous, sans la réflexion , une seule connaissance digne do co nom, et comme si la réflexion n'était pas le sens commun lui-même sous sa forme la plus excellente.

J'ai.dô lîi'élever de toutes mes forces contre ces préjugés et ces paradoxes, parce que, si un pâtre en sait autant que Leibniz, ou môme si Leibniz, vingt siècles après Aristote, n'a pu en savoir plus qu'Aristote sur l'homme , sur la liature et sur Dieu , il est puéril de s'occuper de pliilosophie ; il n'y a plus qu'une chose à faire, renoncer à la scienrxî, et confesser que l'homme qui raisonne est un animal dépmvé : ce que nul être doué de bon sens ne pouvant admettre, il en résulte invinciblement que la réflexion, si puissante partout ailleurs, ne perd point ses droits et sa puissance dans l'étude de l'homme intellectuel et moral ; que , si la méthode , o'est-à-dire la réflexion la plus prudente et la plus forte , est partout l'instrument du progrès scientifique, on ne voit pascequirempôcheraitde porter sa lumière dans le domaine si mal exploré de notre conscience ; et qu'enfin , si Socrate, si Platon , si Descartes et tant d'autres encore ont fait là*nîême des conquêtes incontestables, les vrais philosophes doivent bien augurer de l'avenir de la psychologie , pourvu que , soumise à une sévère discipline , elle apprenne enfin à connaître sa voie et à la suivre sans s'en écdrler jamais.

La nécessité de; la méthode en psychologie une fois démontrée, il ne nous a été que trop facile de faire ressortir l'insuffisance des divei^es méthodes recommandées ou pratiquées jusqu'ici dans une science dont tout dépend en philosophie. Aucune ne comprend la psychologie tout entière; aucune ne prescrit un ordre cer-

tain dans les recherches ; aucune ne distingue même les diverses parties de la science.

Il est cependant hors de doute que Tobjet de- la psychologie n'est pas aussi simple qu^on se le persuade quelquefois ; que , même en en retranchant des questions qui pourtant s'y rattachent , mais qui peuvent en être distinguées et provisoirement ajournées , comme les rapports de Tàme et du corps, Tâme des bêtes, etc. , etc., la seule étude de l'âme humaine dans sa nature et dans ses facultés se divise et se subdivise en une foule de' ' questions secondaires. Après en avoir fourni la preuve par une courte énumération , nous avons ramené foutes les recherches psychologiques à trois problèmes essentiels , savoir : 4» décrire les actes et les facultés de l'âme; 2» en rechercher les lois ; 3° enfin déterminer la nature et l'essence de l'âme humaine; et nous avons établi que ces problèmes, pour être légitimement résolus, veulent être examinés dans cet ordre, et qu'il est indispensable de s'y astreindre , puisque , hors de là , la psychologie n'aurait que des hypothèses à offrir aux sciences morales qui viennent toutes lui demander leurs principes.

Ces vues sont assurément très-simples ; mais nous avons cru devoir y insister, et parce qu'elles sont véritables, et parce qu'elles tiennent à une idée qui nous est chère, celle du progrès en philosophie comme dans tout l'ordre moral. Il ne faut pas que cette croyance soit le monopole des écoles matérialistes. Un spiritualisme timide, et qui déjà n'est plus de notre temps, a pu seul y répugner. Ce n'est pas en vain que Dieu a mis en nous le besoin du mieux et qu'il nous adonné, avec l'amour de l'idéal, les moyens de le réaliser en une certaine mosure, qui est précisément celle de nos facultés. Partout

oùpénè,trQnt Ja pensée, laréllexiou, la méthode, les instruments du progrès, le progrès lui-même est possible pour riiomme de bonne volonté, et, Dieu aidant, il se réalisera tôt on tard.

De Tobservation en psychotogle.

Après avoir esquisse la premiejre dos dçux parties essentielles de la méthode en psychologie, il nous reste à traiter, la question des procédés applicables dans cçtte science, et de leur usage légitime. Au premier abord, il ne semble pas qu'on puisse aisément faîia'e un choix raisonnable entre tant de procédés divers , qui ont été employés ou prescrits avec une égale autorité par les philosophes, dans la science de la nature humaine. Mais peut-être ce choix offre-t-il moins de difficulté à • celui qui a préalablement divisé la psychologie, et disposé dans un certain ordre les' nombreuses questions qu'elle contient. Puisque, dans la recherche de la nature de notre âme, on doit commencer par décrire les faits dans lesquels elle se montre, on n'a plus qu'à se demander comment et par quels procédés on décrit ces faits. Or, n'est-il pas évident que lorsqu'il s'agit de faits, il i;i'y a qu'un procédé légitime, l'observation? Il faut donc écarter toute hypothèse , et rejeter provisoirement, à ce titre, toute méthode autre que l'observation.

Telle jBst (^' abord la prétendue analyse de Condillac et de son école. On a cent fqis réfuté cette méthode, considérée tour à tour en elle-même et dans les conséquences qu'elle entraîne, et il, serait au moins inutile de vouloir refaire ce qui a été si bien fait par nos maî-

3â8 DE LA MÉTHODE EN PSYCHOLOGIE.

très*. C'est pouniuoi nous lious coiUenterons de reproduire une seule des nombreuses critiques sous lesquelles a succombé la philosophie sensualiste du dernier siècle : c'est qu'elle n'a pas suivi, à vrai dire, une méthode d'observation. Cette critique est fondamentale à nos yeux, et pour en démontrer la justesse, il nous suffira de citer l'auteui» du Traité des sensations.

Condillac, comme tous les philosophes de son siècle, recommande l'observation et l'analyse ; mars voici de quelle manière il en parle: «Il faut, dit-il, nous observer dès les premières sensations que nous éprouvons ; il faut démêler la raison de nos premières opérations , remonter à l'origine de nos idées , en développer la génération Pour cela, il était nécessaire de

remonter plus haut que Locke; mais, dans l'impuissance où nous sommes d'observer nos premières pensées et nos premiers mouvements, il fallait deviner, et, par conséquent, il fallait faire différentes suppositions *. » Peuton, dès le début , s'écarter davantage de l'expérience? Deviner, faire différentes suppositions I On se propose donc d'inventer la nature humaine, au lieu de l'observer.

On sait la suite, et je n'ai pas besoin de rappeler en détail cette fameuse statue imaginée par Condillac , et à qui tout vient du dehors , facultés et connaissances (comme si l'on pouvait acquérir des facultés, même des habitudes, sans en avoir en soi le germe ou l'instinct), et cela, à la suite d'une seule connaissance et d'une seule faculté, une fois admise, à savoir ^a sensation, laquelle est considérée comme l'origine de tout le reste,

< Voir surtout les Fragments de M. Royer-CoUard et les Cours de M. Cousin , U^ série, t. I , p. 134 et suiv., t. Iir, p. i03 et sniv. - Extrait raisonné du Traité des sensations.

DKLA MÉTHODK EN PSYCHÔLOCilE. 339

fin vertu de rotto liy|)o!liAy;(», si fausse nt si coniinmiorneiit reçue, que de deux faits qui se siiccèd(»nt, 1(» premier est le principe ou la cause du second. Voilà les suppositions que fait d'abord Condillac : je ne les discute pas ; je demande seulement si c'est là observer. ^fais peut-être Tobservalion, Texpérience, l'analyse véritable vont-elles avoir leur toiu? Qu'on en juge par la rôgle (juë trace le pliilosophe pour observer celte statue, qu'il veut animer et dont il enliepreiul de faire un homme, ce J'avertis (ju'il est très-important de se mettre exactement à la place de la statue que. nous allons observei*. Il faut comihencer d'exister avec elle : n'avoir qu'un seul sens, (juand elle n'en a qu'un; n'accjuérir que les idées qu'elle acquieit; ne contracter que les habitudes (lu'elle contracte; en un mot, il faut n'être que ce qu'elle est. Elle ne jugera des choses comme tious que quand elle aura tous nos sens et toute notre expérience; et nous ne jugerons comme elle ([ue quand nous nous supposerons privés de ce qui lui manque*.» N'est-ce pas une singulière nécessité qui nous est faite? Quoi ! nous voulons nous connaître , et pour cela il nous faut analyser une chimère ingénieuse, mais frivole, éclose de l'imagination d'une dame inconnue, dans une causerie de salon', et qu'il a plu à un philosophe d'appeler du nom d'homme! Quel intérêt peuton avoir à travestir ainsi la nature humaine? L'auteur observe mal, parce qu'il est dominé par l'esprit de système. Sa doctrine est arrêtée , son siège est fait d'avance. 11 le laisse assez paraître dans ces lignes : a Le principal objet de cet ouvrage (le Traité des sensations) est

' Traité des sensations, Jvi.s au iecleur. - Voir la Préface du Traité des sensations.

de faire voii' comment toutes nos connslissâîices et toutes nos facultés viennent des sens, bu, pour parler plus exactement, des sensations.» C'était en effet une manière neuve et piquante d'exposer un système, sinon de trouver la vérité. Mais a quoi bon raconter en détailles transformdiions de cette statue imaginaire, devenant odeur, puis couleur et son, saveur ou résistance, etc.; puis, de sensation , devenant attention , comparaison , jugement, réflexion, raisonnement, abstraction, imagination? Les métamorphoses se succèdent, les hypothèses s'accumulent, pour soutenir et compléter Thypothèse première , sauf à être elles-mêmes vérifiées par l'observation ; car Condillac prétend que « si le système porte sur des suppositions, les conséq^uences qu'on en tire sont attestées par l'expérience. »

Voilà pourtant ce qu'on a appelé analyse, méthode et science durant le dix-huitième siècle^ et pendant le pre# mier quart du dix-neuvième ! Aujourd'hui , la mode est passée de ces constructions fantastiques , par lesquelles l'homme étant supposé connu dans son état actuel, on tente d'expliquer son origine ou son état primitif, pour faire une sorte d'histoire plus ou moins arbitraire de la formation de l'être intellectuel et moral. On comprend mieux chaque jour la -différence entre dés faits certains, empruntés à l'expérience, et ces suppositions gt^atuiles qui ont si longtemps obstrué Uenlrée de la science de l'âme et de la philosophie.il s'agit d'un être réel, dont l'existence et la nature nous sont d'abord révélées par des faits indubitables, la pensée, le sentiment, l'action; donc, encore une fois, c'est par observation et non pôr hypothèse qu'il faut procéder pour le connaître.

Mais.de quelle observation voulons-nous parler? Puis-

DK LA MKÏHUDK KN l»SYi:nOL06IK. .iA\

qu OU a tant abusé de ce mol, il est bon de savoir quelle signification on Ini donne. Le lecteur eonnaît peut-être rbistoire de ce médecin qui, ayant entendu dire qu'un célèbre philosophe, fort attaqué alors de divers côtés, en appelait volontiers aux faits , prit un jour sa défense en public et déclara qu'il no pouvait trop louer un homme qui avait le courage de protester contre les vieilles hypothèses de la philosophie, au nom de l'observation. Or, il entendait par là les sens, et Ton voit quel défenseur avait rencontré le clief d'une école spiritualiste ; il lui eût mieux valu sans doute l'avoir pour adversaire.

S'agitril en effet, en psychologie, d'étudier le corps, lecerveau, les organes de nos facultés? C'est une étude * qui a son prix, et que l'on doit ajouter à celle de. l'homme intellectuel et moral. Mais quand ritoi, philosophe, je dis que je veux d'abord observer l'homme , de qui est-ce que je parle? De moi sans doute; et qui est ce moi? Mon corps? Non, évidemment; car mon. corps est à moi : il m'appartient, il n'est pas moi, ce moi qui se sert du corps et qui le met en mouvement. «Moi, c'est-à-dire mon âme, » comme dit Descartes, voilà l'homme dont j)arle le philosophe et dont la psychologie recherche la nature. 11 s'agit donc d'une observation morale, de celle que nous prescrit le Yvoiôicgocurov, et non d'une observation purement sensible qui consisterait, par exemple, à disséquer un corps humain pour y chercher les principes et les éléments de la vie morale, aussi bien que de la vie matérielle , ou à étudier un crâne , afin d'expliquer par ses aspérités et ses enfoncements accidentels les diverses facultés de l'âme humaine. D'ailleurs, une telle méthode ne repose pas non plus sur l'observation ; elle n'a d'autre fondement que celte hypothèse , pour le moins

;j42 i>E LA 31ÉTHUDK ES PSYCHOLOGIE.

trés-hasanlée : que Tàme ou ce qu'on appelle ainsi est une dépendance du corps, quelque chose qui résulte d'un certain état des organes ; et à Faide de ce principe , elle construit Thoinme du matérialisme, c'est-à-dire une machine un peu plus compliquée et plus délicat^, que beaucoup d'autres, mais qui reçoit du dehors l'impulsion et la vie. Rien de moins scientiûque que de pareilles constructions; mais, outre leur défaut choquant de rigueur et de certitude, elles en ont encore un autre que n'ont pas les hypothèses idéologiques : elles entreprennent d'expliquer un genre par un autre genre. Les matérialistes renouvellent la fable de Prométhée ; comme lui, ils pétrissent Thorame avec un peu de boue; ils n'oublient qu'une chose: c'est d'y ajouter le feu du ciel , savoir l'esprit qui vivifie. Ce n'est donc pas à eux qu'il faut demander des directions pour connaître la nature de Tarae ; car ils ont un système , mais point de méthode, et ils commencent par nier en principe ou par supprimer de fait ce qu'il s'ag^it précisément de connaître*.

Puisque la nature humaine est dans chacun de nous, c'est en soi-même , à ce qu'il semble , que le philosophe devrait chercher à atteindre directement la pensée, le sentiment , la volonté , tout ce qui constitue l'homme intellectuel et moral. Cependant, il n'est pas rare d'entendre dire qu'il est plus aisé d'observer les autres que soi-même. Tel est l'avis d'Aristote , qui parait en faire une r^gle de méthode*. Telle est aussi l'opinion de la plupart des hommes pratiques. A les entendre, un philosophe dans son cabinet est mal placé pour juger des choses humaines, Il faut, disent-ils, sortir de chez soi,

• Cf. JouflFroy, Préface de Dugald Stewart, p. CXXXIV. 2 De la Psychologie d'Aristote, p. 9, p. 300, etc.

DE LA MKÏIIODK KN FSYCHOLUfilK. Siâ

voir le monde , entrer en relations avec len hommes , si Ton veut les connaître. En vertu de ce raisonnement et de quelques autres du même genre, on soutient que nous ne devons pas chercher la nature humaine en nous-mêmes par une réflexion solitaire , mais dans le commerce et Tohservation de no:à semhlables.

Bien entendu , personne ne propose d'étudier tous les individus dont se compose le genre humain ; cela serait infini. La méthode dont il s'agit, et qui a été pratiquée par certains philosophes , se présente à nous sous trois formes principales : tantôt on entreprend de connaître Thumanité elle-même au moyen de faits généraux , exprimant ce qu'elle a d'essentiel et de commun ; tantôt on étudie la langue d'une nation , son gouvernement , ses mœurs , ses coutumes et ses lois ; tantôt enfin , on observe quelques individus , pris pour types de la nature humaine. Toutes ces manières de procéder se recommandent à nous par l'exemple .et l'autorité d'un as^ez grand nombre de personnages plus op moins considérables , et, sans nous arrêter à, les discuter en détail , il nous faut les passer en revue , afin dfe les éprouver et d'en connaître , au moins en général, la valeur et la portée.

On a beaucoup parlé à notre époque dn sens commun et de la raison générale de l'humanité. Les amis de la philosophie , aussi bien que ses adversaires , ont volontiers mis le sens individuel au-dessous de cette grande voix du genre humain , que Ton appelle souvent la voix de Dieu, et que l'on considère conime infaillible dans ses oracles. Or, s'il est des questions où l'on puisse invoquer utilement cette autorité, si, par exemple, il est possible de confu'mer par le consentement universel

SM DE LA MÉTUODK E.>i PSYCHOLOGIE.

des hommes certaines vérités on certaines crovances de l'ordre moral , il faut convenir d'un autre côté que le sens commun n'étant après tout qu'une des formes de la pensée humaine , il n'est pas plus infaillible cpie notre raison individuelle , et que d'ailleurs ses décisions ne sont ni aussi instructives, ni aussi claires, ni aussi aisées à connaître qu'on le suppose. Par cela même que la raison générale est partout, elle n'est nolle part, et l'on n'a pas encore expliqué d'une manière satisfaisante comment il faudrait s'y prendre pour l'interroger, saais passer par quehiue nation ou par quelque individu de l'espèce humaine. Le genre humain a naturellement de grands instincts ; il a même sur sa nature , son origine et sa destinée des convictions et des espérances que l'on peut constater sans trop d'efforts , par un appel à la conscience div premier homme venu , on par un coup d'œil jeté sur l'histoire des nations ; mais a-t-il une opinion sur l'origine des idées , sur les fonctions et le rôle de telle ou telle faculté de l'àme'^, en un mot, sur les divtîrs problèmes de la psychologie ? C'est ce dont il est permis de douter. Ainsi , l'on risque fort, en ne prenant pas d'auti'e. guide que les enseignements du sens commun , de ne {>as arriver à connaître l'opinion du genre humain; et lors même qu'on y parviendrait , on n'aurait qu'une opinion , une conjecture sur des faits qui auraient pu être connus avec certitude, si i^on avait eu recours à l'observatioii. Rien n'est donc moins rigoureux que ce procédé conjectural , indirect , impuissant même à forni.er dans l'esprit une conviction qui n'y serait pas déjà.

On en doit dire autant de l'analyse du langage, considéré, soit dans telle ou telle forme particulière, soit dans

DE LA MKTllODK EN PSVCIIOLOGIK. 345

son essence et dans son fond , comme verbe oVi expression idéale et universelle de la pensée. On connaît les paradoxes de M. de Donald sur ce sujet. A en croire l'auteur de la Législation primitive , « cette proposition rationnelle : La pensée ne peut être connue que par son expression on 'la parole, renferme toute la science de rhomme. » Or, voici comment, suivant le même écrivain, on devra démontrer la distinction des esprits et des corps : « L'homme a deux sortes d'expressions de «os pensées: donc l'homme a deux sortes de pensées: donc deux sortes d'êtres sont.» Les deux sortes d'expressions dont il s'agit sont les images ou figures, qui sont matévielles , et les sons ou mots, que Ton suppose spirituels. Mais, si un autre philosophe, en appliquant cette môme méthode, s'avise de regarder aussi les -sons et les mots comme choses matérielles, que deviendra la spiritualité de notre àme? Il est évident que l'interprétation du langage propre ou figuré , qu'on le suppose universel ou qu'on l'emprunte à un peuple en particulier, ne conduit qu'à des résultats hypothétiques et toujours contestables, tant qu'ils njauront pas été confirmés par une obseivation réelle des faits sur lesquels ils portent. C'est donc une voie obscure et indirecte: car, bien loin d'être le principe de la pensée, le langage en est l'effet, et ne se comprend que par elle. Autant donc il est utile , pour achever une analyse psychologique, de consulter l'opinion générale exprimée dans- le langage commun, autant il serait daingereux de n'employer que ce moyen d'information : car ce serait une source féconde en hypothèses et probablement en erreurs.

Platon , au livre II de sa République , compare l'état à un livre où se trouverait retracé en gros caractères ce

qui est en caractères plus petits dan« diacun des individus qui composent la société ; et, en Conséquence, il propose d'étudier les éléments de Tétat pour découyrir plus aisément la nature et les -fonctions des diverses facultés de Tàme ; et comme il y a , suivant lui , trois classes de citoyens,. les magistrats, les guerriers et les artisans, il admet au&si trois facultés dans Vhorame, la raison, la passion (Oujjto;), et le désir ou sensibilité. Estil nécessaire de faire remarquer longuement les défoiits d'un procédé si hasardeux et si arbitraire? Faut *il même le prendre au sérieux et y voir autre chose qu'un jeu d'artiste y un détour ingénieux pour montrer lesanalogies que présente 1^ constitution du corps social avec les éléments essentiels de la nature humaine ? L'auteur du Phédon et du Premier Alcibiade connaissait trop bien le Yvw6i diouTov , pour vouloir qu'on observât d'abord la nature de l'âme ailleurs qu'en soi-même , et autrement que par sa conscience.

Il y a cependant des moralistes et des politiques, des historiens et même des philosophes quij pour connaître l'homme, commencent volontiers par étudiei^les lois, les mœurs, les coutumes et les traditions des divers peuples : méthode singulière sans doute , étrangle façon de construire une science de faits, que d'adopter les récits, les impressions et les conjectures de quelques voyageurs , ou de voyager soi-même, pour expliquer (oBscumm per obscurins!) la nature humaine au moyen de langues étrangères, de traditions et de coutumes plus ou moins bizarres, dont le sens est perdu peut-être dépuis des siècles, et dont l'interprétation est à coup sûr un travail des plus épineux! Même en admettant que Ton parvienne à déchiffrer tous les monuments , à com-

DE J.A MKTHODK KN KSYCIIOKOGIE. rU7

preiidir tous les. idiomes, à conuuitre euflii dims ses lïioindrfts délails riiistoirf^ do tous les peuples, pensel-on que les faiLs si laboriousemeut rassemblés soient de nature à éelaircr beaucoup le philosophe? Qu'on ne s*Y trompe pas : on aura constaté des opinions plutôt que des faits, et il restera à déterminer si eo sont des vérités, des préjugés ou des erreurs que l'on aura recueillis. Après qu'un Montesquieu aura dépensé vinjçt années de sa vie à rassembler les matériaux de rEs[)rit des lois, croit-ou que la science de la nature humaine en soitbien avancée? L'Esprit des lois t?st^loin d'être un traité de psychologie : il n'enseigne cette scienco qu'à ceux qui la savent déjà. Aussi bien Montesquieu n'avait-il pas le dessein d'expliquer la nature de l'homme, mais la conduite.des hommes en société, et c'est tout ce qu'on peut connaître par de telles méthodes» Qu'onles appliquedonc là où elles sont d'un emploi utile, mais qu'on se garde d'y voir ce qui n'y est pas, c'est-à-dire une obseivalion véritable do l'âme humaine. Tant qu'on n'étudie pas directement des faits réels, non dans une immcuise collection d'individus, dans ce personnage à mille têtes * qu'on appelle une nation, mais à quelque sujet particulier, que l'on puisse connaître avec certitude , on suit une marche incertaine; le but s'éloigne à mesure qu'on avance , . et il semble qu'on s'attache à des chimères , parce que cette méthode manquant de^ base, n'a de l'observation que le nom, et ne peut fournir que des -hypothèses. '

Mais voici des philosophes qui , tout en cherchant l'homme hoi*s d'eux-mêmes, s'adressent du moins à quelques individus qui leur paraissent représenter fidèle-

* Bellua multorum es capitum, disait Horace âu peuple romain.

ment la nature humaine, et s'efl'orpeul de remonter de leurs actes visibles et de leurs manifestations extérieures jusqu'aux opérations intimes et aux facultés de rame elle-même. Tout dépend du choix qu'ils vont faire. Quel est donc à leurs yeux le sujet où Thumanité sera le mieux exprimée? Suivant quelques-uns, c'est Themme dans l'état de naturq, antérieurement à toute société, être chimérique , introuvable , et sur lequel on ne peut que former des conjectures, ainsi que l'ont fait Hobbes et Rousseau, entre autres. L'homme réel vit partout en société . c'est donc là qu'il faut l'étudier ; mais si l'on a des préjugés contre la société et contre l'éducationqu'elle donne , on dira ^comme Locke et Condillac , que c'est surtout dans l'état sauvage ou dans l'enfance, peut-ê(re même dans l'idiotisme que la nature se montre et qu'il fout l'observer. Locke veut savoir, par exemple, s'il y a des idées innées ou des vérités universelleraent reçues parmi les hommes? «Laissant là les homnfies civilisés qui ont lu les philosophes, il s'adresse aux peuples sauvages, et il demande ^si un sauvage sait que ce qui est est, que le même est le même. Il répond, pour le sauvage, que le sauvage n'en sait rien et ne s'en soucie guère. Il interroge l'enfant , et il trouve que l'enfant est dans le même cas que le sauvage. Enfin, supposé que les sauvages et les enfants, comme les peuples civilisés, admissent que ce qui est est, que le même est le même, Locke a en réserve une objection, qu'il croit sans réplique ; l'idiot n'admet pas ces propositions ; et cette seule exception suffirait, selon Locke, pour démontrer qu''elles ne sont point universellement admises, et par conséquent, qu'elles ne sont point innées*.» Il y a deux ' V. Cousin, Cours, 2« série, t. ÏII, 47® leçon, p. 90.

objeciions princîpalos à élnver contre une pareille méthode, lia première est ((u'on interrogée mal le sauvage, l'enfant et même Tidiot, si Ton ne sait pas obtenir leur assentiment à (les vérités aussi évidentes. La seconde est qu au lieu de prendre la nature humaine à Téfal de chaos, il est plus sûr de la prendre chez ceux où. elle est complètement développée et manifestée : de cette manière aii moins, un interrogera des êtres capables de comprendre une question et même d'y répondre bien ou mal. A ces études hasardées sur des âmes humaines prises pour ainsi dire à Tétat rudimentaire , je préfère de beaucoup une autre méthode qui a été en faveur au seizième siècle , sous Tinfluence de la Renaissance , et que Ramus a très-ingénieusement appliquée. La voici en peu de mots. Vous voulez connaître la nature humaine et ses puissances : prenez les phis grands représentants de l'esprit humain; étudiez -les dans leurs chefs-d'œuvt'e ; vous y trouverez réalisée toute la pujssance humaine , sous sa forme la pluâ excellente ; car, « les leçons de h nature sont comme innées dans ces esprits d'élite*. » Ne vaut -il pas mieux, en effet, étudier notre nature et nos facultés dans Platon ou dans Cicéron que dans « le sauvage des forêts de la Lithuanie » à qui GondîUac demande des lumières sur Tori • î^ine de nos idées? Cette méthode a cependant plus d'un défaut , et d'abord elle opère sur des œuvres mortes , difficiles à comjirendre , prêtant à des ex[)lications diverses, témoin les commentateurs, dont Texistence suffit pour attester que tout le monde ne comprend pas de la même manière le langage ou même la pensée et les intentions d'un écrivain de génie. Un autre défaut, qui

' Ramus, sa vie, ses écrits et ses opinions, p. 309.

est commun à cette méthode et à la précédente , c'est que toutes les deux portent sur des exceptions; au lieu de commencer par l'homme ordinaire. La prudence nouB conseille plutôt de prendre quelqu'un qui ressemblé à tout le monde , à côté de nous , à notre portée; nous jugerons ainsi du commun des hommes; puis , lorsque nous aurons étudié la nature humaine dans son état ordinaire et normal , nous pourrons passer, de- là aux exceptions : nous serons en état de les comprendre. Voilà la règle évidente et sûre , tant qu'il s'agira d'étudier la nature, humaine hors de nous , dans nos semblables. Mais pourquoi étudier ainsi nos semblables de préféi*ehce à nous-mêmes ? Arislote nous l'a dit: « C'est parce qu'il est plus aisé de connaître autrui que de se connaître soi;même. »

Puisqu*une telle assertion se présente sous le patro^ nage et l'autorité d'Aristote , je croî^ devoir l'examiner av.ec attention. Aussi bien est-ce la conclusion naturelle de cette revue des méthodes d'observation extérieure proposées au philosophe pour se coniiaîlre soi-même, au (noyen d'actes visibles , mais que Ton prend comme traductions dûs réalités intimes. Supposons d'abord qu'il soit très-difficile de s'étudier et de se connaître soi-même. Est-il donc si aisé d*étudier ses semblables? Pour le soutenir, il faut n'en avoir pas fait l'essai; car, aussitôt qu'on en vient à l'application , on voit s'accumuler les difficultés , les doutes et les chances d'erreur. Le fait le plus vulgaire en donnera une preuve irréfutable. '

Je vois un homme qui remue son bras: voilà un acte c]u'il s'agit de comprendre et d'interpréter. Voyez aussitôt (|ue d'explications s'offrent à mon esprit! Ce mou-

vement que j'obsene peut c4re volontaire ou involonlaire. Est-il involontaire : il peut résuHer dé trois ou quatre causes très-diftërenles , soit (ju'il ait été purement machinal et corporel , soit qu'on Tait produit par l'effet de ce besohi alternatif de repos et de mouvement qui joue uu si graiid rôle dans la vie physique de l'homme , soit enfin qu'il ait été la -Irathiclion instantanée d'une pensée ou d'un sentiment. Dans cette dernière hypothèse , comment découvrir la naluiY^ de ce sentiment ou de cette pensée ? Mais peut-être ce mouvement était-il volontaire : les hypothèses , diUns ce cas, ue seront pas moins nombreuses , et le choix seia toujours très-en>barrassant , soit entre une volonté capricieuse et un calcul plus ou moins compliqué de là part de l'agent , soit entre un but ou un autre auquel doit conduire ce commencement d'action , soit entre les dir vers mobiles qui ont pu y présider. Je suppose que je sorte de cette hésitation, et que je m'arrête à une certaine interprétation de cet acte : puis-je me dire à moimême que j'en juge avec une certitude parfaite et sans mélange ? Non , je n'aurai pas même cette récompense du travail auquel je me serai livré pour deviner la pen* * sée ou l'était intérieur de celui que j'observe.

Il est vrai que je puis simplifier mes observations , en lui demandant à lui-même pourquoi il a fait ce mouvement. Mais si, par hasard, j'avais affaire à l'un de ces honunes «à qui la parole a été donnée pour déguiser leur pensée ! » Passons sur ce motif de doute ; supposons (ju'il dise vrai, et cjue je le comprenne bien ; le croiraije ? sur quel fondement? En vertu et sur la foi de la connaissance qu'il a,de lui-même. Quoi donc ! je suppose dans mon semblable le pouvoir de se connaître, et je

né l'admetlrai pas en moi-même ? Cela est au moins singulier, pour ne rien dire de plus : car, si je crois que cet homme est capable de retrouver et de décrire ce qui se passe en lui, c'est parce que je s^is que je possède une telle faculté; Pourquoi- donc rp'ajtresser à d'autres, pour en obtenir d'une manière indirecte et incertaine une connaissance que je puis acquérir en m'pbservant directement moi-même ? Bien plus, il faut que je la possède déjà , si je veux étudier mes semblables ; à oette condition seulement, une telle étude sera utile et même praticable.

En effet, c'est à l'aide des sens qu'on observe autrui, et si l'on était réduit aux ii;idications,qu'ilç fournissent, jamais on n'arriverait à ce qu'on veut connaître ; jamais on ne découvrirait les conditions, la nature, les mobiles ni le but de ces actes que l'on voit du dehors. Cependant je ne puis observer les actions , les paroles ou les oeuvres de mes semblables, sans y attacher cert^ipes idées que les sens n'ont pu me fournir. Parmi ces actes, divers, les uns me paraissent boi^s et le? autres mauvais ; ici j'admire le génie et la puissance de l'invention ou du raisonnement ; là je regrette de. rencontrer l'ignoraqce ou l'erreur ; je porte aussi des. jugemeiits sur les affections ' et les passions que j'attribue à autrui. Voilà quels sont les résultats de mes observations ;. mais comnient ai-je vu, dans ces faits extérieurs, les qualités invisibles qne j'y ajoute? Quel rapport y a-t-il entre cette figure, ce mouvement ou cette couleur , et la moralité , l'intelligence, le raisonnement, la passions D'où me viennent ces idées? Evidemment, du souvenir de ce que j'ai expérimenté par ma conscience. Si je ne savais pas, pour l'avoir connu en moi-même^ ce que c'est que le devoir

DE LA MÉTnODE KN PSYClfOLOCfE. 353

accompli ou vioh'vlî^ liberté, la pensée, le sentiment, personne au monde ne pourrait me Fenseifi^ner, ni m'en suggérer la moindre* notion. Donc, encore une fois, nous ne pouvons connaître la nature humaine r»n autrui qu'au moven de la natiuT humaine connue d'abord en nousrnèmes. Donc, la première chose à faire en psychologie est de rentrer en soi-même, suivant le précepte de Soerate et de Descartes*

Telle est la conclusion nécessaire de tout ce qui précède. S'il est vrai que les conditions d'une méthode légitime ne se trouvent ni dans des hypothèses et des constn^ctions arbitraires, ni dans une explication impossible de l'individu par Tespèce humaine , ni dans celte observation extérieure et incertaine que l'on peut essayer 5ur autrui , il ne reste qu'une seule voie pour atteindre avec certitude et sans détours les faits de notre nature : c'est l'étude de soi-même, c'est la réflexion ou observation intime pratiquée par chacun de nous' sur ses propres actes, sur sa pensée, son état intérieur, ses sentiments, ses résolutions , en un mot, sur tous les faits où il est nîêlé,*et où se montre sous une foule d'aspects divers un seul et même être, ce moi, cette âme, dont on souhaite de pénétrer la nature. Toute la question maintenant est de savoir si une telle observation est possible, comment et jusqu'à quel point; il faut surtout examiner si l'on peut espérer d'employer scientifiquement et de transformer en une méthode la faculté que l'homme possède naturellement de se connaître soi-même, et à laquelle on donne indifféremment les noms^e conscience , de sens intime ou de réflexion, mais que nous appelons plus volontiers la conscience.

Il serait inutile, autant que téméraire, de décrire de

nouveau, après M. Jouffroy, la ceflitude incomparable (le cette faculté et des faits dont elle nous atteste Texistence. Que ce soient là des faits , les faits par exceHence (fada), puisque ce sont nos manières d'êtris et d'agir; que nous en soyons informés sans effort, sans travail, sans recherche aucune , avec une entière et parfaite évidence , à mesure qu^ils se produisent en nous et par nous-mêmes ; que cette connaissance ne soit due a aucun de nos sens , à aucune faculté d'observation extérieure ; que , par conséquent , on doive admettre avec ce nouvel ordre de faits , une autre espèce d'observation, l'observation intime ou de conscience; et qu'enfin , il soit possible et même facile au philosophe de transmettre au public les résultats de ses réflexions sûr lui-même : ce sont autant de vérités acquises pour quiconque a lu l'admirable Préface des- Esquisses de Dugald Stewart pV M. Jouffroy. Sur tous ces points il serait difficile de corriger ou de compléter ce beau manifeste de notre philosophie spiritualiste , et ilous n'hésitons pas à en accepter pleinement tous les réstiltats. Il est donc établi pour nous qu'il y a wi moyen d'atteindre directement et avec certitude les faits moraux de la nature humaine , que ce moyen est la conscience, et qu'il n'y en a pas d'autre. Telle est la première autorité en psychologie ; c'est sur (î^ fondement qu'il faut la construire , si l'on en veut faire une science. M. Jouffroy a mis cela hors de doute. Mais où son travail nous semble avoir besoin d'être repris et poussé plus loin, c'est lorsque, cessant de considérer la conscience comme faculté naturelle de nous connaître nous-mêmes , il la présente comme instrument d'étude et comme procédé scientifique. Au moins faudrait-il discuter les objections

DE LA MÉTirODE EN PSYCHOLOGIE. 355

(|u*on a qlevé(^s depuis contio celle tentative de fonder une métliode sur Tobservation de conscience. Il se peut que la (orme sous laquelle se sont produites ces objeclions leur ait ôté de leur valeur, et que Ton ait même cru devoir dédaigner des attaques dont plusieurs sont udieu^^es et quelques autres tout à fait puériles ou de mauvais goût , comme par exemple certaines railleries assez froides sur la conscience considérée comme une sorte de lunelle ou de télescope moral. On ne peut sans doute. que renvoyer les auteurs de ces bons mots à Horace, afin qu'ils apprennent de lui à plaisanter avec un peu plus d'urbanité , de finesse et de grâce. Cependant, on trouve çà et là , dans le pamphlet de M. Pierre Leroux*, des critiques d'uue nature plus sérieuse, et dont rexamen nous servira peut-être à mieux comprendre dans quelle mesure l'observation de conscience est posr sible et utile.

Je passerai rapidement sur celles de ces objections qui sont empruntées , au moins en apparence , au matérialisme. Voici les principales :

1° L'homme étant composé de corps et d'âme ne peut observer son âme sans rencontrer son corps : il n'y a donc point d'étude possible de l'âme par elle-même ;

^o De même qu'on observe le corps avec les yeux à la foi^ et avec l'âme , on ne peut ol)server l'âme sans le secours des sens ;

3^ Le fait réel de conscience contient le moi, le nonmoi et leurs rapports : on fait donc une abstraction en n'y voulant trouver que le moi ;

4o II n'y a pas d'esprit vivant sans corps : donc les

' Réfutation de l'éclectisme, Paris, 1841 ,jn-12.

faits observés se rapporteront à Thomme esprit -corps , et non à l'esprit seul ;

5*^ Enfin supposer qu'on peut observer Tàrae directement , c'est faire a priori l'hypothèse de Fàme spirituelle, ou du moins distincte du corps.

A cette première série d'objections, sans les reprendre une à une , on peut opposer cette réponse courte et catégorique :

Dans l'hypothèse où l'on se place d'une union tellement indisst)luble de l'âme et du corps, que l'on ne saurait étudier l'un sans l'autre, le naturaliste qui croit observer directement le corps humain fait aussr une abstraction et poursuit une chimère, puisque le corps ne peut être observé sans l'âme , et que les faits observés se rapportent , comme on dit , à l'homme ,es' prit-corps. Il est yrai qu'il ne suppose pas une âme spirituelle; mais il fait bien pis , en admettant gratuitement la non-existence de notre âme. D'ailleurs les assertions sur lesquelles on s^'appuie sont elles-mêmes sans fondement. 11 est des vérités d'expérience , telles que notre unité , notre identité , notre activité libre et responsable , qui n'ont rien à- faire avec le corps. La langue commune et le sens commun emploient le mol (ïâme pour désigner quelque chose qui n'est pas le corps ; les mots de physique et de moi^al expriment pour tout le monde des choses distipctes. Ce ne sont donc

pas des hypothèses , mais des faits reconnus universellement , qui servent de point de départ au philosophe dans l'étude de l'âme. Puis , comme la psychologie n'exclut pas la physiologie, on peut ajouter l'une à l'autre ; mais on ne peut poursuivre ces deux études à la fois. Quant à la conscience, elle ne porte réellement

DE LA MÉTIIODK KN PSYCHOLOGIE.. 357

que sur le moi , et non sur « le moi , le non-moi et leurs rapports ; » et il ne sert de rien de combattre des vérités de fait par des théories inventé<»s à plaisir.

Voici de meilleurs argimients : ce sont ceux qui tendent à prouver que l'étude expérimentale du moi ne peut se faire que dans le passé par la mémoire, et non à tout moment par la conscience.

Écartons d'abord une difficulté que Ton a tirée de la nature même du fait de conscience. Comment concevoir un observateur qui est la matière de ses propres expériences? Comment admettre que lé sujet de la pensée en soit aussi l'objet, et qu'un même individu soit à la fois acleur et spectateur, sans compter que la conscience est assez souvent appelée le théâtre de cette action singulière qui se contemplç elle-même'.

Cette critique ne porte évidemment que sur l'emploi dé certaines métaphores et de certaines comparaisons, qu'il est permis de ne pas goûter, mais que l'on peut laisser de côté, sans nuire le moins du monde à la doctrine philosophique qu'elles étaient destinées à mettre en lumière. La dilficulté, s'il y en avait une, ne porterait pas sur l'application volontaire du sens intime , mais sur l'existence de cette faculté elle-même et sur là réalité d'un phénomène où semble compromise la fameuse distirtfctioiî du sujet et de l'objet de la pensée. Mais, si respectable que paraisse cette vue théorique, il n'en faut

' Si Tan voulait amuser le lecteur, on n'aurait qu'à citer tout au long quelqu'un de ces passages auxquels il a été fait allusion tout à rbeure , et où le mauvais goût et une malheureuse prétention à l'esprit font presque oublier la faiblesse du raisonnement. Voir, par exemple, dans la Réfutation de réclectisme, les p. 456, 4 57 et 160-161.

358 DE LA MÉTHODE Ei^ PSYCHOLOGIE.

pas exagérer la portée, au [)0Î!it de la faire prévaloir sur Texpérience lapins manifeste. De quelque manière qu'on veuille expliquer la connaissance que j'ai naturellement de mes propres actes, qu'on en fasse un mode de ces actes eux-mêmes ou une faculté de les connaître, il est incontestable qu'il y a là une pensée dans laquelle je suis à la fois sujet et objet, puisque c'est moi qui connais, et que c'est moi encore qui suis connu. Ce fait a de .quoi nous étonner, j'y consens; mais c'est un fait, et s'il choque nos théories, il les faut corriger, afin de les accommoder à la réalité. La vérité est plus respectable que toutes les formules par lesquelles on la fausse en l'interprétant; et ici le fait, la réalité, la vérité, c'est que, tout en agissant, l'homme sait qu'il agit.

Mais si la conscience n'était pîjs une faculté distincle de connaître, si cette vue sur nous-mêmes n'était qu'un mode inséparable de nos diverses facultés , chacune d'elles ayant la double propriété de produire certains actes et en même temps de les apercevoir, il ne semblerait pas qu'on pût à volonté reproduire une telle connaissance. Il faudrait attendre que l'acte qu'on veut étudier eût lieu, et tandis qu'on serait occupé à le produire, il serait impossible de l'observer; ou bien, on l'interromprait, et du même coup on cesserait d'en avoir une connaissance immédiate: on n'en aurait plus^quele souvenir.

Cette objection repose sur une certaine théorie de la conscience , qui se trouve déjà dans Aristote , et que nous avons eu l'occasion d'examiner dans notre essai sur la Psychologie de ce philosophe. On nous permettra donc de reproduire cette réfutation.

«La première difficulté qui se présente, si l'on nie

la coiucience comme faculté spéciale, c'est qu*ii y aura flans i'àme humaine un fait capital dont la psychologie ne rendra point compte. En effet, nous savons nonseulement par une abstraction logique, mais comme un fait psycliologi(jue , que Faction et la connaissance de l'action sont deux choses distinctes. Non - seulement j'agis, mais je sais que j'agis. Or, de même que mon action ^suppose en moi un pouvoir d'agir qui suffit à l'expljquer, de même la connaissance que j'ai de mes %ci^ suppose en moi un pouvoir de connaître mes propres actes : c'est ce pouvoir que j'appelle conscience, et qu'on ne peut nier sans nier du même coup que je connaisse mes propres actes. Mais, dira-t-on, il n'est pas une de nos facultés qui ne soit accompagnée de conscience, et le fait de conscience n'a jamais lieu que lorsqu'une de nos facultés s'exerce actuellement : il n'en est donc pas distinct et ne saurait être rapporté à un pouvoir spécial. Cette conséquence n'est pas légitime. Le fait qu'on allègue , et qui est vérîlable, prouve seulement que la conscience n'est point séparablede toutes nos autres facultés ; mais on n'a jamais prétendu qu'elle en fût séparable : on la reconnaît seulement comme un pouvoir distinct , parce qu'en effet son acte est différent de tous les autres. Si l'on se refuse à cette légitime distinction, je ne vois pas pourquoi l'on ne ramènerait pas à un seul fait, à la pensée par exemple, tous les faits psychologiques; la volonté, qui ne s'exerce jamais sans l'intelligence, serait ainsi réduite à cette faculté ; et l'on aurait beau objecter que vouloir est autre cliose que penser : pourq^uoi cette objection aurait-elle plus de force en ce qui concerne la volonté que lorsqu'il s'agit du f?iit de conscience? On retournerait ainsi

360 DE l\ MÉTyUDJi ES PS¥CHOLU«ilE.

â runité confuse qui est le poiBi de dép^^t de l'analiyse psychologique, et Von aboutirait è la. négation de la science. . .

Examinons ce que devient la conscience envisagée comme un simple mode de nos diverses facultést et prenons pour exemple la sensation. Pour qu'il y ait véritablement sensation (ou perception sensible), il feut que je connaisse que je. sens; car comment éprouver une sensation sans le savoir? Après avoir établi ce. point, Arislote se demande par quelle faculté nou^ connaisr sons par exemple que nous voyons , et il décide que c'est par la vue : car, dit-il, la sensation en acte est semblable à son objet, et, par conséquent, la vision, au moment où elle porte sur une couleur en. acte, est visible elle-même. Voilà ce que devient la eonseience considérée comme mode de lasensalioa: elle est elle-même une sensation. Aristote a fort bien vu cette conséquence, et il l'a acceptée. Or, je le demande, n'est-ce pas se faire une idée très-grossière de la sensation , que de prétendre qu'elle estquelque chose de sensible comme son objet? Non , l'âme qui pai^ les sens permit lechaud et le froid, ne devient pas froide au chaude swivant l'objet qu'elle perçoit. Notre connaissance, qu'elle s'applique à la matière ou à l'esprit, qu'elle s'attache à' Dieu lui-même, ou qu'elle daigne s'oceuper de celte boue, comme dit Platon dans le Parménide, notre connaissance est toujours une pensée , un acte immatériel : car c'est l'acte ou le mode d'un être qui se sert du corps , mais qui n'est point le corps, ni même quelque chose du corps. La connaissance ne peut donc être l'objet d'une sensation ou d'une perception : c'est donc, encore une fois, par une faculté distincte de la perception que

DE LA MÉTHODE EN PsJYCHOLOGlE. 361

nous avons consicience de nos connaissances sensibles.

D'ailleurs, pour peu qu'on aille au fond des choses, on trouvera que cette théorie, qui attribue la conscience comme mode à toutes nos facultés intellectuelles, suppose une autre théorie plus élevée, mais qui n'est qu'une hypothèse ^ comme nôufi Tavons déjà montré, à savoir l'identité de la pensée et de son objet. En effet, comment attribuer à une même faculté de connaître la pensée d'un objet, quel qu'il soit, et la connaissance de cette pensée, sans soutenir en même temps que la pensée et la chose pensée ne font qu'un? Or, si cette assertion n'est pas complètement fausse , encore est-il qu'elle offre un caractère d'hypothèse, et que, par conséquent, la théorie qui s'appuie sur elle pèche pai' la base.

Enfin, si la théorie d'Aristote, que M. Hamilton a reproduite avec tant d'habileté et de force, peut s'appliquer avec quelque vraisemblance à la conscience de nos actes intellectuels, il faut convenir qu'elle serait insoutenable, si l'on, considérait d'autres facultés que l'intelligence. Pour quiconque admet comme des faits essentiellement distincts la pensée, le désir, la volonté, il y a nécessité de rapporter la connaissance intime de nos désirs et de nos actes libres à une fjiculté autre que le désir et que la volonté : or, c'est cette faculté distincte que nous appelons^conscience ^ »

La conscience est donc en nous une faculté distincte et, comme telle, soumise à notre pouvoir personnel, qui en peut faire un instrument de connaissance. Mais

* De la Psychologie d'Aristote, IP partie, c. IV, p. 348 et suiv. On trouvera d'autres preuves de la même vérité dans Texcellent Traité des facultés de l'âjne , de M. Ad. Garnier, 1 VI , c. IV, t. II, p. 420 et suiv.

Hii'i DE hX MÉTHODE f N PSYCi|OU>Gl£,

peut-être ven a-t-on quelque difficulté à remployer volontairement, à cause de la "facilité même avec laquelle cette connaissance se produit en nous. Dès que nous éprouvons un sentiment, la conscience nous en instruit; dès que nous pensons, elle nous révèle, notre penséç; dès que nous agissons, nous le savons d'une manière soudaine , fatale , irrésistible : comment gouverner ce mouvement spontané de la nature ? Comment régler et suspendre ces informations incessantes qu'elle nous apporte? La vie humaine s'écpule comme un torrent: n'essayons pas de rarrêter, poujr en étudier le coujrs. Vouloir s'observer froidement , c'est tuer le fait spontané, le sentiment, la passion, la vie. On ne peut se regarder vivre; on ne peut que se souvenir d'avoir vécu.

Les faits qu'on vient d'alléguer sont réels ; mais on en exagère la portée, 11 est vrai d'abord que la connaissance.que bous avons de nos actes les accompagne fatalement ;= mais en quoi cette fatalité nuit-ellç q robsçrvalion? La connaissance que donnent les faits sensibles est-elle moins fatale , et voit-on que cela nuise à l'exercice volontaire de nos sens ? Celui qui, au lieu de voir un objet, le regarde y ne fait autre chose que se mettre en état de recevoir l'instructiop qu'il souhaite , et qui résulte toujours fatalement des conditions où elle s'acquiert. De même celui qui veut connaître la natuj'e d'un de ses. actes , se met dans les conditions où cette connaissance lui pourra venir, et c'est cette attention sur soi-même qu'on appelle réflexion. Ce mot qui revient à chaque instant dans nos discours et qui n'exprime que l'observation volontaire de soi-même, atteste que cette observation n est pas une fiction des philosophes , mais une opération de l'esprit, à l'usage de tous les hommes.

DK LA MÉtHODÈ EN PSYCHOLUf.lÊ. ^63

11 se pèrrl que loué tie la pratiquent pas avec une égale facilité*; mais il n'est porsoiine à qui il ne soit arrivé Souvent (le faire sur soi-mômo lan retour plus ou moins sérieu)^, pour ressaisir sur le fait une impression , une pensée, un étal de l*âmc.

Mais, dil-on, le fait de conscience passe si vile! Cela est encore vrai ; c'est même une analogie de plus avec les faits qiii s'observent au moyen des sens. N'est-ce pas anx sens que sont empruntées ces images d'une successioti rapide d^événements instantanés : le fleuve, le torrent, l'éclair, etc.? Aussi Vie sauràit-on faire des expériences sur la plupart des choses sensibles sans le secours de là mémoire ; car, sans elle, on ne pourrait ramener à une seule notion les divers éléments d'un fait toujours plus ou moins complexe, les phases de son apparition toujours successive, les parties de sa durée toujours divisible. Eh bien, la réflexion, tout comme l'attention aux choses du dehors, a souvent besoin de la mémoire pour se prolonger , pour se compléter et pour aboutir à un résultat unique ; mais celte condition, tout en témoignant de ses limites, n'infirme en rien sa certitude: car, si nous doutions dé notre mémoire, il faudrait douter de tout , et si nous avons jamais une pleine confiance dans celte faculté, ce doit être lorsque le souvenir succède immédiatement au phénomène qu'il nous rappelle. Ajoutons à cela que, si le fait de conscience passe vite, en revanche il se répète souvent, et que le nombre des observations et des souvenirs peut suppléer à leur durée. Eufin, ne peut-on pas, à son gré, reproduire la plupart des actes qui sont la matière de la psycliologie? Je recherche, par exemple, si je suis doué de la faculté de mouvoir mon bras : ne puis-jepas

produire ce rfiouvemetit, et m'^êtudier au moment où je le produis? Je veux connaîlre les circonstances d'un acte volontaire , les éléments , les conditions et les degrés d'une opération inlellectuelle : qui m*empêché d*éiercer ou ma volonté ou mon intelligence, el d'en considérer en même temps les effets?

Nos affections elles-mêmes , nos plaisirs et nos peines peuvent devenir pour nous des sujets d'étude. « Quoi ! s'écrie le véhément adversaire de Téclectisme , préténdez-vous , pour vous connaître , vous observer froidement, comme vous observeriez un insecte ou une étoile, sans idée préconçue , sans moralité , sans croyance , sans émotion? » La vie de l'homme , celle du philosophe en particulier, n'est-elle pa^ une t>w;)ira^ton? L'analyser, c'est la tuer ! Comment ne voyez-vous pas que cette recherche placiale et inféconde anéantit le sentiment, fetque « plus vous serez attentif comme obsei-valeur, plus vous êtes assuré de faire disparaître de vôtre âme le phénomène qui l'occupdit*?» . :

Si l'homme était toujours dans un état dé frénésie ou

même de passion , il lui serait impossible , je' l'avoué ,

de s'observer lui-même , et peut-être est-ce la cfause

qui empêche certaines personnes de comprendre qu'un

vrai philosophe puisse le faire si aisément. Mais , au

lieu de prendre l'homme dans cet état maladif, en' proie

à des émotions extraordinaires qui boulev^ersent l'âme

et troublent le jugement , il s'agit d'étudier le cours

normal de ses affections , là nature de ses impressions

' Réfutation de réclectisme , p. 4 04b, 120, 137-439, etc. L'auteur s'emporte jusqu'à dire que, suivant lui, «toute cette psychologie de l'observation pour l'observation est aussi immorale et aussi impie qu'elle est absurde. »

DE. LA. ^É,THOPE EN PSV,CHOJ.OQIE. 365

ordjna^rçs^ et ,là Tobsorvation ej^t fdciW. En, faco. d'un objçt qn-elconque ., et tout en subissaatson influence , on peut se deniander si on i'aime ou si oq le hait , s'il est agréablç.ou pénible , et da^s quelle mesure. Notre sensibilité a. été justement comp^'ée à ujie pieiTe. de touche : elle nous révèle les qualités bonnes ou mauvaises des .objets , et cela , par la connaissance. des sensations ou :des aentiments que lepr présence excite en nous. Quant à ces passions violentes et exceptionnelles qu'on nous oppose, s'il est vrai que ceux qui les éprouvent en soient dominés au point de ne^ pouvoir s'y sousli'aire ni les analyser pendant la durée de la crise, il paraît difficile qu'ils Içs publient , et le souvenir qu'ils en gardent est assez profond pour être durable, et assez Vif pour tenir lieu d'une observation dii^ecte.

En résumé ^ il est possible à ITiomme de s'observer directement luirmêrae , sans le secours d'organes assignables , par là seule conscience,^ appliquée volontairement , et secondée au besoin par la mémoire ; et, tout erf défendant la réalité d'une telle observation , nous nous trouvons avoir démontré la possibilité d'qne expériipentation psychologique. 11 résulte en effet de tout ce que nous avons dit qu'il y a lieu de distinguer trois degrés dans l'exercice de. la conscience. Le premier est cette connaissance de soi-même qui est commune à tous les hommes , et qui accompagne naturellement et sans effort chacun des actes, et des états de l'âme. Puis vient l'observation proprement dite, c'est-à-dire encore cette même connaissance, mais précédée et préparée par une résolution expresse de savoir ce qui se passe en nous dans telle ou telle situation, lorsqu'elle se produira. Enfin , il y a un ait de prolonger,

de suspendre el de varier les expériences , à Vexemple du physicien , qui n'attend pas le bon plaisir de la nature , mais qui s'ingénie à lui arracher sas secrets , en l'obligeant à se montrer à lui dans les conditions les plus diverses. et même les jmioins ordinaires.

C'est au second degré que s'arrête M» Jouffroy ,' lorsqu'il dit: « Notre expérience nous a prouvé que, dans l'étude des faits internes , on ne gagne cien à leur courir après ; il faut les attendre , si- on veut les attraper, et. les surprendre au passage^ si l'on veut les voir au naturel ; » et ailleurs : « Pour que l'hommç puisse sentir la vie intérieure; il faut qu'il la laisse ajler; et plus elle va et mieux il la saisit; et il suffit qu'elle'aiUe piQur

qu'il en ait le spectacle *. » En quoi donc l^s observations du philosophe diffèi^ent-elles de celles du moraliste, ou mêmei du premier; venu, qui, sans dessein scientifique , s'avisera de réfléchir sur ses impressions du moment ? En deux points seulement ^.suivant M* Jouffroy. D'abord , l'observateur philosophe n'abandonnera pas ses découvertes au hasard; «il aura ua plan de recherches prémédité , et ne donnera son attention ,' dans un temps déterminé , qu'à pne certaine espèce de phénomènes. » Puis, «il ne doit pas non plus s'arrêter à la notion naïve, mais inachevée, que la vue rapide du fait a donnée à l'intelligence : il faut que la méditation la couve pour ainai dire sous ses ailes , et la fasse éclore*. » 11 me semble que l'émineiît philosophe que je viens de citer omet une opération intermédiaire entre l'observation du naturaliste et les spéculations du métaphysicien. Avant de permettre au. philosophe d'ajouter

• Préface des Esquisses de D. Stewart, p. xlij, xliv. ' Préfa.ce des Esquisses de D. Stewart, p. xliv, xlv.

DE- LA MÉTHODU KN PSYCHOLOGIE. 367

ses méditations à Texpori^^noe , il faut ti\\i\ ait épuisé tout ce que celle-ci peut lui donner directement , et ce n'est pas assez exi{(er que de lui recommander un certain ordre dans les phénomènes auxquels il accordera son attention , à mesure qu'ils se produiront. Attendre ainsi les phénomènes , c'est s'exposer à perdre beaucoup de temps et à ne faire que des observations de peu de valeur . Ge n'est pas de cette manière que procède l'expérience savante de Bacon , celle (jui doit préparer le psychologue , comme le physicien, à l'interprétation de la nature^ Il faut aller au devant du fait que l'on veut connaître; il faut le soumettre à l'expérience, en le produisant soi-même dans les meilleures conditions , et en variant les circonstances où Ton doit l'étudier. Voilà la véritable expérimentation: or, nous avons vu qu'elle est pralîcdible pour la plupaî't,des mouvements , des pensées , des sentiments et des actes de Igi volonté, c'est-à-dire pour Iji presque totalité des faits de conscience. '

L'étude expérimentale de l'âme est possible, puisqu'elle repose sur des faits réels, dont nous avons une connaissanee naturelle et certaine , et qui pourraient être étudiés à l'aide de la mémoire , mais qui peuvent aussi être observés directement par la conscience , et soumis à une expérimentation plus ou moins savante et délicate, qui les reproduit, les prolonge ou les suspend à volonté. Les débuts de la psychologie sont donc assurés. Ne nous hâtons pas d'en conclure que cette science est organisée. 11 faudrait pour cela qu'elle eût une méthode bien définie, et c'est ce qui n'est pas. Parce que nous sommes en possession d'un procédé certain, et riche en connaissances précieuses sur nous-mêmes,

sur nos actes et nos manières d'être-, il ne faut pas naiis imaginer que nous possédions une méthode pour la psychologie. La conscience n'est pas plus une méthode que les sens extérieurs. « Ce sont des vues spontanées ; tout l'art qu'on y peut déployer consiste à regarder attentivement, et cet art, qui nous fera mieux connaître les phénomènes , ne nous en découvrira pas les causes*.» La conscience, je le répète, n'est pas un mot magique, qu'il suffise de prononcer pour avoir décrit une méthode. C'est un procédé qu'il faut employer d'une certaine manière et soumettre à une certaine discipline, pour en 4irer tout ce qu'il contient. Essayons d'en mesurer la portée, afin de nous rendre compte à la fois de ce qu'on peut connaître par son moyen et de tout ce qui lui échappe dans la science de l'âme.

Il est évident d-^abord que, par l'observ^ation directe de conscience , on pourra étudier plus ou moins parfaitement tous les faits particuliers de la vie ordinaire, tous ceux du moins dont on aura déjà quelque idée, un seul excepté, qui est précisément l'acte par lequel nous nous connaissons nous-mêmes. Quand on dit que l'on a conscience de toutes ses facultés, au moment où elles s'exercent, il est clair qu'on en doit excepter la conscience ; autrement on tomberait sous le coup de cette objection, dont on a fait tant de bruit depuis Hobbes et Gassendi jusqu'à nos jours , savoir , que le philosophe spiritualiste a la prétention ridicule d'avoir comcience d'avoir conscience d'avoir conscience, etc., à l'infini. La pensée n'existe pour nous qu'à la condition d'être déterminée, et ce qui la détermine, c'est la notion de son objet : ainsi , nous ne connaissons nos manières d'être .

' Ad. Garnier, Traité des facultés de Tâme, Préface, p. Vlfî.

que dans leur rapport au moi qu'elles expriment , et l'acte (le conscience, par lequel nous apercevons ce rapport, détermine notre pensée ou notre connaissance de nous-mêmes , sans y 'être contenu actuellement ; nous aVohs donc conscience de notre état , comme nôtre , à un moment donné, mais non de la conscience de cet état : ce n'est que plys tard, en y appliquant notre mémoire, que nous y retrouvons le témoignage du sens intime, Là donc, nous ne saurions ressaisir par une vue directe ce qui échappe à notre faculté naturelle de connaître. Hors de là, elle peut retrouver par la réflexion un fait quelconque entre tous ceux que la conscience instinctive nous aura d'abord révélés.

En second lieu, a-t-on la conviction ou seulement un vague soupçon de l'existence d'une faculté dans l'âme humaine : si les faits qu'on lui rapporte sont réellement de notre nature , il nous sera toujours possible de les reproduire et de vérifier par là d'une manière irréfragable la vérité de la doctrine qui nous attribue cette faculté. 11 n'est point de puissance, point de propriété de l'âme qui ne soit susceptible d'une telle expérimentation et d'un tel contrôle.

Non-seulement la conscience atteint directement nos »actes, et par eux nos facultés ; mais elle va plus loin encore : elle nous fait connaître le moi lui-même , non d'une manière abstraite , mais dans les faits que nous observons et dans les facultés que nous employons sciemment : car elle nous atteste notre existence individuelle et personnelle, en même temps que notre part d'activité et d'initiative dans chacun de nos états divers. Si l'instinct nous dit tout cela, la réflexion, l'observation volontaire notis le dira plus clairement.

370 DE LA MÉTHODE El< PSYOHOLOGIB.

Voilà ce que la conscience employée par le ^fï'hilosophe hii peut faire connaitre avec une certitude immédiate et invincible; c'est son domaine propre, let certes nous ne venons pas^n contester l'étendue et la richesse; mais^il fttut anssi nous rendre compte de ses limites ,.et cômprendre que cette faculté précieuse que nous tenons de la nature, n'atteint pas par elle-même ^ directement et sans autre secours que celui^ de la méHmire , toutes les connaissances que doit comprendre la sdence proprement dite de l'âme humaine;

Une première inïperfection de l'observation de conscietoce, c'est de ne pas reproduire complétena«nt ,. je ne dis pas la totalité des faits de notre nature, mais tout ce dont nous avons le sentiment instinctif. C'est une question délicate et jusqu'ici imparfaitement i^olue, de savoir, si la conscience connaît effectivement toutes les phases , toutes les modifications ou manifestations de l'àme, ou s'il y a des faits imperceptibles pour elle et qui dem;eurent plongés dans les mystérieuses profondeurs de notre nature. Nous n-e venons pas discuter cette question; Mais, en supposant qu'il n'y ait d'autres faits dans le développement de l'âme que ceux qui sont aperçus par le sens intime , il paraît indubitable qu'entre tous les faits de la vie psychologique qui ont été accompagnés de conscience-, la réflexion qui s'y applique fait nécessairement un choix plus ou moins restreint , plus ou moins arbitraire : car elle ne saurait tout reprendre ni tout reproduire. Ainsi, la nature même et le nombre indéfini des faits de conscience répugnent à une observation con^plète ; voilà donc une première lacune dans ce procédé, directement appliqué à son objet;» ce n'est pas la seule.

Il y a des philosophes qui pensent que- la simple ob- 'servation de conscience^ pratiquée sans apprêt et sarts effort, suffit pour nous faire connaître toutes nos facul- .tés. Si ces philosophes veulent dire que, sans exercer actuelkment une faculté, nous en avons conscience, ils sont dans l'erreur : car aucune de nos j)uis8ainces fiatorelles ne se fait sentir à nous dans le vide, pour ainsi dire, excepté celle qui est le fond même de notre activité et Tessence de la personne, c'est-à-dire la volonté. Peut-être se bornent-ils à prétendre que chaque fois que nous agissons , nous pouvons savoir par une conscience plus ou moins réfléchie, non-seulement qne nous agissons, mais que c'est en vertu de la puissance que nous avons d'agir ainsi. Si telle est leur pensée, il leur faut convenir qu'il y a très -loin de cette connaissance à celle que réclame le philosophe. Le philosophe a besoin de savoir exactement combien Tâmea de, facultés , et c'est ce que l'observation toute seule ne lui dira pas ; il veut se rendre compte de la nature de ces diverses facultés, et Ja conscience ne lui ftiit connaître que leurs actes ; il doit aussi étudier les rapports de ces facultés entre elles, et cette étude dépassé de beaucoup la portée de l'observation interne, réduite à ellemême. Enfin , ce procédé est absolument insuffisant pour découvrir les lois d'exercice de toutes nos faculté^ ; il ne peut que fournir les premiers éléments d'une telle recherche.

A plus forte raison ne peut-on espérer de découvrir par la simple analyse de nos diverses manières d'être , quelle est la nature de ce moi, que nous appelons notre âme. On ne saura même pas de cette manièFe ce que c'est qu'une âme. Que sera-ce, lorsqu'on se demandera

372 DE la'méthode: EMPstcmoLOGiBi

en quoi cônfîist<=îi'«iseiîco spirituelle de l'àiiie,'6tquelâ sont ses rapports avec Torganisme auquel elle se trouve unie et comme mêlée, sans cesser d'en être distincte et mêtne indépendante par sa nature? • «:

On le TOil, la conscience, Tobseryation intérieupe n'est pas capable à elle seule de donner au'phUosaphe toute la science de l'âme : elle fournit dos matériaux ; elle ne les met pas en oeuvre. Tout n'est donc pas dit sur la méthode à suivre en psychologie; il reste au contraire à la décrire: car on n'en a-cfue la matière première. En effet, tout ce qui a été établi i^sq^'ici /Se réduit à q^tte double vérité, qu'il existe des. faits répls, autre? qi|ie \e^ faits sensibles i à savoir nos actes e( nos manières d'être^ et que nous possédons un moyen de lesi observer , d<ele^ connaître, de les: analyser en. détail aviec une, ppifC^ite certitude. ;

Or* sur ce fondement $i ferme et si assuré,. Qopament établir la science de notre. nature? A. quelles rçglie^.est soumise cette construction? Comment s'opérera le paçr 3age légitime de l'observation de quelqiies faits pris d^ans la vie humaine ià une doctrine philosoph,iq,ue suy l'âme considérée daû$ ce qu'elle a. de pjps intime? Tous ceux qui admettent et pratiqueiît l'observationde conscience ne répondent pas de la même manière ^ qes questions : preuveévidente que l'analyse intérieure de l'âmçi par ellemeraîc ne stiffit .pas pour faire la psychologie,. Pt.iju'çlle n'est qu'un des éléments, lepremiier sans aucun doute; de .la méthode plus compliquée que réclame cettcscience. 11 faut donc poursuivre nola'e recherche , et marcher jusqu'au bout dans cette voie, sans perdre jamais de vue, d'un côté, l'ensemble des questions psychologiques , de l'autre tout ce qui a été dit et fait jusqu'ici par les phi-

losoplies pour yipiniseï' ssciontiTHiueiiieut TOUide de rhomtne intellectuel et moral; car la véritaUle méthode ^ seule exacte et complète, se reconoaitra , suivant nou$ , à ce signe, qu'elle résumera toutes lesmothodoç pa,rticulières dans ce qu'elles ont d'utile , en môme temps qu'elle traitera d'une manière satisfaisante tous les pronblêmes relatifs à la nature de notre âme.

I Critique des jnéthodes reçues en p$yc))ologie.

II semble convenu de nos jours, au moins en Fraiïc^* , que Ta psychologie ' doit être traitée par l'expérience; niais cet accord apparent dache une diversité assez profonde, comme il est facile de s'en convaincre, en exa* mindtit les méthodes pi*atîquées par les chefs de notre école psychologique. Si l'on y regarde de près , on en distinguera deux ou trois, dont les différences sont chaque jour j)lus tranchées. La première, qui^est empruntée à Déscartes , consiste à analyser un fait de conscience , afin d^en dégager immédiaterrlent les éléments fondamentaux, essentiels , qui expriment la nature dfe l'âme. La seconde s'inspire de Bacoh etprétend appliquer à Tétudedes faits de conscience les régies du Novum Organum, pour découvrir non la nature de Tâme, mais les lois qui en régissent le développement. Une troisième' méthode, qui d'abord ne semble qu'une forme de la seconde, mais qui eh diffère d'une manière notable, s'efforce de détermi»rier par l'induction, entendue d'une certaine façon, toutes les propriétéi^ et facultés du moi:

L'éfude de ces diverses méthodes nous fera voir ce que peut chacune d'elles pour Tavancement de la psychologie. ' •

Descartes est le premier qui ait donné Texemple d'une sérieuse observation de soi-même, dans le sens philosophique du mot. Personne avant lui n'en avait si bien compris la nature et la portée , et personne n'a si bien réussi à la décrire et à la faire comprendre. Je n'en veux pour preuve que la phrase célèbre par laquelle s'ouvre la troisième de ses Méditations : « Je fermerai maintenant les yeux , je boucherai mes oreilles , je détournerai tous mes sens, j'effacerai même de ma.pensée toutes les images des lîhoses corporelles , ou du moins , parce qu'à peinef cela se peut-il faire, je les réputerai eomme vaines et comme fausses , et ainsi m'entretenant seulement moimême, et considérant mon intérieur, je tâcherai de me rendre peu à peu plus connu et plus familier à moimême. » Ainsi parle notre grand philosophe , et conformément à cette résolution héroïque, au milieu degenâ qui lie jurent que par les anciens ou par leurs sens , 51 s*affranchit de tout préjugé, il ftiit taire en lui-même tous les bruits du monde extérieur, il s'observe, il se bherche , il se trouve enfin dans sa pensée ; il fait cette découverte immortelle : Je pense, donc je suis, c'est-àdire je èuis une chose qui pense; je suis cela essentiellement; je ne suis qu'à la condition dépenser. Ce sentiment profond du moi , de l'àme , derhomme lui-même, saisi dans sa nature intime, était en effet une immense décôtiverte r c'était la vraie méthode indiquée j enseignée, prêchée par l'exemple, avec cette force de vérité qui fonde seule une autorité durable dans Tordre intellectuel. La méthode de Descartes a fondé la philosophie moderne, en lui donnant l'unité des vues. Les divagations ne comptent pas ; l'unité définitive de la philosophie moderne est dans l'unité de l'esprit humain appliqué â se

DS IiA «MËTIJQDE £M>âk:GHQLOai$. 375

comiaiirebo^inême. Celte couviction, catie habitude . salutaire inculquée à tou$ le$ bons esprits depuis plus de deux sièdesv est un des progrès les plus considérables dans les annales 4e la philosophie » et c'est a. Descartes que la science de Tâme esl redevable die «e bienfait.

Après cet hommage rendu à la méthode psychologique de Descaries > nous n'hésitei^ous pas à en signaler Fimperfeotion et les lacunes. Au fond ^ elle se résout en iiesideux éléments : d'abord, une observation allealive et même profonde , et pour laquelle on a pris de grandes précautions, mais qui ne porte que sur un ^eu^ fait de coiiscience; puis un raisonnement précipité^ avt^ntureux , hypothétique .sur la nature de rame» En s'étudiant ainsi à un moment donné , on se trouve pensant , et Ton en conclut aussitôt que l'âme est tout entière dans la pensée. Quoi de plus incomplet, de.plu.ç exclusif et de plus téméraire qu'une pareille méthode? Ne pouvait-elle pas fournir tout* aussi bien c^tte for* mu|e que Gondillac et le dix-huitième siècle opposent à Deseartes : « Je sens , donc je suis , et j^ suis une chose douée de sensation , » ou cette autre formule où se. résume la philosophie de Maine de Biran : « Je veux^ donc je suis ?» .... r

Malgré cette triple leçon de l'histoire , on a vu le plus éminent de nos maîtres reprendre, cette méthode, imparfaite qui part de l'analyse, mais pour aboutir presque aussitôt à l'hypothèse. Ce n'est pas que M. Cousin ait méconnu ce danger : il l'a signalé lui-même avec une netteté admirable, a L'écueil de l'analyse psychologique, . dit-il avec raison , et en général de toute analyse, e^t qu'elle divise nécessairement, et qu'en divisant elle s'attache à quelqu'un des élérauents de la réalité et né-

glige. lus. iumlres * . » M. Cousin s'(^l effort-ni en co«séquencc d'apalyser La vie psychologique d'ibue £naiQiér.e plus qaçaplète et plus vraie , et.grâoc à* la plias rare pér nétratio«< il a r^Jussi à eu (Junnqr. une théoFieoù $e trouvent cpaciliées celles de. Descajiles , <le .Condillae» et^ de Maine. dq Bir^n , et .qui démêle: dansJa coascienoe trois éléments essentiels ,. Tactivité, k seuoisation ; et la pei^çpe. l^ç^is, pour être pratiquée ave<? plus.die largeur et d,'ç;teadua , la. xnéthode.n'ein est pas laoiasja laaéaie: c'est.toujçurs la nature huniiaine déduite. iramédialeraent de raïialyse,d!ua ^eul fait de. conscience.. De là encore des hypoU^èsQS ,. ou .des résultats qpi ne paraissent pas étal?ji3 d!nne iïïfioière.§atisfai$ajit^. Cette triplicité phénorïiQn^lp.,; disait, .une célébi:^ ; Préface ^ exprima ^djaios râmq.lqs trçis, teraies d«. \^ sicieajce,:le.nM>i!,= le nmor moi ou. nature, etjeur rapport ou idepiUtéabsoUiej^ùi est, Dieu, l^içiu triple lui-mênae >.«:QÎeslnà-»dii^eià la.foi6»y Diqu , îjatwG, l^unafmité*. » Cesponséquencesetd'autms encore, que, l'on n'a pas à exp^mipe^^ ioi et q,wi d''oilleuiî& ne ce, trquvent pas. dî^ns Jes écrite; les ipjus. réoentsidu ménfle p.|ulpsgip,b^p dans ;C€;ux ou.roji doit chercher sa véritable, pen^jée,,; ces .açsei'tionç.,.dis-rje,. ont .de.tquoi rençlrç ^.yspçicte la méthode qui; les a fGui:mes!..iM$is ilsuffit de faire rei;uai,qAer combi^ue$t arbitraire lepa-incipe sur JLequQ) lelle reposp ., . pavqir, que: Tiûie. tout. ên+, tière qtaii|:,avçp.seS:g^^opnété8 essentielles daas . chaque fait d.e. c.Qjri^çiqnc^;, il suffit d'en, analyser un s0ul a^Vec profondeur pour connaître les .faeiuHép et. la, nature intime dq. notre ame. Ce principe, qui.ne se trouvait qu'implicitement dans les doctrines philosoiphiques des

* Compte rendu de FAcad. dès scienc. morl, oct. 185i), p. 258. 2 Fragments philosophiques {\ 8^6), Préface , p. XXXXII^XL.

DE LA MÉrnOlrti: KN P^VCWOLOdl^.. 377

deruiers siècles ^ eslilvoué et professé haulelntiiil parle phrlosopbe qtxe nous venons de citer : «Ce n'ésî pas dans trois faits (jue se résume la conscience tout entière, c'est dans wn fait unique , mais complexe , dont la sensatbn, rîntelligence , l'aclivitésont les éléments inté- . graots et inséparables. Encore- une fois , on estdôridamné à abstraire pour obsei'ver mieux ; mais il faut bien se dire à «oi'-même que cette abstraction ne i^épond poiril à la nature des choses..... Une analysé attentive, et jDatienle,. dirigée par le sehs commun, retrouve partout ' ces trois éléments en des proportions diverses ; et c'est daBsleurrapport harmônieirxque consiste runitédéla coHSoipnce et dé la vie psychologique*: 5> Une telle ana- ' lyse peut être; « attentive et patiente , h' mais elle efet liëcessairement systématique. L'opinion préconçue, qù-éllt»' ' est'destinéeti vérifier, est en vain appelée « le senîi cbhimun'; » ce n^est toujours qu'une hypothèse , quî sous la' ' plurae-et aVec la haute intelligence de M: Côusiii, a ' donné rtaissanee à un éclectisme spicitualiste et s'est ' exprimé dans le livre admirable Du Wa/i, dû beau d du ' Um, mais qui, dan s d'autres mains, a enfanté je heî sais " quri 'spn»ualisme mysticjue, à la fois prétehtieu^i et vulgaii^','f<rtidc aussi sur une ttiade, et dont la formule psychologique est ^ sensàtion^sentimônt-cônnâifesancei^)' Cetteseoonde doctrine, qui témoigne d'uii tout autre es- * pritqwe la première , invoque cependant une méthode pareille :»elle est également déduite de là description d'un seul état de l'àme , que Ton appelle aussi le fait de coh- 5ctetio«: Ce fait , bien entendu , n'a pas été pris au hasard^' maÎB'il a été choisi entre tous , parce qu'il contenait ces trois éléments et qu'on était bien s^ur de les y

* Compte reiidtt de fAcad. des se. mor., oct. 1830, p. 261.

' l'cArouver. H est vrai que, d'un côté, on seiaft fort d'ar voir pour sol le sens commun ; mais, de l'autre, on conteste cette prétention , et Ton parle au nom de la phi* losophie elle-même : on se dit, on se croit inspire par le génie de Thumanité *. De part et d'autre, on sent eambien est précaire l'analyse sur laquelle est appuyé tout le système , et l'on cherche à la fortifier du dehors , tandis qu'une analyse exacte et complète doit s'infiposer à tout le monde par la seule autorité des faite qu'elle reproduit fidèlement.

Quoique la méthode dont il s'agit soit acceptée par un certain nombre de philosophes en France, je ne«ach« pas qu'aucun d'eux entreprît de soutenir sérieusement qufe chaque fait de conscience contient toutes les facultés de l'àme. Cette assertion est tellement invraisemblable, que je m'abstiendrai de la discuter. iMais si l'âme n'est pas tout entière dans chacune de ses mamères d'être, peut-être croit-on que l'essehtiel au m^M s'y trouve toujosrs. Cela est possible, quoiqu'on n& te démontre point ; mais comment distinguer !■ e^eilitiôl de ce qui ne l'est pas, si l'on n'a beaucoup observé? En admettant que, par bonne fortune ^ on ait rericoBlré lô vérité sur la nature de l'âme, c'est line heiïrèùsc Conjecture , non un résultat que la science doive ewre^ gistrer et qu'elle puisse enseigrier avec ^ottfiancê, attendu qu'elle ne saurait justifier les moyens par lesqueB on y est arrivé. Cette méthode est trop fecilè et tt^p prompte, elle saute trop brusquement du commencement à la fin de la science de l'âme, pour n'être pas entachée d'hypothèse. Comment faire croire à un esprit

* Réfutation dé l'éclectisme , p. 1^ , 108 et suiv. ^ 4a7, etc.

DE LA MÉTHODl:: KN PfiVGHOLOGIB; 879

sérieux, ayant iu et médité le Novura ûrgàiium, que rinterprétation de lu nature suit au prix d'une expérience unique, et qu'en analysant un seul fait de conscience on soit assuré de connaître ce que toute la philosophie ancienne a ignoré, et ce que la philosophie moderne cherche encore, les propriétés secrètes et essentielles de notre âme? La science d'ordinaire ne marche pas si vite, et si l'onse rappelle les nombreux et difficiles pro-» blêmes que comprend la psychologie , depuis ce pre* mier 4egré de l'observation intérieure où elle n'atteint que des faits, jusqu'à la connaissance dernière où elle aspire , on n'admettra pas que l'on puisse sans témérité se confier à une méthode aussi périlleuse.

Celle de Reid et des philosophes de son école est plup circonspecte, au moins en apparence, et à n'en juger que par Iç titre et par. le programme. Elle consiste en effet à transporter dans l'étude des choses de l'àma l6 procédé que les sciences physiques ont employé avec tant de succès, c'est*à-dire l'induction baconienne. «Le trait distinctif de la philosophie de Reid, a dit avec raison son plus habile disciple, est la fidélité systématique avec laquelle il a suivi la méthode d'investigation qui est décrite dans le Novura Organum , et dont un si heuh reux exemple a été donné en physique par Newton et son école* Faire reconnaître ce procédé comme le-sepl moyen de parvenir à la connaissance delà nature, tel

était le but favori de ses travaux La révolution qui

s'est opérée durant les deux derniers siècles dans la méthode des sciences physiques, et les succès remarquables qui en ont été la suite, ne pouvaient m^iquer de faire naître l'idée que quelque chose de semblable s'accomplirait probablement un jour pour les phéno-

380 DK LA M^THOllÈ k^V t»S^YCfl*OLl)GlK.

mène^ du itiontK? 'intellectuel '. » On V4)i1: assez'pai^'ce passage que Diigald ' Stewarl partage sur ce point les vties de son maître. H en est de même de toute Técole écossaise et des pHilosophes'qui , en France, se sont rattachés à cette école. Voici comment s'exprime M. Royer- OoUard : « La logique du raisonnement inductïf a été créée par Bacon dans le Novum Organum ; les quatre règles de Newtoti en sont les principes les plus généraux. Elle est bien plus difficile et bien plus utile que l'autre (celle d'Aristote) ; car la philosophie naturelle et la philosophie de l'esprit humain étant des sciences de pure induction , la logique de Tinductioii est l'instrument de' toutes les découvertes qu'on y peut feire*iii M. JoufFroy, qui, après M. Royer-Collard , a été le principal interprète de la philosophie écossôiaer en Praiïôe , à professé la même opiTiion, et il s'est appliqué à la mettre en lumière dans sà Préface des Esquisses de Dugald Stewart. « Avant le docteur Reid, dit-il (p: gxï), on peut dire que personne n*avait eu la conception nfettie et du but véritable de la philosophie et de la méthode qui lui convient. ^ Et à plusieurs reprises, fl a clairement exposé cette méthode, dans son application à la science des faits psychologiques : «De quoi s'agitril, si ces faits , comme Texpérience le prouve , sont observables? De reconnaître leurs lois , et ces lois reconnues , d'en tirer des inductions pour toutes les questions qui s'y l'apportent (ibid. p. xxxviii). »

On voit que, suivant tous ces philosophes, la psychologie est une science analogue à la physique, et soumise comme elle aux règles de l'induction baconieiitte.

• D. stewart, dans la Vie de Reid , sect. II.

- Fragments, dans le l. IV des Œuvres de Reid, p. 279.

CcU^. idée, .aupremier abord, doit pariaîUc plausible. S'il est vrai, <;omïae oa Ta vu dans TEs^ai précédeul, que l'induction sVipplique partout ou, lun part de {ai\s ubseryables pour attciudre à des réiïullats généraux, çt c|ju.o ce procéilo ne soit utile et fécond quelprsqu'w l'emploie suivant les refiles du Novuw Org^num ; si l'or^ es( fondé à diac que c'est à lu méthode baconienneque le* sciences jibysiques (ît naturelles doivent leur^ découvertes dans les temps inoderfte>>, pourquoi le philosophe n'y.aurait-il pas recoiu's pouF décojuTrir les lois des faita mpraux? Si , des deux côlés, il s'agit d'interpréter la nature , pourquoi des deux côtés ne procéderait-on pas d^.itameme manière?, 11 parait donc incputest^hli^ que Ja mathode inductive (^ m place marqué^.eiu psy^ chcAagie^ Cependant, plus on y pensera, plus ott.r(?T (;onnaîtraiqu*il y a lieu de douter que Tticole écossa^sp en ait compris le véritalile rôle, en l'a^signapt comme unique méthode à une science aussi multiple que ceU?

de ttotrenature et de nos. facultés. ., .. , ..i

^eiiiarquons d'abord le défaut du rqtisonnement qu'on allègue ^ et qui se réduit èi ceci ; La méthode de.Baçon appUqué!e.aux.phénoaiénes sensibles a produit de.ma-r giiifiques. résultats ; appliquée aux .phénomènes de pqns^ience, elle ne peut manquer d'élever la psychplogji? à la bauteui' d'une science,, de l'aisoupement repose mv une analogie ; il n'est donc pas. démonstratifs Comme il ne s'agit pas des mêmes phénomènes, on peut crpi/'e qu'il n'y aura pa$ une identité parfaite entriQ la marche du physiologiste ou du physicien et celle que le philosophe doit suivre dans l'étude de l'âme ; on peut donc legarder comme une conjecture quelque peu hasardée ce parallélisme delà science des fails moraux avec celle

dés faits sensibles. C'est une vérité logique de grande importance , qu'une même méthode est susceptible de formes irès^diverses , suivant les questions que ron traite et suivant les accidents des diverses matières auxquelles elle est commune dans sa généralité. Ce principe, que nous avons exposé plus haut% devant trouver ici son application , il ne sera pas inutile de l'édaircir par quelques exemples. •

. Toutes lès fois que Tesprit recherche les preuvesde certaines vérités ou les conséquences de certains principes , il a recours au procédé déductif. Or, ce procédé est assez différent de lui-même , selon qu'il sert à prouver ou à déduire*. Ce n'est pas tout; les principes qu'emploie le raisonnement et qui en sont une partie essentielle , sont eux-mêmes très-divers , les uns étant tout abstraits , les autres nécessaires et primitifs , ceuxci apportant avec eux la certitude , et ceux-là une probabilité ou une vraisemblance. Dans toutes ces hypothèses , la méthode déductive diffère notablement d'avec elle-même.

De bien plus grandes différences peuvent être signalées au sujet de l'observation. Tantôt elle est sensible et port^ sur le monde extérieur ; tantôt elle est morale et s'applique aux réalités intimes. Ici , elle constate ce qui se présente de soi-même , comme en histoire naturelle ; ailleurs die produit les phénomènes , elle inleiToge et tourmente la nature , pour lui arracher ses secrets , comme en physique et en chimie.

La méthode inductive, à son tour, comporte une foule de degrés et de nuances , dans ces études si dif-

' Essai VI, de la méthode inductive, c. Il, § 4.

'Voir notre Essai V, de la méthode dédnctîye, p. 178 et suiv.

féiîéntes , si variées : la physique , la chimie , la médeoine , la géologie , Tastronomie ou Thistoire. Toutes ces^ sciences et bien d'autres encore se servent de Tinduc*lion y mais chacune remploie à sa manière.

Non^seolement, en passant d'une science à Tau tre, une même méthode change et revêt des aspects différeats* ; mais de pkis ^ dans les différentes parties d'une même science , elle ne procède pas d'une manière uni foinne^ fin géométrie , par exemple , le raisonnement n'eSitfil pas employé tour à tour d'une manière analy^ tiqua ou d'une manière synthétique?. Ge même procédé ne repuse-t-il pas sur des définitions plus ou moins nombreuses , sur des propositions prises de divers côtés et ; diversement combinées entre elles, en sorte qu'il peut se présenter sous la forme du prosyllogisme ou du sorite , de l'épichérème ou du dilemme ? 11 donne tantôt une démonstration directe , tantôt une démons^ tration indirecte ou par Fabsurde. Voilà bien des variaûons , et il s'agit cependant de la plus simple , de la plus claire , de la plus immuable de nos méthodes, et dan& la science qui procède le plus directement et avec le moins. grand nombre de données. Toute autre étude, à plus forte raison, ayant à traiter des questions plus complexes, et employant de& procédés moins directs, sera exposée à changer souvent de méthode , ou à varier beaucoup daus le détail cette méthode qui d'abord semblait unique et immuable , à ne considérer que l'ensemble. La psychologie , entre autres , ayant un objet très-différent de celui des sciences physiques , et comprenant'un très-grand nombre de. problèmes particuliers , il est permis de contester qu'elle puisse être traitée tout entière par une seule. méthode, qui serait

précisément celle, qui découvre, au physicien les lois des j)hénomènes sensibles. Au moins peut -on éprouver quelque scrupule à suivre des philosophes qui se proposent de transporter purement et simplement en psychologie la méthode des sciences physiques , sans y mettre d'autre différence que celle des matières, et sans expliquer sous quelle forme spéciale et dans quelles rencontres elle y doit, être employée.

Toutefois , ce n'est qu'en la voyant à l'œuvre qu'on saura exactement ce que peut la méthode inductive pour la solution des questions psychologiques ; et l'on ne doit peut-être se prononcer sur ce point qu'après avoir considéré ce qu'elle a produit entre les mains des hommes sages et consciencieux qui reconnaissent Reid pour leur chef, et. parmi lesquels figurent M. Royer-Collard et M. Jouffroy.

Ce dernier philosophe a parfaitement résumé en quelques lignes les mérites de l'école sur laquelle il ajelé lui-même tant d'éclat: «L'école écossaise, dit-il,- est demeurée fidèle à ces principes. Après avoir proclamé et la nécessité de la méthode expérimentale et toutes ses sévérités , elle s'y est soumise avec bonne foi et conscience , et s'est livrée avec une patience admirable au rôle peu brillant , mais utile, de rassembler des observations sur les phénomènes de la nature humaine , se bornant à tirer de ces observations les inductions rigoureuses qui ea sortent sur les questions , mais sans aspirer jamais à donner de ces questions des solutions complètes et définitives. Dans cette nouvelle carrière, la philosophie écossaise s'est constamment distinguée par un bon sens parfait ^ un langage clair , une finesse et une sagacité rare d'observation, et une impartialité bien-

DE- LA> MÉTHODE EI^ Pâ^'CH0LOG[«. 385

veillante envers toaieslcB. opinions philosophiques, qui honore les individus et prouve la vérité de la méthode*.» Ces éloges sont naérilés , et nous croyons que l'histoire lies confirniera, en attestanfles sérient services rendus à la philosophie par Técole de Reid. Ses travaux, pour avoir été Hiodestos, n'en sont pas moins d'une trèshaute, importance. Us se réduisent j si Ton veut, à uncertain nombre d'observations bien fbites et à des induetàom rigoureuses sur quelques points de détail , tels que lia perception extérieure , la mémoire , les mobiles do la (volonté , etc. Mais par là , j'ose le dire , les philosophes écossais ont pluei contribué à eux seuls que tous leursidevanciers réunis à rorganisatiori de la psychologie comme scienoe : car ils sont les premiers qui, dans cette étude, aient obtenu des résultats capables 'de défier la critique et le temps. Toutefois, si ces résultats témoignent de refBcsKîité do leur méthode , ils sont loin de idcmontrtt* qu'elle soit- suffisante et complète: Que de questions» au contraire ri'ont-ils pas' laissées datts l'ombre, sciemment ou à leur insu! Chez eux, à la vérité^ oQ trouve des observations bierf faites et' des inductions de quelque-valeur ; mais devons- nous dire tout ce qu'on n'y trouve pas? Sans entrer dans* une énumération qui serait trop longxie, contentoïis-nous de remarquer les lacunes principales de leur doctrine sur l'àme. D'abord, leurs observations ayant été incomplètes, ils n'ont pas étudié en détail toutes nos facultés, et ils en ont omis entièrement un certain nombre, faute peut-«ètre d'en avoir dressé la liste: car ce serait en vain qu'on leur demanderait une classification exacte dés "faits de conscience , aucun d'eux n'ayant tenté un essai

* Préface des Esquisses de D. Stewart, p. cxlij, cxliij.

considérable en ce genre , mais tous ayant adoplé plus

ou moins légèrement une division reçue, tantôt la division cartésienne des facultés intellectuelles ou de l'entendement et des facultés actives ou de la volonté, tantôt la division plus récente que nous citions tout à l'heure , et qui ramène tous les faits de conscience à la sensation, à la volonté et à la pensée. Ensuite, s'il est juste de reconnaître le caractère essentiellement spiritualiste de leur philosophie , on doit remarquer cependant que la spiritualité de l'âme est admise chez eux par l'effet d'une conviction religieuse ou d'une opinion personnelle , plutôt que comme une doctrine vraiment philosophique. Reid et Dugald Stewart se récusent, pour ainsi dire , sur cette grave question ; ils déclarent renoncer à découvrir la nature intime de notre âme , et M. Jouffroy , obéissant à la même pensée , tient la même conduite et le même langage. «Il est possible, dit-il, qu'on puisse trouver dans une connaissance plus étendue et plus profonde des faits de conscience , des raisons démonstratives en faveur de l'opinion qui les rapporte à un principe distinct de l'organe cérébral, ou qu'en examinant de près l'hypothèse des physiologistes, on puisse la réduire à l'absurde ; nous avons même des motifs particuliers de le croire : mais jusqu'ici on est forcé de convenir que rien de complètement décisif n'a été produit.» Et plus loin : « Il est évident que si l'on peut parvenir à résoudre cette question, la science des faits de conscience est la route ; mais il ne l'est pas moins que, dans l'état actuel de cette science, cette question est prématurée. Il faut donc laisser dormir encore quelque temps ce problème très-ultérieur de sa nature, quia de* l'importance relativement à notre immortalité, mais qui

n'intéresse nullement Tétude des faits internes; la science n'est pas en mesure pour Faborder *.»

Cette circonspection extrême a été assez mal jugée en général , tant par les philosophes que par certains adversaires de Tuniversité et de la philosophie. Ces derniers, bien entendu, n'ont pas manqué d'y voir une intention déguisée de matérialisme : accusation aussi odieuse que mal fondée : car elle porte précisément sur les meilleures pages qui aient été écrites de nos jours en faveur de l'âme et des vérités de l'ordre spirituel, et il est fâcheux pour ceux qui ont fait, en 1842, cette tardive découverte^ qu'ils s'en soient avisés au moment où la mort venait de nous enlever M. Jouffroy.

Les philosophes, de leur côté, tout en s'indignant de voir interpréter ainsi l'aveu loyal d'un homme qui regrettait au fond du cœur que la science ne fût pas en état de lui démontrer ses croyances les plus chères , taxèrent volontiers de timidité la réserve de M. Jouffroy et en général de l'école écossaise. Ce reproche n'est pas sans valeur, un philosophe ne pouvant admettre qu'on lui interdise aucune question , mais surtout les questions relatives à la nature et aux intérêts immortels de son âme. Mais peut-être ne devait-on considérer ici que la méthode , au lieu de s'en prendre à la doctrine. ; Une méthode étant donnée, c'est le devoir du philosophe d'aller jusqu'où elle le conduit : sinon, vous l'accuserez avec raison de timidité ; mais c'est aussi son devoir de s'arrêter où elle s'arrête , et de ne pas donner comme scientifiques des résuUats que la science ne saurait lui garantir. Si sa doctrine vous paraît insuffisante, c'est à ses facultés , c'est à sa méthode qu'il faut

' Préface des Esquisses de D. Stewart, p. cxxij, cxxxvj.

faire remonter vos reproches ; mais vous n'avez pas le droit de lui imposer, au nom de la philosophie , une doctrine où^ suivant lui, la philosophie elle-même ne voit encore qu'une hypothèse. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'en suivant une autre marche , on serait peutêtre parvenu à étahlir cette doctrine.. Telle est la seule critique qu'il convienne d'adresser à l'école écossaise. C'est uniquement à cause de son engouement pour le procédé inductif que ses doctrines ont les défauts qu'on y remarque , et qui se réduisent à une double lacune. En effet , l'induction proprement dite suppose les faits observés , décrits et classés : ce n'est pas à elle qu'appartient ce travail préliminaire par lequel on se prépare à découvrir les lois des phénomènes. C'est donc parce que l'induction suppose les classifications et ne les fait pas , que l'on ne trouve pas chez Reid et ses successeurs une description satisfaisante des actes et des facultés de l'âme. Il en est de même de la question de sa nature : si l'observation ne fournit que des phénomènes au philosophe, jamais il ne pourra par une induction légitime atteindre des substances , et plus l'induction sera rigoureuse, plus il sentira l'insuffisance de ce procédé pour résoudre un problème où .il s'agit de la substance spirituelle. De là , l'hésitation consciencieuse et la réserve honorable de M. Jouffrov en présence de ce problème.* N'avait-il pas posé un principe de méthoçle qui lui interdisait les spéculations de ce genre , quaud il avait dit : « Nous admettons pleinement avec Bacon que tout ce que nous pouvons connaître de la réalité se réduit à des faits que nous observons, et à des inductions tirées de ces faits sur la partie de la réalité qui échappe à notre observa-

DK LA MKTIIODE KN PSYCIIOLOf.IK. 389

lion *? ^ La connaissance des substances ,' dans sa pensée , était hors de la portée de la science ; car il avait déjà dit d'une manière plus expresse , que a tout ce que nous pouvons savoir do la réalité se borne à la connaissance des phénomènes par lesquels elle se manifeste* à nous et aux inductions qu'il est possible d'en tirer". » Voilà l'erreur fondamentale de l'école à laquelle se rattachait alors M. Jouffroy, et qu'il n'abandonna jamais , quoiqu'il l'ait dépassée sur plusieurs points'. Effrayés (le ce qu'il y a d'hypothétique dans la méthode de Des- . cartes , les philosophes écossais n'ont pas osé attribuer à l'expérience intime toute sa portée naturelle ; ils n'ont pas assez remarqué qu'elle atteint, comme on l'a fait voir, l'existence du principe des faits de 'conscience , qu'elle nous donne avec certitude un être , une substance, qui est l'âme elle-même , et que par conséquent il né s'agit pas de l'induire , mais de la constater, puis d'en découvrir la nature , après qu'on aura épuisé tout ce que l'observation et rinductit)n peuvent nous fournir. Réduits à la méthode inductive opérant sur des expériences trop peu approfondies, ils ont cru qu'il était humainement impossible d'arriver à une solution satisfaisante du grand problème de la psychologie. C'est ce que disait Dugald Stewart, longtemps avant M. Jouffroy. « Le caractère qui distingue particulièrement la science inductive de l'esprit , c'est qu'elle fait profession de s'abstenir de toute spéculation touchant

^ Préface des Esquisses, etc. , p. iv.

'•^ Préface des Esquisses, etc., p. i, et plus loin, p. xxxviij.

^ Par exemple, daus son beau Mémoire sur la légitime distinction de la psychologie et de la physiologie , où il établit si nettement la spiritualité du principe des faits de conscience.

la nature et Tessence de rame ; elle concentre entièrement son attention sur les phénomènes qui nous sont attestés par le témoignage de la conscience , et sur les lois auxquelles ces phénomènes sont soumis *. »

Cet aveu de D. Stewart est à mon sens la meilleure critique que Ton puisse faire de la philosophie écossaise. 11 en résulte en effet qu'une méthode inductive strictement appliquée à la psychologie est incapable d'en traiter utilement toutes les parties. Il y en a au moins deux qui lui échappent tout à fait , et ce senties principales , puisqn'il s'agit du commencement et de la fin de la science. Celui qui adopte une telle méthode , et qui n'en a pas d'autre, ne saurait aborder les hautes questions qui intéressent la philosophie , et s'il n'y ajoute d'autres procédés , il ne peut même asseoir la psychologie sur sa véritable base , c'est-à-dire sur une description exacte et complète des faits de conscience et des facultés de l'âme. U est donc obligé de la supposer, et voilà coiTiment ces philosophes dont on blâme la timidité , parce qu'ils se renferment trop sévèrement dans la méthode baconienne , se sont pourtant rendus coupables de la plus grave infraction à cette même méthode, en commettant dès le début une hypothèse : en sorte qu'on pourrait dire que ce qui leur a manqué , ce n'est pas l'ambition ou le courage , mais plutôt la prudence. Au lieu d'aspirer à induire, la sagesse veut que d'abord on observe ; avant d'interçréter la nature , Bacon exige avec raison qu'on en écrive l'histoire. C'est là ce qui a été négligé , au grand détriment

* Vie de Reid, sect. II. Voir les objections si judicieuses- et si fortes de M. Cousin contre cette méthode, dans la 4" série de ses Cours, t. IV, p. 390.

de la science de l'àme , et c'est là le tort véritable de Reid et de ses imitateurs. Je leur pardonne volontiers (le n'avoir pas ajouté leurs propres conjectures à tant d'autres hypothèses sur la nature de l'âme : en quoi eussent-ils servi par là l'esprit humain et la philosophie? Na-t-on pas assez et trop de. semblables hypothèses, et d'ailleurs , s'il est utile pour l'édification publique de connaître , en dehors de la science proprement dite , l'opinion et les tendances particulières d'un philosophe ou d'une école , la philosophie écossaise dans son ensemble n'est-elle pas la profession de foi du spiritualisme le plus pur? Je regrette davantage, je l'avoue, leur début hasardé , cette déférence aux opinions reçues, ou cette impatience d'arriver le plus tôt possible à trouver des lois , comme en physique^ qui leur a fait admettre la première division venue des facultés de Tàme , sans qu'ils aient paru se douter que tout dépendait de là en psychologie , la première chose à faire étant de recueillir et surtout de choisir et de mettre en ordre les matériaux sans lesquels la science est à jamais impossible.

• C'est ce qu'a très-bien vu le philosophe dont il me reste à examiner la méthode , et qui d'ailleurs est un disciple fidèle de M. Jouffroy. Après avoir relevé avec autant de finesse que de patience les défauts de la psy chologie écossaise * , M. Adolphe Garnier semble avoir pris à tâche de les éviter pour son propre compte, dans son Traité des facultés de l'âme *, en donnant à la mé-

^Dans son Examen de la philosophie de Thomas Reid, Paris, <840,in-8o.

'Psffis, Hachette, 4852, 3 vol. in-8o. Cet ouvrage a été couronné en 1853 par rAcadémie française (prix Montyon).

thode inductive un certain tour qui fait, suivant moi, roriginalilé de son livre. Les limites de mon sujet , le plan que je me suis tracé , Tamitié même qui m'unit à Fun de mes anciens maîtres de l'Ecole normale, ne me permettent pas de relever les autres mérites d'un ouvrage fait pour plaire aux gens du monde autant qu'aux hommes du métier, par cette lucidité parfaite qui en rend la lecture si agréable et si facile, sans exclure le sérieux et la solidité de la pensée ; je n'ai ici à m'occuper que de la. méthode qui a présidé aux recherches de l'auteur, et qui, étant la dernière en date, a dû venir aussi la dernière dans cette revue des efforts tentés à différentes époques pour donner à l'étude de l'âme la forme scientifique qui lui manque.

M. Garnier a le rare mérite de s'être attaché à ce que négligeaient jusqu'ici tous les philosophes. Tout en préconisant la méthode écossaise , il a compris que , dans l'état actuel de la psychologie, il ne s'agissait pas avant tout et par dessus tout de découvrir des lois, mais qu'il importait davantage de connaître les propriétés ou facultés de l'âme , qui sont les causes des faits de conscience. C'est à quoi il s'est appliqué de préférence, quoiqu'il ne s'interdise pas sans doute de parler de la nature de l'âme et d'étudier les lois générales de son développement. Le principal problème, suivant lui, est de « rechercher les facultés de l'âme , comme la physique recherche les propriétés des corps. » Ce parallèle entre la psychologie et la physique fait déjà pressentir la méthode qu'on va nous proposer; car c'est en se fondant sur la ressemblance de ces deux genres d'études, que Reid et ses successeurs ont.considéré l'induction de Bacon comme le seul procédé

légitime dans la science de Tàme. Mais comment pourrat-on faire servir à une description de nos facultés une méthode dont le but est de découvrir des lois? Évidemment, ce ne sera qu'à la condition de l'entendre autrement qu'on ne Tentend d'ordinaire. Ainsi fait l'auteur du Traité des facultés de l'âme , et voici comment il explique sa pensée sur ce point : « Pour rapporter deux phénomènes à. deux causes différentes , il ne suffit pas qu'ils soient dissemblables : le jugement et le raisonnement sont deux phénomènes différents , et cependant nous ne les attribuons pas à deux facultés diverses ; il faut , pom* cela , que les deux phénomènes soient séparables, c'est-à-dire indépendants l'un de lautre. Or , c'est précisément cet art de distinguer les phénomènes- réciproquement indépendants qui forme la méthode commune de la physique et de la psychologie. C'est Bacon qui a tracé cette méthode ; on se trompe quand on. suppose que la méthode inductive de Bacon consiste à généraliser les faits particuliers ; elle nous apprend à discerner parmi les phénomènes : 1« ceux qui s'accompagnent toujours et sont toujours au même degré , 2° ceux qui en s'accompagnant se présentent en degrés différents ou inverses , 3^ ceux qui ne s'accompagnent pas toujours. Les premiers sont les seuls qu'elle rapporte à la même cause; 'elle attribue les autres à des causes différentes. Il résulte de cette méthode que les facultés de l'âme sont plus nombreuses qu'on ne l'admet ordinairement. Le petit nombre de facultés auquel on se borne , prouve qu'on n'a pas connu la vraie méthode qui règle la détermination des causes , ou qu'on l'a mal pratiquée *. »

* Préface, p. YIII, IX.

Ainsi , la méthode inductive , telle que la comprend et Texplique ce philosophe, a pour procédé essentiel les fameuses tables de Bacon, et elle consiste à rapporter deux faits séparés et indépendants à deux causes ou propriétés différentes. La séparation ou l'indépendance réciproque des phénomènes est , en conséquence , Tunique critérium pour déterminer , en psychologie , les diverses facultés de l'homme. On peut , par exemple , posséder la mémoire des mots, sans avoir celle des figures; ce sont , dit l'auteur , deux phénomènes indépendants et séparés : il faut donc les rapporter à deux facultés différentes. Il tire encore de là cette autre conséquence, que là mémoire n'est pas une faculté unique, comme on le croit habituellement, mais la réunion de plusieurs facultés, qui ont été groupées ensemble, à cause de certaines ressemblances qu'on y a remarquées.

Deux règles très-simples et très-claires résument cette méthode : !<> découvrir les causes par l'indépendance réciproque des phénomènes observés ; 2^ former des groupes dé facultés, à l'aide des ressemblances plus ou moins profondes qu'elles peuvent offrir.

Voilà donc enfin un philosophe qui commence la psychologie par le commencement, et qui , au lieu de traiter d'abord les questions les plus aventureuses et les moins faciles à résoudre, Consacre courageusement son temps et sa peine aux études préhminaires que suppose tout le reste. Qu'on ne s'y trompe pas d'ailleurs : ces études ont aussi leurs difficultés ; il s'agit d'un travail long et délicat, et cette minutieuse information qui a rebuté tant d'esprits d'élite n'exige pas moins de sagacité que de persévérance. M. Garnier a prouvé qu'il possédait ces qualités à un rare degré ; son ouvrage traite une matière où

la plupart des philosophes auraient désespéré de dire quelque chose qui n'eût pas déjà été dit, et cependant il abonde en aperçus nouveaux et qui font assez comprendre combien' il y aurait encore à faire pour les détails dans cette partie de la 3cience.

Quoique M. Gai*nier s'éloigne moins qu'il ne le croit peut^tre des opinions reçues, il rompt ep une certaine mesure. avec les habitudes de l'école. Tandis que dans l'école on s'attache surtout à l'unité de l'àme, il a pris à tâche d'en faire ressortir la diversité. Il montre dans ce travail un mépris louable des préjugés philosophiques, et il avance hardiment cette proposition, que plusieurs trouveront paradoxale : «Une multitude de facultés ne divise pas plus l'âme que trois facultés. » Il n'apporte pas non plus dans l'histoire des doctrines philosophiques les habitudes et les dispositions d'un hist(îi'ien; il l'étudié en philosophe qui, dans une doc-, trine ou dans un système, cherche uniquement ce qui peut servir à la science , et pour cela tout lui est bon : Reidlui est autant que Platon, et Hume autant qu'Aristote. Que dis-je? il consulte les moralistes, les historiens , les poètes et les romanciers , presque autant que les philosophes. Ce n'est pas ainsi d'ordinaire que l'on procède dans l'école, et plus d'un sera surpris de rencontrer, au milieu de descriptions psychologiques, cette foule de citations piquantes et variées où d'autres verront peut-être un mérite de plus.

Mais laissons là ces considérations secondaires, et essayons d'apprécier en elle-même la méthode que préconise le Traité des facultés de l'âme.

Cette méthode est appelée inductive et baconienne, mais on pourrait peut-être à la rigueur lui contester

cette Rouble dénomination : car ]'induction , nous l'avons vu, consiste essentiellement à généraliser Texpérience, et ce n'est pas là le but qu'on se propose; et quant à la méthode de Bacon , elle a deux parties distinctes, l'une négative qui prépare l'induction par des exclusions légitimes, l'autre positive, qui fournit le résultat cherché, et l'auteur se borne à la première, ainsi qu'il le déclare à diverses reprises : « On se trompe, dit-il, quand on suppose que la méthode de Bacon consiste à généraliser les faits particuliers C'est sur

l'indépendance réciproque des phénomènes que porte toute la méthode de Bacon. Il suppose qu'on recherche la cause de la chaleur, et il demande qu'on dresse: !*> une table de toutes les circonstances où se produit la chaleur, c'est ce qu'il appelle la table de présence ; 2o... la table d'absence; S^... la table des degrés. Ces tables étant dressées , .... on rejettera successivehient toutes les suppositions (fausses).... c'est ce que le philosophe appelle procéder par des exclusions légitimes. C'est là le fond de ce qu'il nomme la méthode inductive *. » Il résulte de ces déclarations que l'on prétend réduire la méthode de Bacon à ses trois tables , ce qui en donne une idée incomplète , ces tables n'exprimant que les règles du procédé de comparaison , et non celles du procédé inductif proprement dit*.

Ajoutons cependant que le Novum Organum prête à cette interprétation, puisqu'il y est dit que la vraie indu ction peut servir, non-seulement à établir des axiomes ou propositions générales, mais encore à rectifier les notions ou idées abstraites de genres et d'espèces. Cha^

' Traité des facultés de Tâme, p. IX, p. 35, 36. ' Voir plus haut, Essai V, de l'induction, c. II, S 2.

cune de nos facultés étant regardée comme une puissance générale de Tâme, il semble, d'après ces paroles (le Bacon , (|ue Ton doive les déterminer par la mé- Ihode inductive. Mais n'est-ce pas faire de trop grands frais pour un résultat aussi simple, ou plutôt, n'est-ce pas confondre deux méthodes entièrement distinctes , savoir celle qui induit et celle (|ui abstrait et qui définit? Toutes les deux procèdent pav observation et par comparaison ; mais la première va plus loin que la seconde : elle la traverse sans s'y arrêter, tandis que celle-ci doit suffire partout où l'on veut seulement déterminer des propriétés ou facultés , après en avoir observé et comparé les effets et les manifestations- Or, à la bien considérer, la méthode que nous examinons en ce moment^ n'est pas d'induction, mais de définition et de classification; et, au fond, ce n'est pas une critique que nous lui adressons, car, au contraire, nous pensons établir par là qu'elle convient au problème que Ton s'est posé, comme le problème psychologique par excellence.

Toutefois, ce n'est pas impunément que l'on a confondu sur les traces de Bacon deux méthodes distinctes. Les règles sévères de la comparaison et de l'abstraction inductives étant appliquées sans nécessité lorsqu'il ne s'agit que de définir et de classer, on devra nécessairement pratiquer ces dernières opérations d'une manière étroite et exclusive. N'y a-t-il pas, par exemple, quelque chose d'excessif à exiger que deux phénomènes de conscience soient séparés, pour être légitimement çlistingués l'un de l'autre et rapportés à des facultés distinctes: Tout ce qui est séparé est distinct sans doute, et c'est là le côté vrai du critérium

qu'on nous propose ; mais il n'est pas moins évident que deux choses peuvent être très-dissemblables , sans être séparées : tels sont Tâme et le corps , que Von n'hésite pas d'ordinaire à distinguer l'un de l'autre, malgré leur union constante ici-bas, et les exemples ne manqueraient pas au besoin, en dehors de la science de l'âme, pour démontrer que la règle qu'on veut y appliquer repose sur une exagération évidente ; mais nous n'avons à en étudier les effets qu'en psychologie.

Par celte méthode, on l'a vu plus haut, on distinguera la mémoire des mots de celle des figures , parce que ces deux sortes de souvenirs peuvent s'observer à part et sont dans une indépendance réciproque. Mais tandis que cette différence si peu considérable donnera lieu à distinguer deux facultés dans l'âme, j'ai peur que la même méthode ne nous fasse un devoir de rapporter à une seule faculté ces deux choses autrement importantes et bien autrement opposées entre elles, la volonté et la pensée : car si la pensée va sans la volonté, la réciproque est-elle aussi vraie? Peut-on vouloir quoi que ce soit, je ne dis pas sans un motif (il est permis d'en douter), mais du moins sans avoir quelque idée de l'action où l'on se détermine ? Si néanmoins vous ne confondez pas le vouloir et le penser, si vous les attribuez à deux puissances différentes de l'âme, ce n'esl pas en vertu de votre méthode, qui s'y oppose, mais en vertu du sens commun ou de la méthode ordinaire de classification. Il en est de même, en un autre sens, des phénomènes de plaisir et de peine : ils sont assurément opposés, réciproquement indépendants, séparables et séparés , et cependant tous les philosophes n'y voient

que les deux faces d'un, même phénomène, les deux manifestations d'une ménie puissance, et, comme disait Aristote, les deux états de notre sensibilité, suivant qu*elle est en présence du bien ou du mal. Sur ce point

encore, M. Garnier n'est pas d'un autre avis que tout le monde, mais on ne conçoit pas bien comment il concilie cette ràanière de voir avec la règle qu'il s'était d'abord tracée, et à laquelle il fait subir da'ns la pratique plus d'une correction. *

Un autre inconvénient de sa méthode consiste à établir dans l'âme une telle multiplicité de facultés indépendantes , qu'il ne semble pas qu'on puisse jamais reconquérir scientifiquement l'unité du moi. Je m'explique. J'admets que, de même que la chimie a substitué utilement ses soixante et quelques corps simples aux quatre éléments d'Empédocle , ou de même que les quinze ou vingt propriétés de la matière dans la physique moderne sont un progrès évident sur les théories anciennes qui n'en reconnaissaient qu'une seule, le mouvement ou l'étendue, de même l'analyse psychologique fera bien d'attribuer à l'âme sans aucun scrupule autant de facultés qu'il en sera besoin , au lieu de s'en tenir, par je ne sais quelle superstition , à trois facultés stéréotypées , comme si cette triade ou trinilé psychologique était le dernier mot de la science. Il est donc incontestable en théorie qu'une multitude de facultés ne détruit pas plus l'unité du moi que trois facultés. Mais chercher la diversité pour elle - même est un défaut non moins grave que de viser toujours à l'unité : car, si d'un côté on supprime la merveilleuse fécondité de notre nature , de l'autre , on finit par s'ôter les moyens de mettre la science d'accord avec l'instinct

et le sens commun qui attestent Tunité de notre âme , en sorte qu'on la détruit pratiquement pour le philosophe , sinon pour le vulgaire. « Le but principal du présent ouvrage, dit M. Garnier^ est, nous en faisons l'aveu, d'établir la multiplicité des facultés*.» Si ce n'en est pas le but , c'en est du moins le résultat; et je ne crains pas de dire qu'il est regrettable , non, encore une fois, parce qu'à trois facultés on en substitue un plus grand nombre , mais^arce que la méthode qui fournit cette multitude de causes ne permet pas de revenir de là par degrés à l'unité primitive du moi. En effet , c'est un des principes professés par l'auteur, que deux facultés une fois distinguées entre elles ne sauraient être réduites à une faculté supérieure dont elles seraient des applications ou formes inférieures ; il nie expressément, comme on va le voir, qu'il y ait dans l'âme des facultés maîtresses et des facultés secondaires: «r Nous avons déjà dit qu'on penchait trop de nos jours à regarder l'intelligence comme une faculté indivisible, selon l'exemple de Descartes. L'on recule ainsi au delà des temps de Platon et d'Aristote qui comptaient dans la raison plusieurs facultés différentes, comme on le verra dans cet ouvrage. Nous ne devons pas oublier cependant qu'on parle de facultés qui se rapportent à la facMlté générale decmmaître; mais ce langage n'a pas toute l'exactitude désirable. C'est comme si l'on parlait, en physique, de propriétés particulières qui se rapporteraient à une propriété générale. Dans l'âme, comme dans le corps , il n'y a point de causes subordonnées qui descendent d'une cause maîtresse : elles sont toutes sur le même rang. Si l'on entend parla raison un genre

» Traité des facultés de l'âme , Préface , p. XL

qui contient plusieurs facultés réciproquement indépendantes , il ne faut pas appeler la raison une faculté, mais une classe de facultés *. »

C'est ici peut-être qu'est le côté faible de l'ouvrage. 11 est évident d'abord que cetle assertion est arbitraire et mal justifiée par l'exemple des sciences physiques : la pesanteur des corps terrestres n'y est-elle pas considérée à juste titre comme un cas particulier de l'attraction universelle , et cette réduction ne nous rapprochet-ellepas de la connaissance de l'univers? De même on peut, sans nuire à la distinction de la mémoire des mots et de la mémoire des figures , reconnaître ce qu'elles ont de commun et les rapporter à la mémoire physique , laquelle à son tour, étant comparée à la mémoire psychologique , fournira l'idée générale de la mémoire; et ainsi de suite, jusqu'à ce cfu'on arrive à concevoir l'intelligence , non comme une classe de facultés , mais comme la faculté générale de penser, une et identique à elle-même sous toutes les formes diverses que nous appelons les facultés intellectuelles. Mais supposez que les facultés inférieures soient irréductibles à des facultés supérieures , ou plutôt qu'il n'y en ait ni d'inférieures ni de supérieures , la conséquence de cette opinion est facile à apercevoir : la multitude des faits de conscience étant une fois ramenée à un nombre encore assez considérable de facultés , il faudra s'élever de là sans intermédiaire et d'une manière hypothétique à la notion de leur sujet, ou bien on s'interdira d'en étudier la nature , et l'Qn s'en tiendra aux idées communes sur. son unité et son identité; mais, de l'une ou de l'autre manière, on aura supprimé la partie.

' Traité des facultés de Tâme, Préface , p. XVIl , 'XVIU.

Adi DE LA MÉTHODE EN PSYCHOLOGIE.

la plus imporlâiite de la science psychologique , celle qui intéresse par dessus tout le philosophe. Pourquoi étudier si laborieusement les facultés du n^oi et les lois de leur développement , sinon pour arriver à la connaissance de. la nature même de l'âme? Il faut aller jusquelà , ou la psychologie n'est pas faite. La méthode écossaise ne pouvait donner ce complément ; la méthode nouvelle le pourra-t-elle davantage , elle qui reste en deçà de l'induction proprement dite ? Or, à nos yeux , c'est ce complément qui est toute la psychologie ; avant d'obtenir ce résultat suprême, elle est incomplète ; et si elle n'est pas tout entière dirigée vers ce but , elle n'e§t pas même une étude philosophique : car le philosophe n'est pas celui qui sait beaucoup de choses , mais celui qui les sait bien , parce qu'au lieu de se perdre dans les détails, il- les domine par la pensée générale à laquelle il les rattache. Une méthode qui néglige la partie métaphysique de la psychologie est donc insuffisante pour la construire entièrement.

Cependant, à tout prendre, la méthode que nous venons de critiquer est certainement celle qui a produit jusqu'ici les meilleurs résultats pour la science psychologique. Soit qu'elle ait été pratiquée avec plus de suite , de bonne foi et de patience , soit qu'elle contienne plus de vérité que les autres , soit surtout à cause de l'avantage qu'elle présente de commencer par l'étude qui doit en eflét précéder tout le reste, l'ouvrage qu'elle a produit ne le cède à aucun autre pour l'exactitude et l'abondance des détails , et il fera beaucoup pour l'avancement de la psychologie : car, je n'hésite pas à le dire, il contient la meilleure histoire naturelle de l'âme qui existe.

De la vraie méthode.

Les trois méthodes que Ton vient de passer en revue ont en commun un caractère important et essentiel : elles supposent et emploient l'observation directe de conscience ; mais la première s'emporte aux hypothèses à la suite d'analyses plus ou moins profondes ; la seconde est insuilisante et repose sur une division hypothétique des facultés ; la troisième, qui se borne à la description des facultés de l'âme, n'y applique pas un procédé assez large., et confond l'induction avec l'abstraction et la classification.

Chacune de ces méthodes est donc incomplète ; mais on doit remarquer que, par une heureuse rencontre, elles se partagent en quelque sorte le domaine de la psychologie, puisque chacune d'elles a pour objet principal, sinon exclusif, une des trois parties que nous avons distinguées dans cette science, savoir: la détermination expérimentale des facultés du moi , la découverte des lois qui en gouvernent la marche et la recherche de la nature de l'âme. Ainsi entendues, elles ne s'excluent pas absolument, et peut-être notre tâche pourrait -elle se réduire à les combiner, afin de mettre à profit ce que chacune peut avoir d'utile et même d'excellent. A la méthode r^/Zmi;^ * de Descartes , on emprunterait son incomparable profondeur d'analyse^ et même, quand le moment en serait venu, sa vigueur et sa hardiesse de raisonnement ; de l'école de Reid on retiendrait, avec le

* C'est ainsi que la désigne M. Cousin, dans la \^^ série de ses Cours, t. IV (sur l'école écossaise), p. 392 et ailleurs.

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respect du sens commun , l'emploi judicieux de la méthode inductive ; à Tauteur du Traité des facultés de Tàme, on prendrait sa description savante. De celte manière, ce semble, on ne serait pas très-éloigné de posséder la méthode exacte et complète que l'jon cherche-, puisqu'on en aurait les principaux éléments.

Cependant, pour bien employer ces divers procédés., il ne suffit pas de les ajouter l'un à l'autre, tels qu'ils ont été jusqu'ici entendus et pratiqués. On ne les combinera utilement qu'après les avoir corrigés ; et même quand on aura réussi à les concilier, il faudra les compléter encore, si l'on veut êli^e en état de traiter scientifiquement, dans toutes ses parties, la question vitale de la psychologie: Que sommes -nous et quelle eslla nature de notre âme ?

Ce serait tromper l'attente du lecteur et manquer peutêtre a un devoir que de borner ici ce travail , sans essayer de tracer au moins une rapide esquisse de la méthode qui convient , suivant nous , à la psychologie. Aussi bien n'avons-nous guère bespin, pour en donner une idée , que de résumer les réflexions que nous a suggérées la critique des divers essais tentés en ce genre.

Il y a deux manières diff*érentes de comprendre l'élude d'une science, suivant qu'on se propose de la construire ou de l'exposer. Or, il ne s'agit pas, bien entendu, de la manière d'enseigner la science de l'âme, quoique sans doute ce soit aussi une question intéressante pour le philosophe. On a uniquement en vue la méthode, autrement difficile , selon laquelle on doit procéder à l'examen des problèmes non encore résolus de la psychologie.

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S'il est vrai , comino nous pensons l'avoir mis bors de doute, que la méthode d'une science quelconque ne saurait être bien décrite que par celui qui embrasse dans toutes ses parties l'objet de cette science , il est clair que la première chose à faire dans l'étude de l'âme est d'en fournir une division exacte et surtout appropriée au but que l'onpoursuit. C'est pourquoi nous ne tenons aucun compte de la distinction factice introduite par Wolf , et qui est encore reçue en AUemagne, entre la psychologie empirique et la psychologie rationnelle. Ou cette distinction n'a pas de sens , ou elle conduit à diviser arbitrairement l'étude de l'âme en deux parties, dont l'une deyra être traitée exclusivement par l'expérience, et l'autre par le raisonnement, ce qui est nonseulement une hypothèse, mais une erreur. Déterminer a priori les. procédés à employer dans une science dont on n'a pas préalablement défini l'objet, c'est commettre la pire des hypothèses, puisque par là on s'expose h retrancher de cette science une partie des questions qui lui appartiennent ; et, d'un autre côté, il résulte des explications données plus haut, qu'il n'est pas une des parties réelles de la psychologie qui puisse être traitée tout entière ou par l'expérience, ou par le raisonnement, et sans recourir jamais à l'un ou à l'autre de ces deux procédés. Unedivirfon préliminaire de cette science ne doit donc pas porter sur les procédés dont elle devra faire usage. et qu'on ne connaît pas à l'avance, mais sur les problèmes qu'elle soulève et qui sont le dévelcfj)pement naturel de sa définition.

Ce principe étant admis , il faut d'abord étudier les problèmes essentiels et généraux qui rentrent dans l'étude de notre nature, en ajournant les difficultés par-

ticulières (jui ne s'y rattachent pas par un lien intime. En d'autres termes, il faut mettre la psychologie générale avant la psychologie spéciale. Par psychologie générale , j'entends la psychologie pure et véritable , qui consiste pour le philosophe à chercher en soi-même la nature humaine, dans les conditions où elle se présente communément. Par psychologie spéciale , j'entends au contraire une psychologie dérivée , appliquée et mêlée à d'autres sciences pour étudier l'âme à divers degrés, pour ainsi dire, et sous diverses influences ; là se présentent des questions du plus haut intérêt : les rapports de l'âme et du corps, et leur action réciproque ; les différences que mettent entre les hommes l'âge, le tempérament, la santé , la maladie , les climats et les races ; puis certains, états exceptionnels , tels que l'extase , la folie, l'idiotisme; à quoi l'on peut ajouter,.si l'on veut, avec Bossuet et bien d'autres , l'âme des bêtes. Toutes ces questions, d'une nature mixte et compliquée , supposent la psychologie proprement' dite , mais n'en font pas partie essentiellement : car elles supposent aussi des connaissances étrangères à son objet propre. Elles ne doivent donc venir qu'après^» l'étude générale de l'âme hiimaine dans son état ordinaire et normal: c'est là, en eff'et , qu'est la règle et la mesure de tout le reste , et comme la règle doit précéder les exceptions, la théorie générale précédera les cas particuliers.

Après qu'on a réduit la psychologie à ce qu'elle a d'essentiel et aux questions qu'elle ne peut se dispenser de traiter, il y a lieu, comme on l'a fait voir, d'y marquer trois degrés successifs , dont le premier consiste à décrire les actes et les facultés de l'âme , lé second , à en déterminer les lois, le troisième, à spéculer siir la na-

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ture même de Tàme. A ces trois parties ou pourrait peut-être en ajouter une quatrième , dont l'objet «erait de généraliser et d'étendre à tous les hommes les résultats obtenus pour un seul. Mais, à vrai dire, ce n'est pas un problème spécial, et dont on doive faire l'étude à part : c'est ccrmme un appendice qui s'ajoute nécessairement à toute affirmation de la psychologie , pour lui donner un caractère scientifique.

Si la question de la nature de l'àme se réduit en effet à ces trois problèmes, et s'ils ont été énumérés dans l'ordre où l'on doit les disposer pour aller du connu à l'inconnu, la méthode applicable à cette étude se trouve elle-même divisée en trois parties , qu'il faut parcourir rapidement si l'on veut s'en faire une idée complète.

i. La première tâche du philosophe en psychologie étant de constater ce qui est, avant d'en rechercher les causes , il s'appliquera d'abord à recueillir tous les faits où se montre à chaque instant sous des formes concrètes et particulières la nature de son âme. C'estdonc par l'observation qu'il doit débuter , je veux dire par une observation intime , à l'aide de la faculté que tout homme a naturellement de s'apercevoir lui-même dans ses pi'opres actes et dans ses diverses manières d'être. Observer ces faits , non en moraliste qui veut s'expliquer la conduite des hommes, mais en philosophe qui aspire à pénétrer la nature de l'âme, tel est le premier pas à faire, et peut-être n'est-ce pas le plus facile. Sans insister sur les obstacles qui s'opposent à ce qu'on apporte toujours dans l'étude de soi-même le calme, la réflexion, la maturité, l'impartialité, qui sont les conditions d'une observation scientifique, il faut remarquer que là aussi il y a un ordre à garder : car, sans doute^

il convient (rétudier (Fabord les faits de la vie journalière à Total de veille, puis des faits moins oi'dinaires, bien que faciles encore à analyser , pour arriver à des états plus complexes , plus rares ou moins accessibles pour nous, à commencer par le sommeil et à finir par l'idiotisme ou la folie.

Toutes ces observations, aussi nombreuses, aussi variées, aussi approfondies.que possible, devront aboutir à une classification qui déjà permettra d'embrasser d'un coup d'œil une multitude considérable de faits. Or, qui dit classification dit hiérarchie et subordination : il y aura donc des espèces et des genres à distinguer et à définir dans cette multitude, et l'on en pourra remonter graduellement la série , depuis les espèces du dernier ordre jusqu'aux genres les plus élevés, tels que la pensée ou le sentiment. Ainsi, par une méthode de réflexion et de classification, dont les règles principales seraient analogues à celles q\ie l'on observe en histoire naturelle, on arriverait à une description générale et exacte du moi, tel qu'il se manifeste dans les phénomènes de conscience ; et en même terhps qu'une connaissance plus complète de ces phénomènes permettrait de les réduire à quelques faits généraux , on pourrait à l'unité vague et confuse, qui est le caractère primitif des données de la conscience, substituer une certaine diversité qui y introduirait la distinction et la clarté. Sans doute, pour que cette description fût complète , il y faudrait joindre un tableau des facultés de l'âme; mais la détermination de ces facultés n'est pas, à ce qu'il semble, un problème tellement difficile à résoudre , qu'il soit nécessaire de le distinguer du précédent. En effet, chaque phénomène de conscience résultant tout entier

DB LA MÉTHODE KM P$Y0IiOLOGIF4. /«OU

OU en partie de noire activité, suppose nêcessairemeirt dans le moi une puissance spéciale en vertu de laquelle il a produit ou concouru 'à produire ce phénomène: c'est un principe qui peut être pris pour axiome, que tout acte du moi implique la faculté de le produire, et, par conséquent , autant il y auf a de faits de conscience essentiellement distincts entre eux, autant il y aura de puissances ou facultés distinctes dans le moi : à chaque classe de ces faits correspondra une faculté , sans laquelle il serait impossible de s'en rendre compte ; et puisqu'il y a des faits plus ou moins généraux, il y aura évidemment des facultés secondaires ou subordonnées, et des facultés principales ou maîtresses, dont chacune exprimera d'une certaine manière et en une certaine mesure la nature de notre âme. Il résulte de là qu'il ne faut pas , dans cette première étude , descendre des facultés aux faits, mais, au contraire, remonter des faits aux facultés. Si donc le philosophe veut s'observer véritablement par la conscience , il doit. avant tout faire table rase des facultés généralement admises , de peur que sous ces mots souvent trompeurs ne se cachent des théories préconçues. L*observation n'est sincère et utile à la science que lorsqu'elle met l'esprit en présence des faits eux-mêmes , en dehors de toute hypothèse et de tout préjugé.

Lorsque , par ce double travail de réflexion et de classification , il sera parvenu à réduire tous les faits dé conscience à un certain nombre de faits gétiéraux, supposant eux-mêmes certaines facultés dans l'âme , le philosophe devra corriger et compléter ces résultats à l'aide du langage et du témoig'nage de ses semblables. Par là encore, et par des observa-

tions faites au dehors , il se mettra en étal de donner à ses descriptions toute l'étendue qu'elles comportent , de manière à y faire rentrer le genre humain tout entier, dans ce qu'il a d'essentiel et d'intime.

2. Arrivé là, connaît-on la nature de l'àme? Nullement ; la psychologie niesl pas plus achevée alors que la physique , lorsqu'on a énuméré et classé les propriétés ^qu'elle doit étudier dans les corps. Après avoir constaté dans l'âme certaines fticultés et certaines manières d'être et d'agir, il s^agit maintenant d'en faire une étude approfondie ; après avoir observé les caractères évidents et superficiels qui ont servi à classer les faits de conscience et à en former des genres , il s'agit de découvrir, par une expérimentation savante , les propriétés cachées et les lois de ces faits. C'est ici surtout que paraît la méthode inductive ; c'est par elle et par eHe seulement qu'il sera possible de savoir Comment s'exercent et se développent les facultés, que Ton a préalablement décrites.

Il y a deux sortes de lois à distinguer, suivant que l'on étudie chaque faculté isolément, ou dans son rapport avec toutes les autres. Il'y a d'abord des loiç particulières qui s'appliquent à telle ou telle faculté : c'est ainsi que l'association des idées est considérée comme une condition essentielle de la mémoire. Mais , outre ces lois , qu'il est plus aisé de déterminer, il y en a de générales, et qui président au développement simultané des diverses puissances de l'âme.

Le philosophe ne doit pas non plus négliger les secours que lui fournissent le langage, l'observation de ses semblables , le sens commun et les travaux de ses prédécesseurs, pour vérifier et compléter ses indue-

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lions, et pour leur ôter ce qu'elles peuvent avoir de trop individuel : car c'est une science de Tâme en général qu'il a entrepris de construire , et non pas seulement la science de sa propre nature.

3. Cela fait^ il est temps d'essayer de répondre à la question qui a donné naissance à la psychologie , et de mettre* à profit tous les résultais des recherches précédentes, pour la détermination de la nature de l'âme. Est-ce encore par l'induction que l'on va procéder? Pas le moins du monde. Il n'est plus question d'aller de l'individuel à l'universel , ni des espèces au i»^enre. L'âme n'est pas un genre, un être abstrait et collectif, qu'il faille s'efforcer d'atteindre par la méthode inductive. C'est un être réel et individuel, d<3nt . l'existence n'est pas à découvrir^ puisque avant toute étude elle nous était connue. Avant de nous observer; nous savions ce que tout homme sait naturellement , que l'âme, ou ce qui dit moi en nous, est le sujet et le principe de tout ce dont nous avons conscience. Or\ ne cherche donc pas une cause inconnue de phénomènes connus-: on ne veut qu'éclaircir la notion certaine mais confuse de cette cause , par la connaissance claire et distincte de ses effets. Or, si l'on a procédé à cette recherche d'après la méthode qui vient d'être décrite , on a sous la main tous les matériaux dont on a. besoin pour spéculer légitimement sur la nature de l'âme.

La lumière secourable de la conscience qui nous avait indiqué le but à -l'avance, et qui a présidé d'abord. à l'analyse de nos facultés , puis à la détermination de leuVs lois , ne nous fait pas non plus défaut au moment d'aborder la question si délicate et si importante de notre nature. En même temps qu'elle nous découvre

Ai'i DE LA MÉTUODE EN PSYCHOLOGIE.

rexisteiice du moi , elle nous en fait couuaîlre avec évidence certains caractères primitifs, essentiels, impres-' criptibles, et que les résultats de Tinduction et du raisonnement ne sauraient contredire , sans attester une erreur dans nos observations.

A. cet enseignement direct et certain de la conscience, que Ton ne peut qu'éclaircir par une attention sérieuse, la science psychologi(|ue ajoute ses propres instructions : elle fournit au philosophe les facultés essentielles et irréductibles de l'âme , avec leurs modes d'exercice et leurs lois générales de développement. Avec de telles ressources ,* le philosophe peut enfin se livrer à celte grande recherche qui le préoccupe uniquement enpsy- . chologie. Il n'a plus qu'à tirer les conséquences de ce qu'il a constaté ou induit ; il n'a plus qu'à en extraire, par un dernier travail où l'abstraction et le raisonnement joueront le principal rôle , tout ce qu'il est humainement possible de savoir du moi, de l'âme, du sujet commun de nos pensées , de nos sentiments , de tous nos actes et de toutes nos facultés.

En résumé , la méthode à suivre en psychologie est essentiellement expérimentale ; mais elle se proportionne aux différentes questions et se présente sous plusieurs aspects. A tous les degrés, c'est l'observation de conscience qui en est le procédé essentiel ; mais elle est tantôt accompagnée de comparaison , d'abstraction et de classification , tantôt interprétée pai* l'induction ou secourue .par le raisonnement, toujours contrôlée par le langage et par le sens commun sous toutes ses formes ; c'est cette nîème observation qui, en se résumant dans une dernière abstraction, conduira enfin le philosophe à la connaissance de la nature de l'âme humaine en général.

La classification, Tinduction el le témoignage , tels sont en définitive les principaux suppléments de Tobservation. Le premier de ces procédés est indispensable pour la' description complète des faits de Tàme. Le rôle de rinduction consiste à fournir les lois de ces faits et à établir pour le genre humain tout entier ce que Texpérimentation psychologique a constaté dans un seul individu. Quant au témoignage, il complétera la psychologie, comme tant d'autres sciences qu'un seul homme ne saurait embrasser tout entières; mais on doit remarquer, à l'avantage de la science de Tàme, que tout témoignage y sera aisément contrôlé et vérifié, puisque les. faits auxquels il s'applique sont à la portée de celui qui demande à ses semblables ce complément d'instruction. Ces divers procédés, en y ajoutant le raisonnement , qui trouve sans cesse à s'appliquer , même dans les études dont il n'est pas l'instrument nécessaire, supposent donc togs la réflexion et se bornent à la mettre en œuvre : en sorte que l'on a pu dire avec raison en ce sens que la psychologie emploie essentiellement une méthode réflexive*.

En repassant ce qui vient d'être dit, on ne peut s'empêcher de reconnaître , si je ne m^ trompe , que le simple bon sens suffisait, avec un peu d'attention, pour découvrir et tracer |es régies de la méthode en psychologie; et l'on doit convenir avec M. Jouffroy «que si la connaissance des faits internes est si peu avancée,. c'est moins le pouvoir de les observer qui a manqué, que ridée d'en faire l'objet d'une étude méthodique et le sujet d'une science régulière*. » Cette idée est toute mo-

^ V. Cousin , 1 "•« série , t. IV, p. 394.

« Préface des Esquisses de D. Slewart, p. xxxj.

A\i DE LA MÉTHODE EN PSYCHOLOGIE.

derne, et elle n'a pas encore produit tous les bons effets qu'on en devait attendre. C'est ce qui fait que Fonapu entreprendre, sans être taxé de témérité, de continuer l'œuvre indiquée par Reid, et qui n'a été vraiment commencée que de nos jours. Mais si nous avons réussi à esquisser, sinon à décrire dans son ensemble, la méthode qui convient à l'étude de l'âme humaine, nous pourrons répéter, avec la conviction qui les a inspirées, ees paroles du philosophe que nous avons pris pour jg^uide : « Qiie reste-t-il donc à opposer à la possibilité de la science des phénomènes internes , sinon que c'est une chose inouïe, qui n'a pas encore pour elle, du moins parmi nous , la sanction de rexpériençè et l'encouragement de quelques heureux effets? Mais qui ne sent la puérilité de cette objection, et qui ne s'aperçoit qu'on aurait pu la faire, il n'y a pas longtemps, contre laplupart des sciences naturelles * ? »

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