Voir le premier \o!ume
ethnologiques, sociales, etc., d'un état homogène à un hétérogène, s'expliquent comme autant de corollaires de celte loi. Quant à celle des corps vivants, faute de données, je ne pus, à vrai dire, montrer directement que là encore le progrès dans la complication a pour principe la multiplication des effets : du moins je réunis diverses preuves indirectes à l'appui de celte thèse. Or, en ramenant ainsi l'évolution des corps vivants à la décomposition de toute force qui se dépense en plusieurs forces, en déduisant cette théorie de la loi générale exposée auparavant, je donnais déjà un échantillon de la physiologie déductive. Je concluais de l'universel au particulier.
Maintenant, mon ohjet est d'exposer une autre vérité générale, qui a avec la précédente un rapport immédiat; qui, comme la précédente, s'étend à toutes les formes du progrès, et par conséquent au progrès dans les êtres organisés ; qui même, on peut l'admettre, a le pas sur la précédente, par rang d'âge, sinon par rang d'universalité. La voici : L'état d'homogénéité est un état d'équilibre instable.
Equilibre instable est un terme de mécanique pour exprimer une combinaison de forces qui se contrebalancent en telle manière, que l'intervention de toute force étrangère, si petite qu'elle soit, détruirait Farrangement préexistant et y en substituerait un tout différent. Ainsi un bâton posé d'aplomb sur un de ses bouts est en équilibre instable : on a beau le placer dans une position exactement perpendiculaire, il se met aussitôt, avec une vitesse d'abord imperceptible, à s'incliner d'un côté, puis il tombe de plus en plus rapidement dans une autre situation. Au contraire, un bâton suspendu par son extrémité
supérieure est en équilibre stal)le : on a beau le déranger de sa position, il y revient. Notre pensée est donc que l'état d'bomogénéité, pareil à celui du bâton planté sur un bout, ne peut se maintenir, et que de là résulte nécessairement un premier pas vers l'hétérogénéité. Prenons quelques exemples.
Dans l'ordre mécanique, le plus familier est celui de la balance. Quand une balance est bien faite et que ses oscillations ne sont pas entravées par la crasse ou la rouille, il est impossible d'en maintenir les plateaux en équilibre exact : l'un tinira par monter et l'autre par descendre ; leurs positions relatives deviendront hétérogènes. De même, si sur la surface d'un liquide on sème un certain nombre de particules solides d'égal volume et aptes à s'attirer entre elles, si uniforme qu'en soit la distribution, elles se ramasseront peu à peu en un ou plusieurs groupes. S'il était possible d'obtenir une masse d'eau parfaitement homogène, c'est-à-dire en repos parfait, et également dense en tous ses points, la chaleur rayonnée des corps environnants, en affectant diversement ses diverses parties, y produirait des différences de densité, et par là des courants : ce serait déjà de l'hétérogénéité. Prenez un corps chauffé au rouge ; si égale qu'ait pu être d'abord sa température , elle cessera de l'être : l'extérieur, se refroidissant plus vite que le dedans, aura bientôt une température différente. Et si l'apparition de l'hétérogénéité quant à la température est tout à fait visible dans ce cas extrême, elle se produit, avec plus ou moins de force, dans tous les cas possibles. Les forces chimiques et leur manière d'agir nous fournissent d'autres exemples. Exposez à l'air ou à Teau un morceau de métal, et à la longue
il se revêtira d'une pellicule d'oxyde, ou de carl)onate, ou de quelque autre composé : ainsi les parties extérieures cesseront d'être semblables à l'intérieur. Bref, toute masse homogène de matière tend à perdre son équilibre d'une façon ou de l'autre, à l'égard de son état soit mécanique, soit chimique, soit thermique, soit électrique ; et, quant à la rapidité qu'elle met à arriver à un état d hétérogénéité, c'est simplement affaire de temps et de circonstances. Les corps sociaux ne se conforment pas moins constamment à la môme loi. Donnez aux membres d'une société l'égalité de richesse, de situation, de pouvoir; tout aussitôt ils retomberont dans des inégalités. Qu'il s'agisse d'une assemblée de représentants, d'un conseil de chemin de fer ou d'une association privée, l'homogénéité pourra bien subsister de nom ; en fait, elle disparaîtra inévitablement.
L'instabiUté de l'homogène, ainsi mise en lumière par divers
exemples, devient plus manifeste encore par l'analyse. Elle a
pour principe ce fait que, dans toute masse homogène, les
parties diverses sont nécessairement exposées à des actions
différentes, différentes en espèce ou en intensité ; par suite,
elles sont modifiées de façons diverses. Selon qu'une partie
est intérieure ou extérieure, plus ou moins rapprochée des
sources d'où partent les inlluences avoisinantes, les actions
qu'elle reçoit diffèrent par la quantité ou par la qualité, ou
par l'une ou l'autre ; et, comme corollaire de la loi de « la
conservation de la force «, il s'ensuit que les parties ainsi
exposées à des actions différentes subiront des changements
dissemblables. Ainsi on peut montrer par déduction comme
par induction l'instabilité d'équilibre de toute masse homogène.
Appliquons maintenant cette vérité générale à l'évolution des êtres organisés. Le germe d'une plante ou d'un animal est une de ces masses homogènes dont l'équilibre est instable. Mais, outre l'instabilité ordinaire de toute masse homogène, il en a une aure. En effet, il est fait d'unités qui elles-mêmes ont pour caractère une instabilité spéciale. Les atomes constituant des substances organiques se font remarquer par la faiblesse des affinités qui maintiennent leurs éléments ensemble : ils sont fort sensibles à la chaleur, à la lumière, à l'électricité, à l'action chimique des éléments étrangers ; en d'autres termes, ils sont particulièrement exposés à être modifiés par des forces perturbatrices. D'où il suit a priori qu'une masse homogène faite d'atomes aussi instables aura une tendance excessive à perdre son équilibre, une disposition tout à fait à part à tomber dans un état non homogène : elle gravitera avec vitesse vers l'hétérogénéité.
D'ailleurs, le même phénomène se reproduira dans chacun des groupes d'unités organiques subordonnés au premier et que les forces incidentes auront différenciés entre eux. Chacun de ces groupes, semblable en cela au premier, obéira peu à peu aux actions que le sollicitent et perdra l'équiHbrc de ses parties : il passera d'un état d'uniformité à un état de diversité. Et ainsi de suite, sans trêve.
Ainsi, partant des lois générales de toutes choses, et des propriétés chimiques reconnues de la matière organique, on peut arriver par déduction à dire que les germes homogènes des êtres organisés ont un penchant à tomber dans un état hétérogène : cet état peut d'ailleurs être ce que nous nom-
mons décomposition, ou ce que nous nommons organisation.
Jusqu'ici, nous n'atteignons qu'une conclusion de l'ordre le plus général. Tout ce que nous voyons, c'est qu'il se produira inévitablement quelque espèce d'hétérogénéité ; mais quelle espèce? Rien encore ne nous l'indique. Outre cette hétérogériéité ordonnée qui distingue les organismes, il y a l'hétérogénéité désordonnée ou chaotique, où tombe une masse de matière inorganique laissée à elle-même; et, jusqu'à présent, nous ne voyons pas de raison pour que le germe homogène d'une plante ou d'un animal ne tombe pas dans l'hétérogénéité désordonnée plutôt qu'ordonnée. Ne pourrait- on pas jeter quelque lumière sur ce point en poussant plus loin le raisonnement de tout à l'heure? Essayons.
Nous l'avons vu, l'instabilité des masses homogènes en général, et en particuUer des corps organiques, tient à la différence, tant en espèce qu'en degré, de l'action des forces incidentes sur leurs diverses parties ; soumises à des influences diverses, elles se diversifient. Evidemment donc, pour analyser les changements particuliers que subit un germe, il faut consulter les relations propres que ses diverses parties soutiennent entre elles et avec leur entourage. Le principe capital de toute organisation, nous pouvons le deviner malgré l'obscurité qui l'enveloppe; le voici : les nombreuses unités semblables qui composent un germe acquièrent telles différences, et de telles espèces et tels degrés, (lu'il résulte- de leurs positions respectives. Mais précisons.
Soit une masse de matière non organisée, mais capable d'organisation : par exemple l'un des êtres vivants les plus humbles, ou le germe d'un vivant supérieur. Voyons son entourage. Il est baigné dans l'eau ou dans l'air ; ou bien il est enfermé dans le corps de la mère. Mais, en toute situation, ses parties intérieures et extérieures ont avec les agents environnants, nourriture, oxygène, stimulants divers, des rapports différents. Ce n'est pas tout. Qu'il repose immobile au fond de l'eau ou sur la feuille d'une plante ; qu'il se meuve dans l'eau tout en conservant une attitude déterminée ; ou qu'il soit dans l'intérieur du corps d'un adulte; en tout cas, certaines parties de sa surface sont plus exposées que d'autres aux agents environnants , que ces agents soient la lumière, la chaleur, loxygène, ou bien les tissus maternels avec leur contenu. Il n'échappera donc pas à la perte de son équihbre primitif. Il peut le perdre de deux façons. Ou bien les forces perturbatrices seront capables de triompher de l'affinité des éléments organiques, et le résultat sera cette hétérogénéité chaotique qu'on nomme décomposition. Ou bien, comme c'est le cas ordinaire, les changements qu'il subira ne seront pas de nature à détruire les composés organiques, mais seulement à les modiOer. De là ces premières distinctions de parties qui sont le commencement de l'organisation. Du point de vue où nous sommes ainsi arrivés, examinons quelques cas, mais en négligeant provisoirement la tendance des êtres à reproduire le type héréditaire.
Considérons d'abord les cas qui semblent faire exception, comme celui des amèhes. Chez ces êtres et les analogues, la
substance gélatineuse du corps demeure, toute la vie durant, sans organisation, ne subit pas de distinction permanente de parties. Ce fait semble en opposition directe avec notre conclusion ; il en est une des preuves les plus décisives. Quel est le trait distinctif de cette classe de protozoaires? Les individus y subissent des changements continuels et sans règle dans leur forme; leurs parties n'ont pas de relations constantes. Telle portion qui tout à l'heure était à l'intérieur est maintenant projetée, et comme un membre temporaire s'attache au premier objet qu'elle vient à toucher. Telle partie en ce momentci superficielle va être résorbée, avec l'atome de nourriture qui y est collé, jusqu'au centre de la masse. Ainsi c'est un é change incessant de positions ; les relations exprimées par ces mots : intérieur, extérieur, n'ont rien de permanent. Or, dans rhypothèse, c'est seulement grâce à la diversité des situat ions qu'elles occupent par rapport aux forces incidentes, que lesunités d'une masse vivante deviennent, de semblables qu'elles étaient, dissemblables, Nous ne pouvons donc pas espérer qu'il s'établisse des distinctions de parties dans des êtres dont les parties n'offrent pas des différences déterminées quant à leurs positions.
Cet argument négatif est fortifié par une quantité d'arguments positils. Si de ces êtres protéiformes, simples taches de gelée vivante, nous arrivons à des organismes dont la subs- ' tance a une distribution stable, nous voyons aux différences dans les positions relatives répondre des différences dans les tissus. Chez tous les protozoaires supérieurs, comme aussi chez les prolophytes, nous rencontrons une division fondamentale :
011 y dislingue une membrane cellulaire et un contenu cellulaire, ce qui correspond à une distinction fondamentale entre deux conditions, celle du dehors et celle du dedans. Quittons ces organismes, qu'on réunit en gros sous le nom d'unicellulaires ; arrivons aux plus humbles de ceux qui sont formés de cellules réunies : là aussi, nous constatons une liaison entr-e les différences anatoraiques et les différences de situation. Dans l'éponge, qui est traversée en tous sens par des courants d'eau de mer, il n'y a pas plus d'organisation définie que de dissemblance dans les conditions des parties. Mais chez les Thalassicolles , sorte de corps transparents, incolores, qu'on voit flotter passivement à la surface de la mer, et qui sont formés essentiellement a d'une masse de cellules réunies par une gelée », on remarque une structure grossière, déterminée visiblement par la différence toute primitive du centre de la surface ; dans toutes les variétés de Tespèce, qui sont nombreuses et importantes, les parties offrent un arrangement plus ou moins parfaitement concentrique.
Après cette modification primitive, qui distingue les tissus en intérieurs et extérieurs, il en vient aussitôt une autre, qui, pour la constance et l'importance, ne le cède qu'à la première: celle qui distingue une partie des tissus extérieurs d'avec le reste. Elle répond à un fait un peu près universel : qu'il y a toujours une partie de ces tissus qui est plus exposée que le reste à certaines influences ambiantes. Ici encore, les exceptions apparentes ont un très-grand sens. Certains d'entre les organismes végétaux les plus humbles, comme les hématococcus et les protococcus^ étant enveloppés uniformément de
mucus, ou ensevelis dans la neige du pôle nord, ont une surlace sans accidents, parce que les différents points n'en sont pas exposés à des conditions constamment différentes. Les Thalassicolles, dont j'ai déjà parlé, qui flottent dans l'eau sans se fixer et qui se laissent rouler par les vagues, présentent successivement tous leurs côtés aux mêmes influences; aussi tous leurs côtés sont-ils semblables. Des globules armés de cils, comme le voltox, n'ont aucune partie de leur périphérie qui se distingue du reste ; et l'on ne pouvait s'attendre à autre chose ; car, comme ils vont roulant dans toutes les directions, ils ne peuvent, dans l'eau qu'ils traversent, exposer une de leurs parties d'une façon constante à certaines conditions spéciales. Mais chez les êtres qui sont fixes ou qui, dans leur translation, gardent une attitude déterminée, nous ne trouvons plus cette surface uniforme. La gemmule d'un zoophyte, tant (ju'elle se transporte, n'offre que deux sortes de tissus, ceux du dehors et ceux du dedans; mais elle n'a pas plus tôt pris racine, que déjà l'extrémité inférieure acquiert une structure différente de celle de l'autre. L'embryon d'un annélide aquatique, qui nage en hberté, est ovoïde, et n'a pas de cils sur toute sa surface ; aussi s'avance-t-il en présentant un de ses deux bouts ; et ses parties se différencient conformément aux différentes situations qu'elles occupent ainsi.
Le même principe qui règle ainsi la vie des êtres les plus humbles préside au développement des plus élevés ; ici, à vrai dire, il disparaît Jjientôt devant la tendance à reproduire le type héréditaire; et on ne peut en suivre les effets bien loin. Toutefois, son empire est visible encore durant ces premières
périodes, où les organismes supérieurs imitent les inférieurs. Ainsi cette masse de cellules, « en forme de mûre », qui est la première forme de l'œuf fécondé chez les vertébrés , fait bientôt paraître une différence entre ses parties extérieures et intérieures, et cette différence répond à la différence fondamentale des deux situations. Les cellules de la périphérie .se développent d'abord plus complètement que celles du dedans, puis se soudent en une membrane qui enferme le reste ; puis les cellules placées immédiatement au-dessous s'unissent aux précédentes et augmentent l'épaisseur de la membrane germinative, tandis que les cellules du milieu se liquéfient. Ensuite, une partie de la membrane germinative se distingue et devient la tache germinative; je ne vais pas jusqu'à dire que l'origine de cette tache s'explique par la diversité des rapports que les différentes parties de la membrane soutiennent avec l'entourage, mais il y a pourtant là, bien manifestement, une cause de trouble, qui tend à détruire l'homogénéité première de la membrane germinative. En outre, cette membrane peu à peu se partage en deux feuillets, l'un interne, l'autre externe ; l'un en contact avec la partie liquide du noyau, l'autre exposé aux fluides ambiants : et de là des différences dans leur structure, qui correspondent nettement aux différences de leurs relations. Puis entre ces feuillets, qu'on a appelés le muqueux et le séreux, apparaît le feuillet vasculaire: et ce faits'exphque comme les précédents. Dans cette complication, dans les autres, si variées déjà, qui se montrent alors, nous voyons l'intervention commençante de cette loi générale, des effets multiples découlant d'une cause unique, à laquelle ailleurs j'ai attribué
l'accroissement de l'iiétérogénéité * ; et, de plus, cette multiplication des effets contribue aux phénomènes que je suis en train de décrire : cliaque partie nouvellement distinguée devient le centre d'une influence nouvelle, qui s'exerce à des degrés divers sur toutes les autres parties.
Ainsi, bornant nos remarques aux faits les plus généraux du développement des êtres organisés, nous croyons avoir jeté par là quelque lumière sur ces questions. L'équilibre instable d'un germe homogène sera détruit par la diversité d'exposition de ses différentes parties à l'égard des agents extérieurs : cela se déduit a priori. Et c'est aussi , semble-t-il , une conclusion déduite a priori, que les unités exposées ainsi à des influences diverses devront ou se décomposer, ou subir dans leur nature des modifications qui les mettent à même de vivre chacune dans les circonstances qui lui sont imposées. En d'autres termes, elles devront s'accommoder à leur condition. — Même, nous aurions presque pu tirer cette conclusion sans passer par la série de raisonnements qui précède. Les unités organiques de la surface (qu'il s'agisse des cellules extérieures du « corps eu forme de mûre », ou des molécules extérieures d'une cellule particulière) doivent adopter la fonction que leur impose leur position, et par suite prendre telle structure qu'il convient pour l'accomplissement de cette fonction. C'est à travers la couche d'unités organiques qui est en contact direct avec le jaune que se fera l'assimilation du jaune; ces unités devront donc s'adapter au rôle d'appareil assimilateur. C'est, semble-til, sous cette condition seule que le progrès de l'organisation
1 . "Voir l'Essai intitulé : Loi et cause du progrès, i*^ vol.
devient possible. Parmi les animaux (la comparaison est presque légitime), parfois une race-mère multiplie, se répand en dilïérentes régions et, s'adaptant à des conditions diverses, se divise en plusieurs races ; de même, tout ce peuple, d'abord homogène, de cellules qui naissent dans une cellule germinative fécondée, se divise en divers peuples de cellules qui, en vertu de la dissemblance de leurs milieux, deviennent dissemblables.
En outre, c'est un fait à remarquer, et qui est encore en faveur de notre thèse, qu'elle trouve ses applications les plus claires et les plus nombreuses dans les cas les plus simples et les plus généraux, c'est-à-diie oij. les phénomènes sont les moins embrouillés : je veux dire dans la formation des cellules particulières. L'apparition, dans le blastème, de points organisés autour des nucléus, qui est déterminée eu quelque manière par une influence rayonnante de ces nucléus, justifie manifestement la loi : car les parties du blastème qui sont au contact du nucléus sont ainsi soumises à d'autres circonstances que le reste. Un autre exemple, et d'espèce semblable, c'est la formation d'une membrane autour de chacune des masses granuleuses que donne en se divisant le globe graisseux (endochrome) d'une cellule. Et si l'on vérifiait le fait, qu'on a cru récemment observer, de cellules apparaissant parfois sur le pourtour des sillons d'une masse de substance prête à s'organiser, ce serait encore une confirmation de la loi : car les parties qui forment le pourtour de ces espaces vides sont exposées à d'autres influences que le reste. Si donc nous suivons bien nettement les effets de cette loi de transformation dans ces piiénomènes
primordiaux, comme aussi dans les phénomènes plus complexes et toutefois analogues que présentent les premières modifications d'un œuf, nous avons là une forte raison de regarder cette loi comme fondamentale.
Mais, je l'ai déjà fait entendre à plusieurs reprises, ce principe, sous la forme simple où il est présenté ici, ne nous donne pas la clef des détails mêmes de tout développement organique. Il est tout à lait impuissant à expliquer les traits propres à chaque genre et espèce ; et même il ne nous éclaire pas davantage sur ces différences plus importantes qui distinguent entre eux les familles et les ordres. Pourquoi deux œufs, exposés dans une même mare et de la même façon, donneront-ils, l'un un poisson, l'autre un reptile? C'est ce qu'il ne nous dit pas. Pourquoi, deux œufs étant placés sous la même poule, sortira-til , de l'un un caneton , de l'autre un poulet ? C'est ce que n'explique pas l'hypothèse ci-dessus développée. Nous n'avons pas d'autre ressource que d'en revenir au principe, lui-même inexpliqué, de la transmission par hérédité. Ce pouvoir d'un o-erme sans organisation, de donner en se développant un adulte qui reproduira jusque dans le plus petit détail les traits de ses ancêtres, et cela même après avoir été placé dans des conditions différentes de celles où vivaient ces ancêtres, est pour nous incompréhensible. Voilà une portion microscopique de matière qui paraît dépourvue de structure : en elle réside une force telle que l'homme qui en viendra sera cinquante ans après goutteux ou fou : c'est là une vérité, mais qui serait incroyable si nous n'en avions chaque jour des exemples. Toutefois, si le procédé par lequel se transmet héréditairement
et dans toutes ses complications la ressemblance est un mystère qui passe notre intelligence, on peut bien concevoir qu'elle se transmet conformément à la loi d'adaptation cidessus exposée ; et nous ne sommes pas sans avoir des raisons de le croire. Certains traits particuliers, acquis en vertu de l'accommodation de la constitution de l'animal à son milieu, se transmettent à sa race : c'est là un fait reconnu. Ces particularités consistent en des différences de structure ou de composition, qui affectent un ou plusieurs des tissus de l'organisme. En d'autres termes, de toutes les unités organiques similaires qui composent un germe, tel groupe qui travaillera à produire tel tissu particulier prendra précisément la nature que les tissus analogues avaient reçue chez les parents, grâce à l'action de circonstances particulières. C'est là, nous le savons, une loi générale de toute modification dans les êtres organisés. En outre, c'est là l'unique loi relative à ces modifications dont nous ayons quelque trace probante. Il n'est donc pas impossible qu'elle soit à cet égard la loi universelle : alors elle ne s'appliquerait pas seulement à ces modifications secondaires que les descendants reçoivent de leurs parents en héritage, mais aussi à ces modifications plus importantes, signes distinctifs de l'espèce, du genre, de l'ordre, de la classe, signes que ces groupes d'êtres héritent des races précédentes. Ainsi il se peut que la loi d'adaptation soit la seule loi; elle s'étendrait non-seulement à la division de chaque race d'êtres organisés en plusieurs races, mais aussi à la division d'une de ces races d'unités organiques qu'on nomme un germe en ces races diverses d'unités organiques dont se compose un adulte. Ainsi
entendu, le développement de tout organisme comprendrait deux tacteurs : l'adaptation directe des divers éléments de L'organisme à leurs conditions diverses, puis la reproduction de caractères qui eux-mêmes seraient nés chez ses ancêtres par une adaptation analogue des éléments au milieu.
Mais notre raisonnement ne nous engage pas nécessaire aïent dans des spéculations aussi lointaines : si nous les mentionnons, c'est qu'il nous les suggère, non qu'il nous les impose. Tout ce que nous avons à montrer ici, c'est que la méthode déductive nous aide à interpréter certains des phénomènes les plus généraux de tout développement : et nous croyons y avoir réussi. Tout composé homogène est en équilihre instahle, c'est là une vérité universelle ; et l'instabilité de tout germe organique s'en déduit. De la sensihiUté bien connue des composés organiques à l'égard des forces perturbatrices, cliimiques, thermiques et autres, nous concluons encore à l'instar hilité extraordinaire de tout germe organique : la tendance de ces germes à tomber dans un état hétérogène devra dépasser grandement celle des autres composés homogènes. En suivant le même raisonnement, nous sommes amenés à une autre conclusion encore : c'est que les parties distinctes qui dès le commencement se manifestent dans un germe, étant toutes en équilibre instable, sont pareillement prêtes à subir de nouveaux changements; et ainsi de suite, sans terme. Parmi nos conclusions à priori, nous trouvons aussi celle-ci : de mènae qu'en d'autres cas lia destruction de l'homogénéité est due aux ditïérences d'intensité et de nature qui distinguent les forces agissant sur les parties diverses du tout, de même ici la pre-
mière cause de la distinction des parties est la diversité de leurs conditions. Ajoutons un point encore : comme les changements subis respectivement par les différentes parties sous ces influences diverses sont de nature à n'y pas détruire Tactivité vitale, ils doivent avoir pour effet de faire que cette activité se subordonne aux forces incidentes : ils méritent le nom d'accommodation ; et, en un sens, on en peut dire autant de tous les changements ultérieurs. Ainsi la déduction nous fait pénétrer profondément dans les procédés paj' lesquels s'organisent les corps. Si impuissants que nous soyons aujourd'hui, et sans doute pour jamais, à comprendre comment un germe arrive à prendre la forme spéciale à sa race, nous pouvons pourtant comprendre les principes généraux qui président à ses premières modifications; et, à cause de l'unité de plan qui éclate aux yeux dans toute la nature, nous pouvons soupçonner que ces principes président aussi à toutes les modilications ultérieures.
Aujourd'hui se poursuit entre physiologistes une controverse qui ouvre un nouveau champ à l'application de la méthode déductive. C'est une question de savoir si, entre les diverses parties d'un organisme, il existe, ou non, une corrélation nécessaire; on peut, je crois, la résoudre a priori.
Cuvier, qui le premier aflirma l'existeuce de cette corrélation nécessaire, disait en avoir fait la base de ses reconstructions d'animaux éteints. Geoffroy Saint-IIilaire et de Blainville, placés à des points de vue différents d'ailleurs, contestèrent Ihypothèse de Cuvier; et cette discussion, qui tire quelque
intérêt de l'importance qu'elle a pour la paléontologie, a été reprise récemment, sous une forme un peu modifiée : MM. les professeurs Huxley et Owen ont l'un attaqué et l'autre défendu l'hypothèse.
Cuvier dit : « L'anatomic comparée est en possession d'un principe qu'il suffit de développer convenahlement pour dissiper toutes les difficultés : c'est le principe de la corrélation des formes dans les êtres organisés, grâce auquel on peut, à la rigueur, reconnaître chaque espèce d'êtres organisés à un fragment de l'une de ses parties. Tout être organisé est un ensemble, un système simple et complet, dont les parties se correspondent et par leur action réciproque concourent à une même fin déterminée. On ne peut changer une de ces parties sans affecter les autres; et, par suite, chacune d'elles, prise à part, Indique et donne le reste. » Là-dessus, il cite divers exemples : il montre que la forme d'une dent destinée à mâcher de la chair exige une certaine action de la mâchoire, et par suite une forme spéciale de son condyle; qu'il y faut aussi joindre des membres capables de saisir et de retenir la proie; par suite, des griffes , une certaine structure des os des pattes, une certaine forme de l'omoplate, et il termine en disant : « La griffe, l'omoplate, le condyle, le fémur et tous les autres os, pris séparément, donneront la dent ou toute autre partie ; et, en commençant par l'une quelconque d'entre elles, celui qui a une conception rationnelle des lois de l'économie organique pourrait reconstruire l'animal en son entier. »
La méthode de reconstruction dont il s'agit ici se fonde, on le verra, sur la liaison, nécessaire au point de vue physiolo-
gique , de ces divers caractères entre eux. L'argument de ! Cuvier ne consiste pas à dire : Une omoplate de telle forme peut être rapportée à un mammifère Carnivore, parce que tous j les mammifères carnivores à nous connus possèdent en fait de telles omoplates; mais bien : parce qu'ils doivent les avoir ainsi faites; parce que le mode de vie des carnivores serait impossible sans cela. Et, dans le passage cité, Cuvier affirme que le même rapport nécessaire, si manifeste, selon lui, dans de . pareils cas, se soutient entre toutes les parties du système : il ■ admet d'ailleurs que, par suite de l'imperfection de nos connaissances en pbysiologie, bien souvent nous sommes impuissants à découvrir ce lien nécessaire, et réduits ainsi à fonder nos inductions sur des relations observées, dont la raison nous échappe, mais qui nous paraissent constantes.
Or M. le professeur Huxley a fait voir récemment deux choses : d'abord, que la méthode empirique, introduite par Cuvier à titre secondaire et pour servir d'auxiliaire, sans plus, à la méthode rationnelle, est au fond celle dont Cuvier usait couramment, tandis qu'en pratique la méthode dite rationnelle restait à l'état de lettre morte; et ensuite, que Cuvier ! lui-même a plus d'une fois reconnu le caractère impraticable de la méthode rationnelle, au point de renoncer indirecte- i ment à y voir une méthode. Le professeur Huxley va plus loin | et soutient que la loi de corrélation nécessaire dont il s'agit n'est pas vraie. Il reconnaît bien la dépendance physiologique des parties entre elles, mais il refuse d'admettre qu'elle soit de nature à ne pouvoir être autre qu'elle n'est. » Ainsi les dents du lion et son estomac sont dans une relation telle, que l'un
est propre à digérer les aliments morne que les autres sont propres à broyer ; entre eux, il y a une corrélation physiologique; mais affirmer que c'est là une corrélation physiologique nécessaire, c'est-à-dire que nulle autre disposition n'aurait pu mettre aussi bien l'animal à même de vivre de chair fraîche, c'est ce que nous n'avons pas de raison de faire. Les dents auraient pu être fort différentes pour le nombre et la forme de ce que nous les savons être, et la structure de l'estomac aurait pu être profondément modifiée, sans que les fonctions de ces organes eussent été moins bien remplies. »
Ceci suffira pour donner aux lecteurs une idée de l'état actuel de la controverse. Notre objet ici n'est pas de nous étendre davantage sur les preuves alléguées de part et d'autre; tout ce que nous voulons, c'est de faire voir que la question peut se traiter par la déduction. Mais, auparavant, il nous faut indiquer brièvement deux points qui s'y rattachent indistinctement.
Dans sa défense de la doctrine de Cuvier, le professeur Owen use de l'argument dit odium theologicum. Ses adversaires, à l'en croire, « insinuent et prêchent sous le masque une doctrine qui renverse la croyance à l'Esprit Suprême. » Or, sans rechercher ici s'il est bien légitime de préjuger ainsi un point de science, il nous semble que l'accusation vient assez mal à propos. Qu'y a-t-il dans l'hypothèse de la corrélation nécessaire qui ne soit pas dans celle de la corrélation de fait et qui s'accorde particulièrement avec le théisme *? La persistance d'uD lien nécessaire, soit dans les successions, soit dans les concomitances de faits, est regardée généralement plutôt comme
une dérogation au pouvoir divin. Guvier dit : « Aucune de ces~^ parties ne peut être changée, que les autres n'en soient, affectées; et, par suite, chacune, prise à part, indique et donne le reste. » En d'autres ternies, dans la nature des choses, ht corrélation n'aurait pu être différente. Au contraire, selon le professeur Huxley, nous n'avons pas de preuve qu'il n aurait j^u en être autrement, et, au rebours, nous avons de fortes raisons de penser que les mêmes fins physiologiques auraient pu être atteintes différemment, La première doctrine mesure les possibilités au Créateur; la seconde rejette toutes ces limites sup posées par l'autre. Des deux, quelle est la plus exposée au reproche d'athéisme dissimulé?
Quant à l'auti'e point dont j'ai parlé, je penche pour l'opinion du professeur Owen. Je m'accorde avec lui à croire qu'une liaison rationnelle, au sens le plus élevé du mot, quand on peut l'établir, offre un appui bien plus solide à la déduction que non pas une liaison empirique, vérifiée uniquement par des observations accumulées. Bien entendu, par corrélation nécesr saire, nous n'entendons pas une corrélation où nous pourrions découvrir ou croire découvrir un dessein, mais une corréla- \ tion dont la contradictoire soit inconcevable : et c'est bien là l'espèce de corrélation, dont il s'agit dans la loi de Guvier. Eh bien ! à ce compte, la corrélation nous e&t connue avec plus de certitude par là cfue par la simple induction. A notre avis, le professeur Huxley, empressé à fuir cette erreur, de faire de la pensée la mesure des choses, ne se représente pas suhisamment un fait : c'est que notre idée de la nécessité est déterminée en nous par une certaine uniformité absolue qui se retrouve dans
nos expériences de tout genre; d'où il suit que, pour une corrélation organique, de ne pouvoir être conçue autre qu'elle n'est, cela revient à avoir pour garantie une induction bien supérieure en étendue à la simple observation des êtres organisés. Seulement, en réalité, il y a bien peu de corrélations organiques dont la contradictoire soit inconcevable. Qu'on trouve le crâne, les vertèbres, les côtes et les phalanges de quelque animal terrestre de la grosseur de l'éléphant; assurément, on sera sûr que les jambes de cet animal étaient d'une taille considérable, qu'elles étaient bien plus grandes que celles d'un rat ; et la raison que nous avons de croire à la nécessité de cette corrélation, ce n'est pas seulement l'ensemble de nos expériences sur les êtres organisés, mais toutes nos observations de mécanique touchant les masses et leurs supports. Toutefois, outre que les relations physiologiques vraiment dignes de ce nom sont fort rares, cette méthode a ses périls : elle nous expose à envelopper dans la classe des corrélations vraiment nécessaires des rapports qui ne le sont pas. Par exemple, l'œil semblerait être en corrélation nécessaire avec la surface du corps. La fonction de l'œil étant la vision, qui réclame la présence de la lumière, tout œil, aurait-on pu supposer, doit être placé à l'extérieur. C'est pourtant un fait que chez certains animaux, les cirrhopodes par exemple, les yeux (des yeux peut-être fort insuffisants d'ailleurs) sont enfoncés profondément dans la substance du corps. De môme, on eût pu croire à une relation nécessaire, chez les mammifères, entre les dimensions de l'utérus et celles du bassin. A priori, on eût jugé impossible que chez aucune espèce on pût trouver
un utérus bien développé, contenant un fœtus arrivé à sa \ pleine croissance, avec un bassin dont l'arcade est trop petite ' pour laisser passer le fœtus. Et, si le seul mammifère ayant une arcade pelvienne très-petite était un fossile, on en aurait conclu, selon la méthode de Guvier, que le fœtus devait être expulsé dans un état fort rudimentaire, et que l'utérus était, | proportion gardée, petit. Mais il se trouve qu'il existe un mam- | mifère vivant doué d'une arcade pelvienne très - étroite , la j taupe : et il nous offre un fait qui nous épargne cette conclu- | sion fausse. Le fait peut sembler anormal, mais le petit de la '
taupe n'est pas du tout expulsé à travers l'arcade pelvienne : )
/ il passe du côté opposé! Ainsi, tout en reconnaissant que cer- \
taines corrélations physiologiques directes peuvent être nécessaires, on voit qu'on a fort à craindre d'en envelopper d'autres dans le nombre.
En ce qui concerne le plus grand nombre des corrélations, y compris celles qui sont indirectes, je m'accorde avec M. Huxley à leur refuser tout caractère de nécessité; et c'est ce que je vais maintenant prouver par déduction. Commençons par exposer une analogie.
Quiconque a visité une grande usine métallurgique a vu là une paire de cisailles gigantesques, mues mécaniquement et ■ servant à couper en deux des barres de fer qui s'avancent à / intervalles réguliers entre les deux lames. Imaginons que ces ' lames fussent la seule partie visible de l'appareil : il suffirait d'en observer les mouvements (ou plutôt celui de Tune des deux, car il y en a généralement une qui ne bouge pas), pour voir, à la façon dont leur angle croît et décroît, et à la courbe
décrite par l'extrémité mobile, que ce mouvement doit s'exécuter autour d'un centre, que ce centre soit un pivot ou une boîte extérieure qui en tient lieu. C'est là une corrélation qu'on peut dire nécessaire. En outre, on poun-ait déduire que la lame mobile se prolonge de l'autre côté du centre de mouvement en un bras de levier auquel est appliquée la lorce motrice; mais, comme une autre combinaison est à la rigueur possible, on ne pourrait voir là qu'une corrélation hautement probable. Maintenant l'observateur, faisant un pas de plus, pourrait rechercher comment le levier reçoit son mouvement alternatif, et vraisemblablement il jugerait qu'il le reçoit d'une manivelle. Mais, pour peu qu'il fût mécanicien, il saurait que le levier peut recevoir ce mouvement d'un excentrique; ou encore, que le même effet peut être atteint à l'aide d'une came. En somme, il verrait qu'il n'y a pas de corrélation nécessaire entre les cisailles et les parties éloignées de l'appareil. Prenons un autre exemple. Dans une presse à imprimer, la plaque doit faire une oscillation verticale d'un pouce environ ; il faut en outre qu'elle exerce sa pression la plus énergique au moment où elle exerce à son point le plus bas. Maintenant, parcourez les magasins d'un fabricant de presses : vous y trouverez une demi-douzaine de dispositions mécaniques propres à produire cet effet; et tout mécanicien entendu vous dira qu'on en pourrait aisément inventer encore autant. Vous apprendrez encore du même maître que plus une machine est complexe, plus on peut concevoir d'arrangements divers de toutes les parties sauf une, sous cette condition de ne pas toucher à cette dernière. On objectera qu'entre une machine et un
organisme l'analogie n'est pas parfaite. Il est vrai, mais non pas en ce sens que les parties de la machine seraient en corrélation moiyis rigoureuse; au contraire, leur dépendance réciproque l'est davantage. Un organisme continuera à agir après la perte d'un ou deux de ses membres, ou après la disparition d'un poumon ; mais, qu'on enlève à Tune des deux machinée ci-dessus une partie d'égale importance, il y aura arrêt brusque. Si donc entre les diverses parties d'une machine la corrélation n'est pas nécessaire, bien moins encore l'est-elle entre les parties d'un organisme.
Reprenons la question en sens inverse : la même vérité nous apparaîtra encore. En suivant l'analogie précédente, on doit prévoir qu'une altération dans une partie donnée d'un organisme n'entraîne pas nécessairement une certaine série déterminée d'altérations dans les autres parties. « Aucune de ces parties, dit Guvier, ne peut être changée sans que les autres en soient affectées; et, par conséquent, chacune d'elles, prise à part, indique et donne tout le reste. » De ces deux propositions, on peut accepter la première; quant à la seconde, qui se présente à titre de conséquence, elle n'est pas vraie : car elle suppose que « tout le reste » ne peut subir, pour chaque cas, qu'un changement déterminé en nature et en degré, au heu que des changements de diverses natures et de divers degrés sont possibles. Pour le faire voir, nous aurons encore recours à une analogie tirée de la mécanique.
Si vous posez une brique sur l'une de ses faces étroites et que vous la poussiez, vous pouvez prédire avec certitude dans quelle direction elle tombera et quelle position elle prendra.
Si, la replaçant debout, vous posez par-dessus une autre brique, vous ne pouvez plus prévoir avec précision l'effet que produirait l'impulsion; et, si vous renouveliez l'expérience, vous auriez beau mettre le dernier soin à les replacer dans la même position, à leur appliquer la même quantité de force et selon la même direction, l'effet ne serait pas deux fois le même. Et plus l'ensemble se complique par l'addition de parties nouvelles et différentes, plus les résultats d'une perturbation deviennent variés et échappent au calcul. Si, au lieu de ces corps ainsi reliés par une vague relation mécanique, vous prenez un groupe dont les parties seront plus étroitement reliées, ainsi à l'aide de cordes, comme les os sont reliés par des muscles et des ligaments, il n'est pas moins évident qu'une force perturbatrice, venant à s'appliquer en un point du groupe, afî'ectera le reste d'une manière non pas définie, mais indéfinie; et que jamais un autre groupe ne pourra ressembler au premier assez parfaitement pour être affecté d'une façon tout à fait identique par une force perturbatrice équivalente. — Un autre exemple, fort clair et fort curieux de la même vérité, nous est fourni par les locomotives. C'est un fait bien connu de tous les constructeurs et de tous les mécaniciens que, sur une quantité de locomotives faites avec la plus grande précision possible sur le même patron, il n'y en aura pas deux qui travaillent exactement de même. Chacune aura son humeur. Le jeu des actions et réactions sera si variable de l'une à l'autre, que dans des conditions identiques chacune se comportera un peu différemment; et chaque mécanicien, avant de pouvoir tirer de sa machine tout le parti possil)le, a besoin
d'en étudier le caractère. Dans les organismes eux-mêmes, on voit clairement cette indétermination des réactions mécaniques. Deux enfants (jui jettent des pierres auront toujours deux attitudes plus ou moins différentes ; de môme deux joueurs de billard, deux joueurs qui donnent les cartes. Chaque individu a sa démarche propre : c'est un fait familier et q.ui éclaire mieux encore notre thèse. Or le mouvement rythmique de la jambe est simple, et, dans l'hypothèse de Guvier, il devrait produire sur le corps une réaction uniforme. Mais, par suite de ces petites différences anatomiques, qui ne détruisent pas lidentité spécifique, il n'y a pas deux individus qui fassent exactement les mêmes mouvements soit du tronc, soit des bras; il y a toujours quelque détail distinctif que l'œil d'un ami reconnaît.
Si nous arrivons aux forces perturbatrices qui ne sont pas mé-* caniques, la même vérité apparaît plus clairement encore. Plusieurs personnes s'exposent à une même violente ondée ; l'une d'elles n'en ressentira aucun malaise notable, l'autre en reviendra avec un rhume, une troisième avec un catarrhe, celleci avec une attaque de diarrhée, une dernière avec un accès de rhumatisme. Vaccinez plusieurs enfants du même âge, avec la même quantité de virus appliquée sur la même partie, et les symptômes ne seront pas identiques chez deux d'entre eux, ni en nature ni en degré. Une même quantité d'alcool, bue par deux hommes, enverra l'un au lit et fera de l'autre un parleur plus brillant qu'il n'a jamais été; l'un sera abruti, et l'autre irritable; chez l'un, mille senfiments aimables s'éveillent; chez l'autre, la haine. L'opium assoupit celui-ci et tient celui-là
UERDERT SPENCER.
éveillé : de même le tabac. Mais, sans multiplier ces exemples bien connus, répétons ce que j'entendais dire récemment à un de nos plus savants médecins : parmi les influences auxquelles notre corps est soumis, il n'y en a quasi pas une qui, dans des circonstances différentes, ne puisse produire des effets tout opposés.
Or, dans tous ces exemples, soit de mécanique soit autres, nous voyons une force qui se met à agir directement sur une partie d'un organisme, et indirectement sur le reste : d'après la théorie de Guvier, ce reste devrait en recevoir des modilications tout à l'ait déterminées. C'est ce que nous ne voyons pas en réalité. Le changement premier subi par une partie n'est pas en corrélation nécessaire avec ceux que reçoivent les autres, et ces derniers n'ont pas entre eux non plus des corrélations nécessaires. L'altération que la force perturbatrice apporte dans la fonction de l'organe sur qui elle agit n'implique pas une série particulière d'altérations dans le fonctionnement des autres organes; elle a pour suite l'une quelconque d'entre plusieurs séries d'altérations. D'où ce corollaire manifeste : une altération donnée dans la structure d'un organe, ainsi produite à la longue, n'aura pas pour conséquence une certaine série particulière d'altérations dans la structure des autres organes ; il n'y a pas de corrélation nécessaire entre les formes. Le point faible du principe de Cuvicr, c'est qu'il donne une i apparence excessive de détermination à la dépendance mu- I tuelle des diverses parties d'un organisme. Assurément il a ' raison de dire que « nulle de ces parties ne peut être modiliée que les autres n'en soient affectées ». Et si les individus d'une
espèce étaient absolument pareils jusque dans le plus petit dé- \ tail, s'ils étaient toujours quant à leur constitution dans le même état absolument, oui, alors chaque changement dans une partie serait suivi d'une série déterminée de changements dans le reste. Mais cette similitude absolue fait défaut : de là le vice de son raisonnement. De ce qu'il n'y a pas deux individus exactement semblables et pour la structure et pour leur état, il suit que jamais les changements produits par une force perturbatrice ne seront semblables et qu'ils pourront différer du tout au tout. Une balance équilibrée avec la dernière délicatesse pourra, mise en branle, pencher de côté ou d'autre, en vertu de quelque différence insensible ; de môme, l'équilibre organique de deux êtres de même espèce pourra, sous l'action d'une force perturbatrice unique, être rompu, les deux êtres s'en éloignant en sens inverses, cela grâce à une de ces légères dissemblances qui existent toujours entre eux. Puis, une fois cet équilibre rompu, si la même cause continue à agir, il pourra se produire en eux deux séries de changements organiques entièrement différentes.
Ainsi la paléontologie doit s'appuyer sur la méthode empirique. Nulle corrélation nécessaire ne peut être établie. Une espèce fossile, réduite à changer sa nourriture et sa façon de vivre, n'était pas nécessitée à subir la série particulière de modifications dont elle porte la trace ; à la faveur de quelque léger changement dans les causes occasionnelles, ainsi dans les saisons ou la latitude, elle eût pu subir une série de modifications tout autre, et cela sous l'empire d'une circonstance déterminante, de celles que les hommes appellent fortuites.
J'ose donc dire que la mélliode déduclive jette une vive lumière sur cette question si controversée de la physioloj^ie ; en môme temps, on voit aussi par notre façon de raisonner les limites à imposer à l'usage de cette méthode. Car si, comme on l'a vu, cette question extrêmement générale peut être traitée convenablement par la méthode déductive, d'autre part notre conclusion même indique que les faits d'organisation d'ordre plus spécial ne peuvent être traités ainsi.
La place qui m'est laissée va diminuant avec rapidité ; soyons bref. Je veux maintenant attirer l'attention sur une autre méthode propre à la recherche des vérités générales de la physiologie : déjà la physiologie lui doit une idée lumineuse; et pourtant elle n'y est pas encore reconnue formellement à titre de méthode. Il s'agit de la comparaison des phénomènes physiologiques avec les phénomènes sociaux.
Des corps individuels au corps social, il y a une analogie qui de tout temps a appelé l'attention de l'observateur. Sans doute cette analogie a été parfois, depuis les Grecs, entendue d'une façon grossière que la science moderne ne peut approuver; mais cette même science tend de jour en jour à faire voir qu'î7 . y a\k une analogie, et très-remarquable. Nous voyons sans doute ' avec clarté combien sont faux les parallèles qu'on croyait découvrir entre les différentes parties d'un homme et celles d'une nation; mais, nous le voyons aussi, les principes généraux qui président au développement et à la structure des corps organisés s'appliquent également aux sociétés. Le caractère premier des sociétés comme des êtres vivants, c'est que les unes et les
autres sont formées de parties unies par une dépendance mutuelle ; et de là, semble-t-il, doivent naître divers caractères communs. La plupart de ceux qui ont quelque peu pratiqué les faits principaux de la physiologie et de la sociologie à la fois commencent à voir dans cette ressemblance non plus une fantaisie plausible, mais une vérité scientifique. Et je suis fermement d'avis que cette vérité peu à peu acquerra des applications dont bien peu aujourd'hui soupçonnent l'étendue. /
En attendant, si une telle ressemblance existe, évidemment la biologie et la science sociale doivent s'éclairer l'une l'autre. Chacune apporte ses moyens propres d'investigation. Telles relations de cause à effet, que l'on observe aisément dans l'organisme social, peuvent nous amener à en chercher d'analogues chez l'individu ; et ainsi des questions sans cela inextricables pourront se débrouiller. Telles lois de croissance et de fonction, découvertes par le pur physiologiste, nous donneront parfois la clef de certains changements sociaux qui autrement seraient malaisés à comprendre. Les deux sciences, à supposer qu'elles doivent s'en tenir là, peuvent à tout le moins se prêter des idées et justifier mutuellement leurs conclusions : et ce j n'est pas peu que de s'entr'aider ainsi. Ce n'est pas une idée '^ de peu de valeur, cette idée de « la division physiologique du travail », que déjà l'économie politique a fournie à la biologie. Et, sans doute, elle en a bien d'autres à lui communiquer. \
Pour appuyer ce que j'avance là, je vais citer des cas où la première de ces sciences aide la seconde. Et d'abord voyons si les théories exposées jusqu'ici dans cet article ne trouvent pas un appui dans certains faits de l'organisme des sociétés.
Une des propositions que j'ai tâché d'établir, c'est que le développement chez les animaux ne consiste pas uniquement en une série de distinctions de parties, mais aussi en intégrations subordonnées à ces distinctions. Or, dans l'organisme social, noua retrouvons la même marche double ; bien plus, on remarquera que les intégrations, ici aussi, se rangent en trois genres, identiques à ceux de l'autre cas. Ainsi, nous voyons des intégrations produites par la simple croissance de parties adjacentes qui remplissent une mèaie fonction : exemple , la fusion de Manchester avec ses faubourgs, où l'on tisse le calicot. D'autres se produisent quand, de plusieurs places qui produisent une certaine denrée, l'une accapare de plus en plus les affaires et réduit les autres à dépérir; c'est ainsi que les districts drapiers du Yorkshire ont grandi aux dépens de ceux de l'ouest de l'Angleterre ; que le Straffordshire ayant attiré à lui toute la poterie, les fabriques qui florissaient à Derijy et ailleurs sont tombées en décadence. Enfin nous trouvons aussi de ces intégrations qui ont pour cause le rapprochement réel de parties dont le travail est le môme ; telle la concentration des journahstes dans Pater noster Row, des hommes de loi au Temple et alentour, des marchands de blé auprès de Mark Lane, des ingénieurs civils dans la grande rue George, des banquiers au centre de la Cité. Ainsi, nous le voyons, l'évolution des corps sociaux, comme celle des individus, comprend des intégrations comme des distinctions de parties, et de plus ces intégrations se rangent, dans les deux cas, en trois classes analogues ; raison de plus de voir dans ces intégrations une partie essentielle de la marche du développement, et qu'il faut faire
entrer dans la formule de cette marche. Et, quand on voit que dans le corps social ces intégrations sont provoquées par une identité de fonctions, on s'attache à l'hypothèse analogue en ce qui concerne l'organisme individuel.
Une autre proposition que nous avons essayé d'établir par déduction, c'est que les premières différences de parties visibles dans l'embryon qui se développe ont pour cause la différence des conditions où ces parties sont placées ; que, par là, le principe déterminant des modifications premières dans l'embryon, c'est l'adaptation de la constitution au milieu; et que peut-être, en faisant entrer dans notre formule les adaptations transmises par hérédité, on pourrait rapporter au môme principe toutes les distinctions de parties qui apparaissent plus tard. Or il ne faut pas considérer bien longtemps les faits pour voir que dans les sociétés les distinctions essentielles de parties s'accomplissent d'une façon analogue. Si, à mesure que les membres d'une société d'abord homogène multiplient et se dispersent, ils se séparent en parties diverses, cette séparation tient évidemment à la différence des milieux. Ceux qui se trouvent de vivre près d'un point choisi, peut-être à cause de sa position centrale, pour être un lieu de réunions périodiques, se font marchands, et une ville naît à cette place même ; ceux qui vivent dispersés continuent à chasser ou à cultiver la terre; ceux qui s'étendent sur un rivage maritime se livrent aux travaux de la marine. Et chacun de ces groupes subit telles modilications qui conviennent pour le rendre propre à sa fonction. A mesure que la société avance dans son développement, ces faits d'accommodation à des milieux particuliers vont se
multipliant avec rapidité. Grâce aux différences de sol et de climat, les paysans des diverses régions de la contrée s'appliquent à des travaux qui varient en partie d'une région à l'autre; ils se distinguent entre eux : les uns produisent du bétail, d'autres des moutons, ceux-ci du blé, ceux-là de l'avoine, du houblon ou du cidre. Tels qui vivent en des lieux où l'on découvre des couches de houille se font charbonniers ; les gens de Cornouailles se mettent mineurs, parce que le Gornouailles est riche en filons de métal; et là où le minerai de fer abonde, la métalkirgie du fer est l'industrie principale. Si Liverpool s'est chargée du soin d'importer le coton, c'est que Liverpool est près du district où l'on travaille le coton; et c'est pour un motif semblable que HuU est devenue le premier port pour l'importation des laines étrangères. L'établissement même des brasseries, des teintureries, des ardoisières, des briqueteries, suit une règle identique. Si bien qu'à voir l'ensemble, comme à considérer les détails , c'est pour obéir à des circonstances locales que les districts d'un corps social s'attachent à des métiers spéciaux, dont ils font comme leur caractéristique. Des unités d'abord semblables qui forment la masse sociale, il se fait divers groupes, dont chacun adopte la fonction à laquelle le prédestine sa situation propre; et tous s'accommodent à leur condition. Ainsi la même cause à laquelle nous avons a priori attribué surtout les distinctions de parties chez l'individu nous apparaît a posteriori comme le principe essentiel de celles qui se font dans les corps sociaux. Bien plus, si nous avons induit que les changements de l'embryon, sans se rapporter dircctcni( nt à la même cause, pourraient bien être les résul-
LA PHYSIOLOGIE TRANSCENDANTE 28t
tats d'accommodations antérieures transmises par hérédité, ■ dans les sociétés à l'état d'embryon, les changements qui ne sont pas dus immédiatement à des accommodations se ramènent pour ressentie], on peut s'en assurer, à des accommo- I dations subies jadis par la société mère. Les colonies fondées ( par des nations différentes, d'une 'part, offrent à leur tour -le spectacle partout identique de districts qui se font un rôle I spécial pour les mêmes motifs que ci-dessus, et d'autre part elles s'éloignent de plus en plus les unes des autres, à mesure qu'elles imitent dans leur organisation les nations d'oîi elles sortent. Un établissement français ne se développe pas tout à
fait de la même manière qu'un anglais; et tous deux prennent
une tournure bien différente de celle des établissements ro- 1
mains. Or si, dans les sociétés, la distinction des parties a pour ; cause d'abord l'accommodation directe de leurs unités à des conditions diverses, puis l'influence transmise d'accommodations semblables subies par les sociétés mères, c'est encore là un argu- i ment pour la conclusion à laquelle nous sommes arrivés d'ailleurs que, chez les individus, la distinction des parties est l'effet d'accommodationsindirectes, combinées aveccelles desancêtres. C'est ainsi que la science sociale vient confirmer les découvertes de la physiologie. Maintenant, considérons une idée qui nous est suggérée de même. Une manufacture, ou tout autre établissement qui produit, ou une ville qui en est composée, est un appareil chargé d'élaborer quelque denrée que consomme la société dans son ensemble : on peut y voir l'analogue d'une glande ou d'un viscère chez l'individu. De plus, si nous cherchons quel est le mode primitif de croissance d'un de ces ■
établissements, le voici. Tout commence par un ouvrier isolé, qui vend lui-même les produits de son travail. Son commerce prospérant, il emploie des aides, qui sont ses lils ou des apprentis, et ainsi il n'est plus marchand de ses seuls produits, mais de ceux d'autrui. Ses affaires continuant à s'étendre, il lui faut multiplier ses aidefe, et son commerce finit par être assez important pour qu'il doive s'y consacrer tout entier : en d'autres termes, il cesse d^ètre producteur, il n'est plus qu'un intermédiaire par qui les produits d'autrui arrivent au public. Si sa fortune s'accroît encore, bientôt il se trouvera hors d'état de mener seul même la vente de ses denrées; il lui faudra prendre des employés, probablement parmi les gens de sa famille, pour l'aider dans son commerce; il ne sera plus que comme un canal principal, auquel seront adjoints des canaux secondaires; et ainsi de suite sans cesse. En outre, quand il arrive, comme dans un Manchester ou un Birmingham, que de nombreux établissements du même genre surgissent en un même lieu, les choses sont poussées encore plus loin dans cette voie. Alors apparaissent des facteurs et des commissionnaires, qui sont comme des canaux par où passent les produits de plusieurs usines; et, à ce que je crois, ces facteurs furent d'abord des manufacturiers qui se chargeaient de placer les produits d'usines plus petites en même temps que les leurs propres, et qui finissaient par être de simples marchands. Nous avons vu, sous une forme tout opposée, dans ces dernières années, ce développement se reproduire avec tous ses détails pour nos entrepreneurs de chemins de fer. Nous voyons parmi nos contemporains actuels plusieurs hommes dont la vie nous
offre le spectacle de ce développement dans son entier : ils furent d'abord terrassiers, maniant la pioche et la brouette; puis ils obtinrent en sous-ordre quelque petite entreprise, à laquelle ils travaillaient avec les gens à leurs gages; ensuite, ils se chargèrent d'entreprises plus considérables et prirent à leur service des contre-maîtres; aujourd'hui, ils se chargent de Pentreprise de chemins de fer entiers, quitte à en céder des portions à des sous-entrepreneurs. En d'autres termes, voilà des hommes qui d'abord étaient des Ouvriers; ils ont tini par être comme un canal principal, d'où partent divers canaux secondaires, eux-mêmes ramifiés en canaux plus petits ; c'est par ces canaux que l'argent (c'est-à-dire l'aliment) fourni par la société arrive jusqu'aux gens qui font réellement le chemin de fer. Or, et ce n'est pas là une question oiseuse, n'est-ce pas justement la même marche que suivent à l'origine dans leur développement les organes sécréteurs et excréteurs de ranimai ? Nous le savons, ces organes sont d'abord des grappes de cellules distinctes; puis ils apparaissent sous forme de follicules groupés et dont chacun contient plusieurs cellules; enfin, ce sont des masses composées de tels groupes et traversées par des conduits. Mais si, à suivre l'analogie, ce doit être là le mode original de développement de ces organes, il est à croire, pour la même raison, que ce mode ne se maintient pas plus tard. En effet, dans le corps social, la chose est visible, les établissements industriels ne se forment plus en général en passant par cette série de modifications, et la plupart aujourd'hui surgissent d'un coup, grâce à la transformation de divers individus eu maître, commis, contre-maîtres, ouvriers, etc. Et
(le même, les organes, au lieu de se former par cette méthode d'approximation, peuvent naître parfois par une transformation directe, qui des éléments organiques tire, sans les faire passer par aucune combinaison intermédiaire, la forme voulue. Il y a des organes qui se forment ainsi, le fait est avéré, et ici l'a nalogie fait surgir cette question nouvelle : Est-ce que la méthode de production directe est alors substituée à la méthode indirecte?
Par ce peu d'exemples, on voit assez que nous avions rais on de le dire, l'étude des corps organisés peut tirer des
secours indirects de l'étude des corps politiques : des secours, ou pour le moins des indications. Ainsi la méthode inductive, à laquelle se restreignent la plupart des physiologistes, outre l'aide puissante qu'elle peut emprunter à la méthode déduc-
tive, peut aussi trouver un auxiliaire dans la méthode sociologique.
{Lecture faite à l'Institut d'Anthropologie, le ii juin 137o.)
Nécessité de tracer un pla)i de cette science avant de l'aborder : règle de la division du travail. — Principe de ce plan : aller du plus général au plus spécial. — 3 sections : f''. Degré du développement mental «laus les différentes races. — 2«. Différences générales des sexes quant au moral. — 3». Caractères spéciaux de chaque race.
Section I. Évolutiox mextale géxérale. — 1° La masse mentale des différentes races, principe de leur influence. — Causes physiques et sociales. — 2° Complexité des actes moraux. — 3° Rapidité du développement mental : précocité et arrêt plus ou moins prématuré des progrès de l'esprit. — 4" Plastirité de l'esprit : stabilité des coutumes. — o» Instabilité des états psychologiques : quelles facultés elle affecte. — 6" Irritabilité; progrés dans l'apaisement des caractères. — 7» Effets du croisement des races.
Section II. Comparaison des sexes. — 1° Leur différence considérée <^uaut au degré qu'elle atteint. — 2° Quant à la masse et à la complexité des actes. — 3° Variabilité de cette différence, d'une race à l'autre. — 4° Causes de cette différence. — 5° Différence quant à la plasticité de l'esprit. — 6° Sentiment du sexe.
Section III. Caractères plus spéciaux des différentes races. — 1" Instinct à' imitation. — 2" Curiosité. — 3" Qualité de riutelligeuce. — i° Talents spéciaux, et notamment talents artistiques. — 5' Sentiments spéciaux (sociabilité, etc.,\ — 6' Sentiments altruistes : pitié, générosité, justice.
Supériorité de ces études sur les observations purement physiques auxquelles se li\Te l'anthropologie. TR.
Au cours d'une discussion que je soutenais avec deux membres de l'Institut anthropologique sur la tâche qui doit revenir à la section de psychologie, je proposai certaines idées qu'ils me prièrent de mettre par écrit; je le promis. Quelques mois après, ma promesse me fut rappelée ; mais je ne pus me remettre dans l'esprit quelles étaient au juste ces idées. En cherchant à m'en souvenir, je fus conduit à jeter un coup d'œil d'ensemble sur l'objet de la psychologie comparée de l'homme. Le résultat fut l'Essai que voici i.
Pour étudier avec méthode un problème dans son entier, ou une seule partie de ce problème, il est bon d'en faire d'abord une revue générale : à peine est-il besoin de le dire. La pensée se perd dans le vague, si on ne lui a pas hxé un champ, avec des bornes et des limites bien déhnies. Et de même, si l'on se borne à étudier une partie d'une question, sans en voir le rapport au tout, on s'expose à bien des erreurs. On ne peut se
1 . Cet Essai a déjà été traduit : néanmoins la présente traduction est entièrement nouvelle. (TR.)
faire une idée juste de l'ensemble d'une question sans en con-
, naître quelque peu les parties; on ne peut se faire une idée
I nette d'une partie sans savoir quels rapports elle a avec l'en-
\ semble.
En dressant la carte de la psychologie comparée de Tliomme, nous nous préparons à conduire nos reclierches avec plus de méthode. En cela comme en toutes choses, la division du travail rendra le progrès plus facile; mais, pour que cette division soit possible, il faut que l'ouvrage soit lui-môme divisé d'après
; un principe.
Ici, on peut fort bien diviser le sujet entier en trois sections principales, en allant de la plus générale à la plus spéciale.
La première section traitera du degré où est arrivé le développement mental dans les différents types humains, à en juger par leurs moyennes respectives : on tiendra compte ici de la somme des manifestations mentales et de leur complexité. Cette section comprendra le rapport qu'il y a entre ces caractères des races et leurs caractères physiques, volume et constitution du corps, volume et constitution du cerveau. Elle comprendra aussi les recherches relatives au temps nécessaire pour achever le développement de l'esprit, et au temps pendant lequel la puissance mentale se maintient à l'état adulte, comme aussi à certains caractères, les plus généraux de toute activité mentale, tels que la plHS ou moins grande persistance des émotions et des séries de faits intellectuels. Il faudra traiter à la même place du rapport entre le type mental général et le type social général.
Nous pouvons placer dans la seconde section les recherches
LA PSYCHOLOGIE COMPARÉE DE L'HUMANITÉ 289 ayant trait aux différences des sexes dans chaque race quant à leur nature mentale. Cette section comporterait des questions telles que les suivantes : Quelles sont, à l'égard du nombre et de la complexité des opérations mentales, les différences, si toutefois il y en a, qui se retrouvent dans toutes les races entre les hommes et les femmes ? Ces différences varient-elles en degré, ou en nature, ou des deux façons ? Y a-t-il des raisons de croire qu'elles soient susceptibles d'augmentation ou de diminution? Quels sont dans chaque cas leurs rapports avec la manière de vivre, la constitution de la famille et celle de la société? Cette division tendrait aussi à embrasser les sentiments réciproques des sexes, avec leurs variations de qualité et de quantité; aussi bien que leurs sentiments respectifs envers leurs enfants, avec les variations analogues.
On peut réserver pour une troisième section les caractères plus spéciaux qui distinguent l'état mental des différents types d'hommes. Certains de ces caractères spéciaux consistent en ce que les facultés communes à tous s'unissent en des proportions différentes chez les uns et chez les autres; certains viennent de ce que telles races ont des facultés qui chez d'autres font défaut ou à peu près. Chacune de ces différences, dans chacun de ces groupes, dès que la comparaison l'a fait ressortir, doit être étudiée dans ses rapports avec le degré de développement mental atteint, et dans ses rapports avec la manière de vivre et l'état social : ces rapports doivent être traités comme rapports de causalité.
Telle est l'esquisse de ces diverses sections. Étudions maintenant dans le détail les subdivisions que contient chacune d'elles :
HEUUEUT SPENCER. 19
290 ESSAIS SCIEXTIFIQUES
1. Sous le titre d'évolution mentale générale, nous pouvons placer d'abord l'étude du caractère que nous appellerons la masse mentale.
lo Masse mentale. — L'expérience quotidienne nous prouve que les êtres humains diffèrent par la masse de leurs manifestations mentales. L'intelligence des uns, si forte qu'elle soit, agit peu sur leur entourage; d'autres, au contraire, même quand ils débitent des lieux communs, produisent sur leurs auditeurs un effet qui passe l'attente. Il suffit de comparer ces deux sortes d'hommes pour voir qu'en général, ici, la différence tient à l'influence du langage naturel des émotions. Derrière la vivacité intellectuelle de l'un, on ne sent aucune force de caractère, tandis que l'autre a un élan à emporter tout obstacle, et, pour soulever les émotions, une puissance qui le revêt d'un caractère formidable.
Évidemment, les variétés de l'espèce humaine diffèrent beaucoup à cet égard. Sans parler de la diversité de leurs sentiments, elles les ressentent aussi à des degrés différents. Les races supérieures dominent les races inférieures principalement en vertu de leur plus grande énergie, signe d'un volume mental plus considérable. De là une série de questions; en voici quelques-unes: — a. Quel rapport y a-t-il entre le volume mental et le volume corporel? Évidemment, les petites races ont une infériorité naturelle de ce côté. Mais on voit aussi des races qui, pour la taille, se valent à peu près, les Anglais et les Dammarahs par exemple, et qui diffèrent grandement pour le volume mental, b. Rapport du volume mental avec le volume du cerveau. Étant donnée cette loi générale que, chez
la même espèce, le volume du cerveau augmente avec le volume du corps (quoique non pas dans la même proportion), jusqu'à quel point pouvons-nous rapporter l'excédant de volume mental de la race supérieure à un excédant de volume du cerveau, déduction faite de ce qui lient à la supériorité de volume du corps? c. Quel rapport y a-t-il, s'il y en a un, entre le volume mental et l'état physiologique indiqué par la vigueur de la circulation et la richesse du sang, en rapportant ces deux qualités à la manière de vivre et à Taliraentation générale ? d. Quels sont les rapports de ce caractère avec les divers états sociaux, vie nomade ou vie sédentaire, vie de pillage ou vie d'industrie?
2P Complexité mentale. — Les races diffèrent entre elles par le plus ou moins de complication des constructions de leur esprit. Pour bien entendre ceci, qu'on se souvienne des différences que présente chez nous l'esprit de l'enfant comparé avec celui de l'homme mûr : car nous avons là une image parfaite de la distance entre le sauvage et l'homme civilisé. L'enfant nous apparaît tout entier plongé dans des faits particuliers. C'est à peine s'il reconnaît les idées générales même humbles, et, quant à de plus hautes, il ne s'y élève pas. Il s'intéresse aux individus, aux aventures où une personne est en jeu, aux affaires domestiques; mais aux questions politiques ou sociales, nullement. 11 met sa vanité dans ses habits ou dans de petites entreprises; quant à la justice, il la sent peu : c'est ainsi qu'il s'empare violemment des jouets d'autrui. Déjà les facultés mentales les plus simples entrent en jeu; mais on ne voit pas apparaître ces opérations compliquées, dues à i'ia-
tervention de facultés nouvelles, qui naissent elles-mêmes des [acuités précédentes et plus simples. Entre les esprits des races inférieures et supérieures, on voit pour la complexité des différences analogues : il faudrait établir des comparaisons pour en déterminer la nature et le degré. Ici encore, la recherche peut se diviser, a. Rapport entre le volume et la complexité mentale. Ne varient-ils pas d'ordinaire ensemble? b. Rapport de la complexité mentale avec la complexité de l'état social; c'est-à-dire : ces deux genres de complexité n'échangent-ils pas entre eux des actions et réactions?
3° lîapidité du développement mental. — C'est une loi que les organismes mettent d'autant plus de temps à se développer qu'ils sont plus élevés; en conséquence, on doit s'y attendre, les races humaines inférieures arriveront plus tôt au bout de leur développement mental que les supérieures; et c'est ce que nous avons des raisons de croire. Des voyageurs, revenant de tous pays, nous parlent tantôt de l'extrême précocité des enfants chez les peuples sauvages ou à demi civiUsés, tantôt de l'âge peu avancé où s'arrête leur progrès mental. Celte différence-là est générale, et nous en avon assez de preuves pour qu'un surcroît soit inutile : néanmoins, il faut étudier la question, et voir si le contraste subsiste du haut en bas de la hiérarchie des races, si par exemple l'Australien diffère autant à cet égard de l'Hindou que l'Hindou de l'Européen. De là une subdivision comprenant divers chapitres; en voici quelquesuns : a. Cette rapidité dans le développement et cette précocité dans l'arrêt se manifestent-elles toujours d'une façon inégale dans les deux sexes? en d'autres termes, trouve-t-on, dans les
types inférieurs, des différences proportionnelles quant à la rapidité et au degré de développement, comparables à celles qu'on voit dans les types plus élevés? b. Le rapport qu'on observe, dans quelques cas, entre la période d'arrêt et celle de puberté, se retrouve-t-il dans la plupart des cas? c. La précocité de la décadence mentale est-elle en proportion de la rapidité du développement? d. Peut-on, à d'autres égards, dire que, dans les types inférieurs, le cycle entier des changements mentaux, progrès, stabilité, décadence, prenne un moins long temps?
i° Plasticité comparée. — Y a-t-il quelque relation entre la souplesse que conserve l'esprit chez l'adulte, d'une part, et d'autre part le volume, la complexité, la rapidité du développement? A considérer le règne animal dans son ensemble, il y a des raisons de croire qu'an type mental inférieur et arrivant vite à son plein essor va avec une nature plus automatique. Les êtres dont l'organisation est humble, et que guident presque entièrement des actes réflexes, ne reçoivent que peu de modifications de leurs expériences individuelles. A mesure que le système nerveux se complique, les hmites où son action se renferme deviennent plus lâches ; et, chez les êtres plus élevés, nous voyons l'expérience de l'individu prendre de plus en plus de part dans la direction de sa conduite : il est de plus en plus propre à recevoir des impressions nouvelles et à tirer parti de ses acquisitions. A cet égard, il y a entre les races humaines inférieures et supérieures un contraste. Souvent, les voyageurs nous parlent des habitudes immuables des sauvages. Les nations demi-civilisées de l'Orient ont eu de
tout temps pour caractère des coutumes plus rig-ides que celles des nations plus civilisées de l'Occident. Par l'histoire ! des nations les plus avancées, on voit qu'aux temps anciens ■ les idées et les habitudes étaient moins souples qu'aujourd'hui. ' Comparez les diverses classes ou les individus qui vous entou- ^ rent, et vous verrez que les esprits les plus développés sont les plus plastiques. De là des recherches sur la plasticité comparée des esprits, dans ses rapports avec la précocité et le prompt achèvement de leur développement : il sera bon d'y joindre des recherches sur ses rapports avec l'état social, car elle en est un des facteurs et en reçoit un effet en réaction .
5° Variabilité. — Si l'on dit d'un esprit que ses actes sont des plus inconstants, et en même temps qu'il a une nature en somme plus changeante, on semble se contredire. Mais, si l'on entend cette inconstance des actes qui se succèdent en lui de minute en minute, et cette immutabilité de la moyenne de ces actes, prise sur une longue série, la contradiction disparaît : et l on comprend que ces deux caractères puissent se rencontrer ensemble et que la chose soit môme ordinaire. Voyez un petit enfant : toute perception le -lasse vite ; sans cesse il lui faut un objet nouveau, qu'il abandonne bientôt pour quelque autre; cent fois par jour il passe du rire aux larmes : il ne se maintient donc guère dans un même genre d'actes mentaux; tousses états, intellectuels et sensibles, sont passagers. Et pourtant il n'est pas aisé de changer la nature de son esprit. Sans doute, de lui-même il change et suit son cours naturel ; mais longtemps il demeure impuissant à recevoir des idées, des émotions autres que simples. Cbez le jeune garçon, les varia-
lions de l'intelligence et de la sensibilité sont moins rapides, et l'esprit est plus accessible à l'éducation. Les races humaines inférieures nous offrent ces deux traits réunis : un caractère moyen peu souple, avec des manifestations passagères des moins uniformes. A parler en gros^ ces races sont incapables d'une modification durable, et toutefois n'ont de constanci3 ni dans l'intelligence ni dans les émotions. Dans les livres, nous voyons que certaines races inférieures ne peuvent garder leur attention fixée plus de quelques minutes, même sur un objet qui ne provoque que des actes très-simples de l'esprit. De même en est-il pour leurs émotions : elles durent moins que celles des hommes civilisés. Toutefois, il y a ici des restrictions à faire; et, pour fixer la portée de ces restrictions, quelques comparaisons sont nécessaires. Le sauvage montre beaucoup de ténacité dans l'exercice des facultés intellectuelles inférieures. Il ne se fatigue pas d'observations de détails; il ne se lasse pas davantage quand il s'agit de faire usage des sens, comme il le faut pour fabriquer ses armes et ses ornements : il restera un temps prodigieux à tailler des pierres, etc. De même pour la sensibilité : il montre de la ténacité non-seulement pour ces petits travaux d'industrie, qui ont bien leurs motifs, mais aussi à l'égard de certaines passions, surtout la vengeance. Donc, en étudiant les divers degrés de la variabihté mentale, telle qu'elle se montre dans la vie quotidienne des différentes races, nous devrons rechercher jusqu'à quel point elle s'étend à l'esprit tout entier, ou si elle se restreint à quelques parties.
6° Vivacité des impulsions. — Ce caractère est en relation
étroite avec le précédent : les émotions passagères ont pour effet de jeter l'esprit tantôt dans une voie, tantôt dans une autre, sans aucune suite. Mais la vivacité des impulsions peut fort bien se considérer à part, car sous ce chef se trouvent d'autres faits qu'un pur manque de suite. Quand on compare les races humaines inférieures avec les supérieures, on voit qu'en général la brièveté dans les sentiments va avec la violence. Ces émotions qui, chez les races inférieures, s'emparent de l'homme comme par accès, sont excessives autant que passagères , et il est à croire que ces deux caractères ne sont pas sans rapport : la violence amène un épuisement plus rapide. On voit clairement cette liaison dans les passions de l'enfance. Viennent ensuite diverses questions intéressantes touchant la vivacité des impulsions et son rapport inverse avec le degré de développement atteint. Chez un être prompt à s'émouvoir, les phénomènes nerveux diffèrent moins des actes réflexes que chez un individu calme. Dans les actes réflexes, nous voyons une e>citation se transformer soudain en mouvement, sans que le reste du système nerveux intervienne, si ce n'est parfois et faiblement. Elevons-nous à des actes plus hauts, à ceux que dirigent des excitations combinées en groupes de plus en plus complexes : on ne voit plus ces excitations se décharger instantanément, sous forme de mouvements simples; les mouvements se composent, s'ajustent d'une manière plus variable et qu'on peut déjà dire délibérée; ils sont convenablement mesurés et proportionnés entre eux. De même les passions et les sentiments, selon qu'on les prend dans des naturels plus ou moins développés. Prenez un individu en qui la sensibilité est
peu complexe : un événement soulève en lui une émotion ; aussitôt elle éclate, elle passe en acte, avant qu'aucune autre émotion ait pu entrer en ligne ; et de même pour chacune des autres, quand son tour vient. Mais quand, chez un individu, les émotions possibles viennent à former un organisme plus ' complexe, les émotions simples s'y trouvent coordonnées tellement qu'elles ne peuvent s'éveiller l'une sans l'autre. Avant qu'une d'elles, éveillée, ait pu produire un acte, l'excitation I s'est communiquée à d'autres, qui souvent sont opposées à la première; de là toute une combinaison de tendances, d'où résulte une conduite modifiée en conséquence. Ainsi la promptitude à s'émouvoir décroit, et l'émotion devient plus durable. La hgne de conduite de l'individu est déterminée par plusieurs émotions concourantes, qui ne sont pas exagérées au point de ■ s'épuiser, et par suite elle a plus de continuité ; la force dépensée en spasmes s'évanouit, et l'énergie totale s'accroît. Si l'on se place à ce point de vue, on voit naître diverses ques- ] tions intéressantes au sujet des différentes races d'hommes. / a. Mis à part le degré du développement mental, quels sont les autres caractères corrélatifs de la vivacité des émotions ? Car, , toute différence dans le degré d'élévation du type étant mise î de côté, les races du nouveau monde paraissent moins promptes à s'émouvoir que celles de l'ancien continent. Faut-il voir là 1 une apathie tenant à la constitution? Peut-on établie une proportion (toutes choses égales d'ailleurs) entre la vivacité physique et la promptitude mentale à s'émouvoir? b. Quel rapport y a-t-il entre ce caractère et l'état social? Evidemment, avec un naturel toujours prêt à éclater, comme celui du Bush-
man, l'homme n'est pas propre à la société; et d'ordinaire la vie en commun, une fois établie, n'importe comment, amortit cette vivacité, c. Quelle part faut-il attribuer, dans cette œuvre d'apaisement, aux sentiments que développe l'état de société : ainsi, la peur de l'entourage, l'instinct de sociabilité, le désir d'amasser du bien, les sentiments de sympathie, le sens du juste? Tout sentiment qui, pour grandir, a besoin du milieu social, suppose la conception de certaines conséquences plus ou moins éloignées : il suppose donc un frein imposé à l'élan des passions simples. De là ces questions : Selon quel ordre, avec quels degrés d'intensité, entrent-ils en jeu? Comment se combinent-ils?
7° On peut ajouter ici un problème générai d'une espèce différente : Quel est l'effet du mélange des races sur la nature mentale? Dans tout le règne animal, nous avons lieu de le croire, tout croisement entre variétés qui sont devenues trop étrangères l'une à l'autre ne produit au physique rien de bon ; au contraire, l'union entre variétés légèrement différentes donne, au physique, de bons effets. En est-il de même pour la nature mentale? D'après certains faits, le mélange entre races d'hommes très-dissemblables parait produire un type mental sans valeur, qui n'est bon ni pour mener la vie de la race supérieure, ni pour celle de l'inférieure, qui n'est propre enfin à aucun genre de vie. Au contraire, des peuples de même origine, qui, ayant vécu durant plusieurs g'énérations dans des circonstances différentes, se sont légèrement écartés l'un de l'autre, donnent, on le voit parfois, par croisement, un type mental supérieur à certains égards. Dans son livre sur les Hu-
LA PSYCHOLOGIE COMPARÉE DE L'HUMANITH 299 guenots, M. Smiles fait remarquer le grand nombre d'hommes ^ qui se sont distingués chez nous et qui descendaient de réfugiés flamands et français; et M. Alphonse de Candolle, dans son Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles, montre que, parmi les descendants des Français réfugiés en Suisse, on compte une proportion extraordinaire d'hommes de science. Sans doute, ce fait peut être rapporté, pour une part, à la na- | ture originale de ces réfugiés, car ils avaient assurément cette indépendance de caractère, qui est le principe de l'originalité; mais pourtant il est à croire qu'une partie aussi est due au mélange des races. A l'appui, nous avons une preuve qui, cette lois, ne souffre pas deux interprétations. Le professeur Morley ^' appelle notre attention sur ce fait que, durant sept siècles de notre histoire primitive, « les meilleurs esprits d'Angleterre | sont nés sur cette bande de terre, où les Celtes et les Anglo- Saxons se rencontraient. » De même, M. Galton , dans ses Savants anglais, fait voir que, dans des temps plus récents, les savants sont sortis surtout d'une région intérieure, qui court en général du nord au sud et qui, on le conçoit, doit contenir plus de sang-nièlé qu'il n'y en a à l'ouest ou à l'est. A priori, \ on peut s'attendre à ce résultat que deux natures, adaptées à j deux séries légèrement différentes de conditions sociales, ' s'unissent : il est à croire qu'il en sortira une nature un peu plus plastique que l'une ni l'autre, plus facile à recevoir les impressions d'un milieu qui se renouvelle par le progrès de la vie sociale, et par là plus propre à créer des idées neuves et à manifester des sentiments d'une forme particulière. Ainsi la psychologie comparée de l'homme fera bien d'embrasser les ^
effets du croisement sur l'esprit; et de là des questions secondaires, comme: Jusqu'à quel point la conquête d'une race par une autre a-t-elle été pour la civilisation un instrument de progrès en aidant au croisement, comme elle l'a été à d'autres égards ?
II. La seconde des trois grandes divisions indiquées au début est moins vaste. Toutefois, la comparaison de la nature mentale dans les deux sexes, et cela dans chaque race, soulève encore des questions fort intéressantes et de grande importance.
l» Différence entre les sexes quant au degré. — C'est un fait reconnu que la différence entre les hommes et les femmes au physique n'est pas également marquée dans toutes les races. Cette différence est plus forte par exemple chez les races barbues que chez les races imberbes. Dans les tribus de l'Amérique du Sud, l'homme et la femme ont une ressemblance générale dans les formes, etc., qui dépasse ce qu'on voit d'ordinaire ailleurs. D'où une question qui s'offre d'elle-même : La différence des sexes quant à la nature mentale est-elle constante ou variable en degré? Il n'est pas vraisemblable qu'elle soit constante; dès lors, quelle est l'étendue de la variation, et sous quelles conditions se produit-elle?
2° Différence quant à la masse et à la complexité. — La comparaison entre les sexes peut naturellement se subdiviser de la même façon que la comparaison entre les races. Avant tout, il faudra considérer la masse et la complexité mentales relatives. Si l'on admet que la répartition tiès-inégale entre les deux sexes de la tâche dans Tœuvre de la reproduction est la cause
LA PSYCHOLOGIE COMPARÉE DE L'HUMANITÉ 301 de leur dissemblance quant à la masse mentale, comme quant au physique, on pourra étudier cette différence, en la rapportant aux différences de fécondité des diverses races, aux divers âges où la fécondité commence, à la longueur du temps qu'elle dure.
Cette question en appelle une autre, qui en est voisine : Dans quelle mesure le développement de l'esprit chez les deux sexes reçoit-il une influence de leurs habitudes respectives de nourriture et d'activité physique? Chez beaucoup de races "^ mférieures, la femme, traitée avec une extrême brutalité, est j au physique fort au-dessous de l'homme : la cause en est sans \ doute à la fois dans l'excès de travail et le manque de nourriture. Cette cause ne produit-elle pas en môme temps un arrêt 1 dans le développement mental ?
30 Variabilité des différences. — Si la dissemblance physique et mentale des deux sexes n'est pas une constante, alors, à supposer que toutes les races sont des branches sorties d'un même tronc primitif, il faut que dans chaque sexe les différences se soient transmises à travers les générations en s'accumulant. Si, par exemple, l'homme préhistorique fut imberbe, alors, pour (ju'une variété d'hommes pourvus de barbe se produisît, il a fallu que dans cette variété les mâles transmissent à leurs descendants du même sexe une barbe de plus en plus abondante. Si l'hérédité peut ainsi être limitée à un sexe, et nous^ en avons des exemples nombreux dans tout le règne animal^ le fait peut bien arriver pour les dispositions du cerveau, comme pour celles d'autres organes. D'où cette question : Chez les divers types de l'iiumanité, les différences des sexes quant à
la nature mentale ne peuvent-elles pas être de genres et de degrés divers ?
4° Causes de ces différences. — Peut-on observer quelque relation entre ces différences variables et les parts variables que les deux sexes peuvent prendre aux travaux de la vie? Admettons que les effets de l'iiabitude sur la fonction et la structure de l'organe s'accumulent, que l'hérédité soit limitée par le sexe; alors si, dans une société donnée, les actes d'un sexe diffèrent, durant de longues générations, des actes de l'autre, l'esprit de chaque sexe, on doit s'y attendre, subira une accommodation propre. On peut citer quelques exemples à l'appui. Chez les Africains du Loango et d'autres contrées , comme aussi chez certaines tribus montagnardes de l'Inde, il y a une différence tranchée entre l'homme et la femme : Tun est mou, l'autre active : sans doute une vie industrieuse est devenue si naturelle aux femmes, qu'elles n'ont plus besoin d'y être contraintes. Evidemment, de tels faits font venir à l'esprit toute une longue suite de questions. La limitation de l'hérédité à un seul sexe peut expliquer les différences qui séparent l'esprit de l'homme de celui de la femme dans toutes les races, et les différences particulières à chaque race ou à chaque société. Un problème secondaire, mais digne d'intérêt, serait de savoir dans quelle mesure ces différences peuvent être interverties, par l'interversion des rapports sociaux et domestiques, telle qu'on l'observe chez les tribus montagnardes des Khasi, où les femmes ont si bien la haute manj, qu'elles renvoient d'une / façon expédilive leurs maris s'ils leur déplaisent.
5" Plasticité mentale chez les deux sexes. — Comme on corn-
LA PSYCHOLOGIE COMPAREE DE L'HUMANITÉ 303 pare les races, de môme on peut comparer les sexes dans chaque race, en ce qui concerne la souplesse mentale. Peut-on ériger en vérité absolue cette proposition qui semble en général vraie, que les femmes sont moins capables de modifications, et les hommes davantage? Les femmes ont plus l'esprit conservateur ; elles tiennent plus fortement aux idées et aux usages étabhs : c'est là ce qu'on voit clairement dans beau- , coup de sociétés civilisées ou demi civilisées. En est-il de même / chez les sauvages? Un exemple curieux, où l'on voit combien ) les femmes sont plus attachées à la coutume que les hommes, 1 c'est celui que Dalton a recueilli chez les Juangs, une des plus ', basses entre les tribus sauvages du Bengale. Jusqu'à ces der- \ niers temps, le seul costume pour les deux sexes était chez eux 1 un peu plus léger que le costume attribué par la légende hé- | braique à Adam et à Eve. Il y a quelques années, les hommes ; se laissèrent persuader de se mettre une bande de toile autour ! des reins; mais les femmes tiennent bon pour l'usage primitif: se serait-on attendu à voir l'esprit de conservation se manifester , ainsi ?
6« Le sentiment du sexe. — On arriverait à des résultats importants, en déterminant, à l'aide de comparaisons étal)lies entre les races, le degré et les caractères des sentiments les plus puissants que fassent naître les relations des sexes. Les variétés inférieures de l'humanité sont les moins capables de tels sentiments. Chez les variétés appartenant à des types plus élevés, comme les Malayo-Polynésiens, ces sentiments paraissent devenir puissants : les Dayaks, par exemple, s'en montrent parfois violemment émus. A parler en général, ils scm-
blent croître à mesure que la civilisation grandit. Ici, on peut indiquer divers sujets de recherches secondaires, a. Dans quelle mesure le développement du sentiment des sexes dépendil du développement intellectuel, et notamment du progrès de l'imagination? b. Dans quelle mesure tient-il au progrès de la sensibilité, et particuhcrement de ces émotions dont le principe est la sympathie ? Quel rapport a-t-il avec la polyandrie et la polygamie? c. N'a-t-il pas pour but et pour excitant principal la polygamie ? d. Quelle relation a-t-il avec le maintien du lien familial et avec l'éducation meilleure qui en résulte pour les entants?
III. Arrivons à la troisième partie : sous ce chef, nous rangerons les caractères plus particuliers des différentes races. , i° Instinct d'imitation. — Un des caractères par lesquels on / voit combien les races inférieures se sont moins éloignées de la simple activité réflexe, c'est leur forte tendance à mimer les mouvements et les sons produits par autrui : habitude quasi-involontaire, que les voyageurs ont bien de la peine à arrêter. Cette répétition, dépourvue de sens, semble prouver que l'individu ne peut former l'idée d'une action qu'il observe sans être entraîné à produire l'action même comme il la conçoit (toute idée d'une action d'ailleurs n'est que le fait de conscience, qui accompagnerait cette action si elle était produite, mais qui reste à l'état naissant); une telle répétition est assez voisine du pur automatisme; et on doit s'attendre à la voir décroître, à mesure que croîtra l'empire sur soi. Celte mimique automatique est évidemment parente de cet instinct d'imitation,
moins automatique, et dont l'effet est la persistance plus grande des coutumes. Car chaque fois qu'une génération reçoit de la précédente, sans réflexion ni recherche, une coutume, elle fait preuve d'une tendance à l'imitation, qui ciiez elle l'emporte sur les tendances critiques et sceptiques, et qui maintient des liabitudes dont on ne peut rendre raison. Cette mimique non raisonnée atteint son plus haut degré chez le sauvage le plus infime et descend au plus bas chez les plus parfaits des hommes civiUsés : il faudra étudier cette décroissance dans ses rapports avec les formes de plus en plus élevées de la vie sociale, et en la considérant comme un secours à la fois et un obstacle pour la civilisation : un secours, en tant qu'elle donne à l'organisation sociale cette stabilité sans laquelle nulle société ne vivrait; un obstacle, en ce qu'elle empêche les changements que, par l'effet du temps, cette organisation réclame. 2° Manque de curiosité. — Par une sorte de projection, nous plaçons, dans le milieu où vit le sauvage, un naturel comme le nôtre, et nous jugeons qu'alors nous serions émerveillés au premier spectacle des produits et des œuvres de la civilisation. Mais, quand nous nous figurons que les sentiments du sauvage sont ceux qu'à sa place nous éprouverions, nous nous trompons. L'absence de toute curiosité raisonnée à l'égard de ces nouveautés incompréhensibles, voilà ce qu'on remarque chez les races inférieures de tout pays; et ce qui distingue déjà les races demi-civilisées, c'est qu'elles l'ont preuve à cet égard d'une curiosité raisonnée. 11 y aurait lieu d'examiner les rapports de ce caractère avec la nature intellectuelle, la sensibilité, et l'état social.
3° Qualité de la pensée. — Sous ce titre vague, on peut placer de nombreuses questions, dont chacune est féconde en problèmes : a. degré de généralité des idées; b. degré d'abstraction des idées; c. degré de précision des idées; d. développement des notions comme celles de classe, de c'juse, à' uniformité^ de loi, de vérité. Plus d'un concept qui nous est devenu familier au point que nous y voyons une propriété commune de tous les esprits est aussi étranger aux plus humbles des sauvages qu'à nos propres enfants; il faudrait comparer les races pour établir par quelle marche l'esprit atteint ces concepts. Chacune des parties ci-dessus énumérées devrait être étudiée à divers égards : a. en elle-même et dans ses degrés successifs; b. dans son rapport avec les concepts concomitants de l'intelligence; c. dans son rapport avec les progrès du langage, des arts et de l'organisation sociale. On a déjà utilisé les faits de la linguistique dans de telles recherches : il en faudrait faire un usage plus systématique. Ce n'est pas seulement le nombre des mots généraux, ni celui des mots abstraits du vocabulaire d'un peuple, qu'il faudrait noter, mais aussi leurs degrés de généralité et d'abstraction, car il y a des généralités de premier, second, troisième ordre, etc., et de même il y a des degrés dans l'abstraction. Bleu est une idée abstraite, qui se rapporte à une classe d'impressions tirées des objets visibles; couleur est une abstraction plus haute, qui se rapporte à plusieurs classes d'impressions visuelles; propriété est une abstraction plus élevée encore, et qui s'étend à bien des genres d'impressions, reçues non plus seulement par les yeux, mais par tous les organes des sens. Si l'on dressait un tableau des
idées générales et des idées abstraites, en les rangeant dans l'ordre de leur extension et de leurs degrés, on aurait ainsi connue des règles qu'il suffirait d'appliquer aux vocabulaires des races non civilisées, pour déterminer avec certitude le degré d'intelligence où elles sont parvenues.
'i. Aptitudes spéciales. — Outre ces traits particuliers de l'intelligence, qui caractérisent les diiîérents degrés de l'évolution, il faut en compter d'autres, secondaires, et qui tiennent au genre de vie; ils naissent de la nature de la faculté que les habitudes quotidiennes ont développée par accommodation, et du degré de ce développement : c'est l'adresse à se servir des armes, le talent à suivre une piste, Tart de distinguer rapidement des objets particuliers. Ici se placeraient naturellement des reclierches sur diverses particularités d'ordre esthétique, propres à certaines races, et encore inexplicables. D'une part, '^ les restes trouvés dans les cavernes de la Dordogne nous prouvent que les habitants de ces cavernes, si bas qu'on puisse les croire placés, savaient toutefois représenter les animaux et par le dessin et par la gravure, avec quelque exactitude; et d'autre part, certaines races vivantes, probablement supérieures aux précédentes à d'autres égards, semblent à peine capables de reconnaître un objet représenté par la peinture. De môme pour le goût de la musique. Il fait défaut, ou peu s'en faut, ; chez plusieurs races inférieures, et chez d'autres, d'un degré * peu élevé, on le trouve développé au delà de toute attente : tels sont certains nègres; ils sont si bien musiciens de naissance i (je tiens le fait d'un missionnaire de ces pays) que, dans les i écoles des natifs, quand on apprend aux enfants les airs des /
psaumes, d'eux-mt^mes ils font l'accompagnement. Ne pourraiton découvrir la cause de ces particularités de race? C'est là une question intéressante.
0° Formes spéciales de la sensibilité. - Elles méritent une étude attentive ; elles sont en rapport étroit avec les phénomènes de la société, avec la possibilité du progrès social, avec la nature de l'organisation sociale. Entre autres points à noter, il y a : a. le besoin de vivre en commun, ou sociabilité, dont la force varie beaucoup d'uDe race à l'autre ; certaines, comme les Mantras, sont à peu près indifférentes aux relations sociales; d'autres ne peuvent s'en passer. Il est clair que la force de ce besoin par lequel l'homme souhaite la présence de ses semblables détermine en grande partie la formation des groupes sociaux, et par là agit sur le progrès social, b. L'impatience de toute contrainte. Certains hommes de types inférieurs, comme les Mapuché, sont ingouvernables; dans d'autres types, qui ne sont pas plus élevés, les hommes se soumettent à la contrainte, bien plus, admirent ceux qui l'exercent. Ces natures si opposées méritent d'être étudiées dans leur rapport avec l'évolution de la société : car, dans les débuts, elles lui sont, l'une favorable, l'autre contraire, c Le désir des louanges se rencontre chez toutes les races, nobles et basses; mais il varie beaucoup en vivacité. Il y a telles races inférieures, comme certaines des États du Pacifique, où l'on voit les hommes répandre leurs biens sans regarder, pour s'attirer les applaudissements qu'obtient toujours une générosité prodigue; ailleurs, au contraire, on met moins d'ardeur à briguer les éloges. Il faudrait connaître le hen qu'il y a entie cet amour de l'appro-
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balioii et la puissance contraignante de la société, car il contribue grandement à ratrerniir. d. Désir d'acquérir. Voilà encore un trait dont il iaudrait noter particulièrement les degrés et leur rapport à l'état social. L'amour de la propriété croit avec la possibilité de le satisfaire; très-faible cbez les hommes les plus bas placés, il grandit à mesure que la société se développe. On passe de la propriété par tribu à la propriété familiale, et de là à la propriété individuelle : ainsi la notion du droit personnel de propriété gagne en précision, et le désir d'acquérir se fortifie. Chaque pas que fait la société vers un état d'ordre rend possible une plus large épargne et rend plus sûrs les plaisirs qu'on en peut tirer; en même temps, l'épargne se trouvant encouragée, le propriétaire est engagé à accumuler plus de capitaux, et de là bien des progrès. C'est cette action et cette réaction du sentiment et de l'état social qu'il faudrait étudier dans chaque cas.
6° Les sentiments altruistes. — Ils viennent en dernier lieu et \ sont aussi les plus élevés. Dans leur évolution, qui accompagne i celle de la civilisation, nous voyons à plein l'influence réciproque de l'unité sociale et de l'organisme social. D'un côté, il ne peut y avoir ni sympathie, ni aucun des sentiments qui en naissent, si l'individu n'a pour entourage ses semblables. D'autre part, l'union de l'individu avec ses semblables suppose,N entre autres conditions, que la sympathie ait prise sur lui, ! elle et les freins qu'elle impose à sa conduite. Le besoin de la vie en commun et la sociabilité fortifient la sympathie; accrue, i celle-ci contribue à rendre la sociabiUté plus active et plus stable l'état social; et ainsi de suite : chaque progrès de l'une
rend possible un progrès nouveau de l'autre. Il y a donc lieu
d'étudier les sentiments altruistes nés de la sympathie, chez
les différents types humains et dans les divers états sociaux
où ils apparaissent; et ce sujet peut se diviser en trois chefs :
a. La pitié, dont on doit observer les diverses manifestations :
envers les enfants, envers les malades et les vieillards, et
envers les ennemis, b. La générosité (qu'il faut bien distinguer
de Tamour du faste), qui se montre par les dons, par le
renoncement à certains plaisirs, en vue du bien d'autrui, par
des efîorts actifs ayant pour objet le bien dautrui. Lu autre
point de vue où il faut se placer pour observer ces sentiments,
c'est celui de l'étendue : selon qu'ils sont restreints à nos
proches, ou étendus uniquement à ceux de la même société,
ou qu'ils vont jusqu'à ceux des autres sociétés. Il faut encore
f y considérer le degré de prévoyance : selon qu'ils naissent
I d'impulsions soudaines, que Tindividu suit sans compter; ou
qu'ils se déploient avec une claire notion des sacrifices futurs
à quoi l'individu s'expose, c. Justice. Ce sentiment , le plus
abstrait des sentiments altruistes, doit être considéré de tous
les points de vue déjà indiqués, comme aussi de plusieurs
autres : il faut le voir se manifester à l'égard de la vie des
autres, à l'égard de leur hberté, de leurs biens, enfin de leurs
droits secondaires. Il faudrait établir des comparaisons entre
ces sentiments suprêmes, et, sans parler du reste, y joindre des
comparaisons entre les états sociaux concomitants, dont ils
sont une des principales causes déterminantes, entre les formes
et modes d'action des gouvernements, entre l'esprit des lois,
entre les relations réciproques des classes.
LA PSYCHOLOGIE COMPARÉE DE L'HUMANITÉ 311 Telles sont, aussi brièvement exposées que le permettent les exigences de la clarté, les divisions et subdivisions capitales dans lesquelles on peut partager la psychologie comparée de l'homme. Dans ma course si rapide à travers un champ si vaste, j'ai assurément oublié bien des choses qui y devaient être comprises. Assurément aussi, plus d'une des questions citées ici se ramifierait en problèmes subordonnés, fort dignes d'étude. Mais, tel qu'il est, ce programme est assez large pour occuper bien des chercheurs, et chacun aura avantage à s enfermer dans un chapitre à part.
Les authropologistes, il est vrai, après s'être occupés des arts et des produits primitifs, ont consacré presque toute leur attention à l'étude des caractères physiques des races humaines; néanmoins on peut le reconnaître, je crois, cette étude le cède en importance à celle des caractères psychologiques. Les conclusions générales oi^i nous peuvent conduire les recherches du premier ordre n'ont pas autant d'importance pour notre canception des classes de phénomènes les plus élevées, que les conclusions générales oii peuvent nous amener les secondes. Une théorie véritable de l'esprit humain est pour nous d'une importance capitale. Or une comparaison systématique des esprits des hommes, de leurs espèces et de leurs degrés divers, nous aidera à créer cette théorie. Quand nous connaîtrons les relations réciproques du caractère des hommes avec celui de chacune des sociétés qu'ils forment, nos idées touchant les arrangements politiques s'en ressentiront profondément. Une fois que nous saurons la dépendance mutuelle des natures individuelles et des constructions sociales, nous comprendrons
d'une façon bien plus exacte les changements en voie d'exécution et ceux qui les suivront. Quand nous verrons dans le développement mental une accommodation progressive aux conditions sociales, qui sans cesse moulent l'esprit à leur image et sont remaniées par lui, nous aurons une notion salutaire des effets lointains des institutions sur le caractère : remède efficace aux maux si graves que produit aujourd'hui une législation ignorante. Enfin, une bonne théorie de l'évolution mentale, considérée dans l'ensemble de l'humanité, nous donnera la clef de l'évolution dans l'esprit de l'individu : elle nous aidera donc à mettre de la raison dans nos dangereuses méthodes d'éducation, et par là à fortifier les intelligences et à élever les caractères.
{Fortnightly- Review, novembre et décembre 1873.)
1" Objection de M. Caird : les bornes de la connaissance.
2' Objection de M. Mansel : le vr.u fondement de la reugion.
3° Objection de M. Hodgson : nature du temps et de l'espace.
4° Objection de M. Max Muller : l'origine des idées; l'auteur entre Locke
ET KaNT.
0° Objection de M. Sidgwick : les prétendues contr-Vdictions de l'auteur.
6" Objection de M. Martineau : une tentative pour déterminer l'idée de l'absolu.
7° Objection de la Revue trimestrielle : l'auteur accusé de favoriser le scepticisme et de renverser la mor.\le.
8" Objections de MM. Moulton et T.ut : les PRisaPES premiers des sciences