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des critiques contenues dans cette leçon, je dois faire mes réserves sur l'interprétation que l'auteur donne de mes idées, et d'où il ressort qu'elles tiendraient de plus près à celles de Kant qu'à celles de Locke.
« Que faut-il penser de la formation, aux temps préhistoriques, de ces dispositions innées, de ces conditions héréditaires de toute pensée, telle que l'expose M. Herbert Spencer? « Il importe peu ^ pour l'objet que se proposait Kant. M. Herbert Spencer reconnaît ( dans notre esprit un élément qui n'est pas le produit de notre propre expérience à posteriori ; dès lors, il est foncièrement kantien ; d'ailleurs, nous le verrons, il est kantien à d'autres égards encore. Si l'on pouvait démontrer que des modifications subies par les nerfs, s'accumulant au cours des générations, ont dû en fin de compte produire certaines dispositions des nerfs, d'autant plus déterminées que le sont plus les relations extérieures correspondantes, nous autres disciples de Kant, nous n'aurions qu'une chose à faire : à la place des intuitions de l'espace et du temps, dont parle Kant, mettre « les relations constantes dans l'espace, qui sont exprimées par des dispositions définies des nerfs, dispositions en vtrtu desquelles les nerfs sont prêts à agir de certaines façons déterminées et incapables d'agir autrement. » Si M. Herbert Spencer ne s'était pas mépris sur le sens exact de ce que Kant appelle les intuitions de l'espace et du temps, il se serait aperçu qu'à part sa théorie de l'origine préhistorique de ces intuitions, il était complètement d'accord avec Kant. »
A propos de ce passage, je ferai remarquer d'abord que le mot « préhistorique » s'applique d'ordinaire à l'histoire de la seule humanité, qu'en l'apphquantà l'histoire des êtres vivants en général on s'expose à des malentendus; et l'usage que le professeur Max Millier en fait me laisse dans le doute sur le point de savoir s'il conçoit correctement l'hypothèse à laquelle il fait allusion.
En second lieu, considérons cette phrase : je suis « complè-
tement d'accord avec Kant », « à part » la « théorie de l'ori-^ gine préhistorique de ces intuitions». Ne dirait-on pas que peu importe, en somme, si les formes de la pensée sont regardées comme sétant engendrées nalurellement, grâce aux relations de l'organisme avec le milieu ambiant, au cours de l'évolution qui, des types inférieurs, a tiré les plus élevés, ou si on doit les regarder comme données surnaturellement à l'esprit humain, et comme indépendantes et du milieu ambiant et de l'esprit des ancêtres. Enfin j'arrive au point essentiel, et je réponds à cette proposition que je me suis « mépris sur le sens exact de ce que Kant appelle les intuitions de l'espace et du temps » : le professeur Max Millier a, je crois, négligé certains passages qui justifient mon interprétation et qui rendent la sienne insoutenable. Ainsi Kant dit : « L'espace n'est rieii autre que la forme de tous les phénomènes de la perception extérieure; » et plus loin : « Le temps n'est rien que la forme de notre intuition intérieure; » et, pour reprendre les expressions dont je me suis servi ailleurs, « il rejette expressément celte hypothèse qu'il y aurait des formes du non-moi correspondant à ces formes du moi; il le dit : l'espace n'est pas un concept qui ait été dérivé de l'expérience externe. » Or ces propositions, bien loin de s'accorder avec la théorie que je soutiens, en sont la contradictoire directe; et il me paraît que les unes sont tout à fait inconciliables avec l'autre. Gomment peut-on dire qu' « à part » une certaine différence, traitée de banale, je suis « complètement d'accord avec Kant », lorsque d'après moi ces formes subjectives de l'intuition sont calquées sur quelque forme ou liaison objective, qu'elles lui correspon-
dent, qu'elles en sont par suite dérivées et en dépendent, au rebours de l'iiypo thèse kantienne, où ces formes subjectives ne sont pas extraites de l'objet, mais préexistent dans le sujet, sont imposées par le moi au non-moi? A. ce qu'il me semble, non-seulement les paroles de Kant, ci- dessus rappelées, excluent la théorie que je soutiens, mais Kant, logiquement, n'aurait pu admettre celte théorie. Comme il reconnaissait, avec raison, ces formes de l'intuition pour innées, il était, à son point de vue, obligé de les regarder comme imposées à la matière de l'intuition, dans l'acte de l'intuition. Faute de l'iiypothèse de l'évolution, appliquée à l'intelligence, il ne lui était pas possible de regarder ces formes subjectives comme dérivées de formes objectives.
Un disciple de Locke pourrait, ce me semble, déclarer la doctrine de l'évolution, appliquée à notre conscience de l'espace et du temps, essentiellement conforme à l'esprit de Locke, avec bien plus de vérité que le professeur iMax Wuller ne la dit kantienne. La théorie de l'évolution ne reconnaît que Texpérience; si elle diffère de la doctrine primitive des partisans de l'expérience, c'est qu'elle donne plus d'étendue à la môme idée. Aux effets en somme faibles de l'expérience de l'individu, elle joint les effets, en comparaison immenses, de l'expérience accumulée des individus antérieurs. La doctrine de Kant est ouvertement et absolument étrangère à l'expérience. On voit assez par là de quel côté la parenté est le plus étroite.
Le professeur Max Muller répond à mes objections contre Kant, mais ses répliques ne me paraissent pas plus solides que ce lien de (ilialion que je n'ai pu accepter. Un de ses arguments
est celui dont s'était servi le C Hodgson et auquel j'ai déjà répondu; et je pense que les autres, si on les compare aux passages des Principes de psychologie qu'ils touchent, ne paraîtront pas bien fondés. Si je les rapporte ici, c'est surtout pour montrer qu'en fixant à « trois les arguments que je dirige contre la théorie de Kant », il en amoindrit le nombre. Je vais terminer ce que j'ai à dire sur cette question tant discutée, en citant le résumé des raisons que j'ai invoquées contre l'hypothèse de Kant :
a Kant nous dit que l'espace est la forme de toute intuition extérieure ; cela n'est pas vrai. Il nous dit que la conscience de l'espace persiste, après la suppression de la conscience de toutes les choses y contenues ; cela non plus n'est pas vrai. De ces allégations, il induit que l'espace est une forme a priori de l'intuition. Je dis : il induit, parce que sa conclusion n'est pas liée nécessairement aux prémisses, comme la ;iotion de deux par exemple s'offre nécessairement avec celle d'inégalité; c'est là une conclusion qu'il tire arbitrairement en vue d'expliquer les faits qu'il allègue. Ensuite, pour accepter cette conclusion, qui n'est pas nécessairement liée à ces faits prétendus, lesquels ne sont pas vrais, il nous faut affirmer diverses propositions qui ne peuvent être traduites en pensée. S'agit-il de l'espace en lui-même? nous avons à le considérer comme étant à la fois la forme et la matière de l'intuition ; et cela est impossible. Il nous faut unir ce qui dans notre conscience nous apparaît comme l'espace avec ce qui dans la même conscience nous apparaît comme le -)noi, et voir dans l'un une propriété de l'autre ; et cela est impossible. En m.ême temps, il nous faut séparer ce qui dans notre conscience est l'espace d'avec ce qui^ en elle, est le non-moi, et les regarder comme étrangers l'un à l'autre -, et cela encore est impossible. Enfin, si l'espace, comme le veut cette hypothèse, n'est « rien autre » qu'une forme d'intuition appartenant entièrement au moi, il nous faut admettre de deux choses l'une : ou bien le non-moi est sans forme, ou bien celle qu'il a ne produit absolument aucun effet sur le moi; or les deux termes de l'alternative nous conduisent à des conséquences insupportables pour la pensée. » (Principes de psychologie, § 399.)