‹ Essais de LogiqueChapitre 18 sur 20 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

J'ai peine , je l'avoue , à quitter un sujet d'une telle importance, et les lecteurs sérieux à qui je m'adresse comprendront le sentiment qui m'anime, pour peu qu'ils veuillent se rappeler quels secours le philosophe peut attendre d'une psychologie bien, faite , soit qu'il aspire à entrevoir quelques-uns des attributs de laT Divinité , soit qu'il entreprenne de tracer à l'homme sa destinée et les devoirs qui en dérivent ; soit qu'il s'applique à définir les droits des individus ou- les conditions légitimes d'une société humaine ; soit enfin qu'il souhaite de parcourir sans s'égarer l'histoire des siècles

' Préface des Esquisses de D. Stewart, p. xlviij.

passés , el de visiter, pour ainsi dire, en ami , non en inconnu et en étranger, les hommes de tous les pays et de tous les temps. Que l'on songe seulement à Tiramense portée de la psychologie , à tout ce qu'elle contient dans son sein d'erreurs et de vérités , et l'on comprendra le zèle avec lequel je m'efforce d'en montrer l'importance à la fois el la nécessité d'y appliquer une méthode exacte et complète.

Dans l'état actuel de la science , après deux grands siècles de philosophie plus ou moins religieuse et spiritualiste, mais toujours analytique et même psycholo-' gique au moins en intention, celui qui traiterait les questions de la philosophie sans s'y préparer par cette première et indispensable étude, celui-là pourrait bien prendre le nom de philosophe , mais il ne le mériterait pas ; et si de son vivant il trouvait des approbateurs , à coup sûr la postérité ne confirmerait pas cet éloge usurpé : car ce prétendu philosophe aurait manqué à son premier devoir. Mais il y a plus : il ne suffit pas que l'homme éclairé qu'anime l'amour de la vérité , place au début de ses recherches l'étude de la nature humaine. Il faut encore qu'if y assure sa marche et qu'il y procède avec ordre. Rien ici ne doit être livré au hasard; il faut que dans la science, comme dans la nature , le hasard soit un mot vide de sens.

Cependant il est juste de tenir compte, en finissant, de deux causes qui paraissent devoir longtemps encore s'opposer aux progrès de la science de l'âme.

La première est dans les exigences de la méthode elle-même , qui impose au philosophe la nécessité de faire, ou du moins de commencer seull'étude si longue et si difficile des faits de conscience. Un homme seul

travaillant à se connaître soi-même , tel est en effet le point de départ et la condition première de toute psychologie : en sorte qu'elle semble exposée à demeurer longtemps encore une science individuelle, bonne pour celui qui l'aura faite , mais inutile à tout autre. 11 est cependant un moyen de remédier à cette imperfection. Non-seulement il n'est pas interdit à l'observateur d'en appeler au témoignage et à l'opinion de ses sembl^bies^ mais l'intérêt de la vérité lui fait un devoir de consulter ceux qui ^ avant lui, ont étudié la ftature humaine, et nous avons eu plus d'une occasion dans ces Essais de faire ressortir tous les avantages de l'histoire des sciences philosophi(iues pour ces sciences elles-mêmes. Pourquoi n'essaierait-on pas, en recueillant les résultats obtenus à différentes époques en psychologie , de faire par ce moyen un corps de science qui , à chaque génération , irait en croissant , grâce aux efforts combinés de tous ceux qui s'adonneraient à cette étude? De cette manière , la psychologie réaliserait en peu de temps de sérieux progrès, et son avenir comme science serait assuré*.

Mais comment se résigner à attendre cet avenir peutêtre lointain , et qu'on ne verra pas ? Voilà ce qui paraît impossible à un philosophe , désireux de résoudre pour son propre compte les problèmes de son origine et de sa destinée. Tel est le second obstacle que rencontre la science de l'âme. Nous l'avons déjà signalé*, et nous l'avons écarté alors au nom de la science et des inté-

* Voir plus haut, p. 322. Cf. Jouffroy,Préf. des Esq., p. cxlj, cxlij^ et surtout Dugald Stewart, Vie de Reid, sect. II, p. 34, 35 de la trad. de M. Jouffroy.

^Dans ce même Essai, p. 312.

rets généraux de Tesprit humain. Mais il faut faire aussi la part des besoins légitimes de la pensée dans chaque individu, et reconnaître que tout homme qui s'est posé les grands problèmes de la philosophie, et que ces problèmes tourmentent,. a le droit d*y répondre à tout moment , dans la mesure de ses connaissances , et même en dehors de ce qui est rigoureusement établi et démontré. Oui , chacun de nous a le droit de se former à soi-même, pour sa vie et sa conduite, comme pour la satisfaction de son esprit, une opinion , une croyance, une conviction , de quelque nom qu'on veuille l'appeler, sur le principe qui lui a donné l'être , sur la fin où il doit tendre, sur l'avenir qui lui est réservé, etparcoh-* séquent sur sa propre nature , puisque c'est de là que dépend tout le reste en philosophie. Chacun de nous, je le répète , a ce droit , mais à une condition qu'on ne doit jamais oublier : c'est qu'il respectera toujours la vérité; c'est qu'avant de se livrer à ses conjectures, il aura épuisé tout ce que la science proprement ^dite peut lui fournir ; c'est enfin qu'il n'enseignera pas , au nom de la science , ce que la science ne connaît pas , et qu'il ne donnera pas pour des vérités* certaines des hypothèses qui expriment ses opinions personnelles, mais que l'esprit humain ne saurait accepter comme le dernier mot de la philosophie.

On dira peut-être qu'une telle réserve dans nos afTirmations ressemble fort au scepticisme. Mais quoi ! n'estce pas notre devoir, et n'est -il pas toujours possible de faire la différence de ce que l'on sait et de ce que l'on croit? Je ne vois pas, d'ailleurs, que cette distinction ruine nécessairement l'enthousiasme et la croyance ellemême. La prudence de Reid et des philosophes chré-

liens de son école en a-t-elle dgnc fait des sceptiques, ou pense-t-on que Socrate et Platon aient nui au dogme de rimmortalité de Tâme, pour avoir dit que « c'esf un risqtœ qu'il est beau de courir ? » Le Phédon; qui contient cet aveu, n'est -il pas le plus puissant plaidoyer que la philosophie ait jamais produit en faveur de cette sainte croyance? On n'est ni sceptique ni découragé, parce qu'on a la sagesse de s'avouer à soi-même et le courage de dire aux autres : « ici finit la certitude et commence l'opinion. » Celui qui tient ce langage ne trompe personne ; il est véritablement l'ami de la vérité, de la science et du genre humain.

' *Rien n'empêche donc les philosophes de traiter d'une manière exacte et scientifique les pmblèmes de la psychologie, puisqu'ils en connaissent la nature, Yétenàm, les diverses parties et la méthode qu'il convient d'y appliquer, en un mot, tout ce qui peut dontier à cette étude la rigueur qui lui a manqué jusqu'ici ; et pour que la psychologie soit définitivement constituée comme science , il leur suffit de le vouloir. Heureux le siède (et pourquoi ne serait-ce pas le nôtre?) où l'on prendra enfin la résolution généreuse^ de s'affranchir de toute opinion préconçue , et où il sera vrai de dire : « Désormais, en psychologie , le temps des rêves n'est plus ; le règne des hypothèses est passé ! »

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