OBJECTIONS DE M. SIDGWICK
Les prétendues contradictions de l'auteur .
h'acte mental et l'action tierveuse. — L'un ne naît pas de l'autre.
Rapport de la connaissance à son objet. — Ils se correspondent et ne se ressemblent pas.
La conciliation du réalisme avec Vidéalisme par l'auteur. — Il existe une réalité extérieure, mais les attributs nous en sont inconnus. — Le réalisme transfiguré : il affirme la réalité du sujet, celle de l'objet, leur correspondance. — Quant à leur e.-^sence, il s'avoue ignorant. — Comparaison avec une équation à deux inconnues, dont chacune ne pournit être dégagée qu'un fonction de l'autre. — L'objet de la connaissance n'est que d'établir une harmonie entre nos idées, et par là une correspondance entre nos actes et les phénomènes du monde.
Dans un compte rendu des Principes de psychologie, par M. H. Sidgwick, je trouve des objections d'une espèce différente, quoique non sans rapports avec celles qui précèdent : les observations d'un pareil critique, en fait de philosophie de l'esprit, sont toujours dignes d'un exanien respectueux.
L'objet principal de M. Sidg\vick est de faire voir, comme il le dit, « l'incohérence flagrante de ses conclusions métaphysiques (les miennes). » Parlant avec plus de précision, il exprime ainsi la proposition qu'il tient à justifier : « Son idée du sujet renferme, je crois, une contradiction essentielle ; cette contradiction éclate en diverses manières, et comme à la surface même de ses théories; mais la racine en est située bien plus profond : elle tient à l'impuissance où est l'auteur de coordonner les diverses tendances de sa pensée. »
Je vais examiner les raisons offertes à l'appui de ce jugement; mais d'abord une remarque : voyez l'utilité d'une objection sincère; non-seulement elle montre à un auteur en quels-
points son ouvrage a besoin d'un renfort d'explications; mais elle lui révèle (et en cela elle est presque indispensable) des incohérences dont il ne s'était pas aperçu. Quand il arrive, et c'est le cas, que le sujet oflre des aspects multiples; quand les termes fournis par la langue sont en nombre insuflisant, au point de nous réduire, par horreur des circonlocutions embarrassées, à prendre le même mot dans des sens qui varient selon le contexte, alors il est bien malaisé d'éviter les fautes d'expression. Mais, tout en avouant plus d'une faute de ce genre et les incohérences qui en résultent , je ne vois pas qu'elles soient, selon le mot de M. Sidgwick, essentielles; au contraire, elles sont superficielles, et la preuve, c'est qu'on peut les corriger sans altérer autrement les développements où elles se trouvent. En voici un exemple.
Une des remarques de M. Sidgwick est celle-ci : en traitant des « Données de la psychologie », j'ai dit (§ 96) que si, par induction, nous arrivions à « regarder l'esprit et l'action nerveuse comme la face subjective et la face objective d'une même chose, nous n'en demeurons pas moins impuissants à découvrir, et même à imaginer, la nature de leur corrélation. » (Je cite le passage plus intégralement qu'il ne fait.) Il poursuit. Dans la « Synthèse spéciale », où j'ai esquissé l'évolution de l'intelligence , la prenant sous la forme objective, dans les séries d'actes par lesquels les êtres des divers degrés de la hiérarchie s'accommodent aux actions du milieu , je « parle, dit-il, comme si » nous pouvions voir la manière dont la conscience « surgit naturellement dès qu'est atteint un certain degré déterminé » de l'activité nerveuse. Le chapitre auquel
il se rapporte ici décrit cet « établissement d'une distinction entre la vie psychique et la vie piiysique », qui se produit avec le progrès de l'organisme, et notamment avec le progrès et le développement du système nerveux. Là. j'ai établi ce fait : tandis que les changements dont se compose la vie physique continuent à avoir pour caractéristique la simultanéité avec laquelle les diverses séries de ces faits s'accomplissent dans tout l'organisme à la fois, les changements dont se compose la vie psychique, et qui apparaissent au cours du progrès du système nerveux, se distinguent de plus en plus par ce trait, qu'ils sont successifs. Et à mesure que le système nerveux devient plus un, à mesure, ai-je dit, « doit apparaître une série ininterrompue de tels changements, c'est-à-dire une conscience. » Maintenant, je le reconnais, il y a là une contradiction apparente. J'aurais dû dire : « Il doit apparaître une série ininterrompue de tels changements, » et cette série, se produisant dans le système nerveux d'un être à l'organisation élevée, donne à sa conduite de la cohérence ; elle est, nous l'admettrons, accompagnée d'une conscience, car une conscience est, chez nous-mêmes , le corrélatif d'une conduite coordonnée. Que M. Sidgwick veuille bien substituer cette façon de dire la chose à la façon précédente; il verra que tout, arguments et conclusions, demeure intact. L'objet du chapitre, il sullit d'y jeter un coup d'œil d'ensemble pour s'en assurer, n'est pas le moins du monde d'expliquer comment les changements nerveux, en tant qu'ils sont des vibrations moléculaires , des ondes, deviennent ces impressions mentales, dont l'ensemble est la conscience ; l'auteur y embrasse les faits objectifs qui se
produisent dans l'ensemble des êtres vivants, et met en lumière une distinction capitale, entre les actes de la vie en général, et les actes vitaux particuliers qui, apparaissant chez un être, nous l'ont dire qu'il a de l'intelligence. Il fait voir que ces actes-là se produisent de plus en plus nettement, et dans la proportion même où les phénomènes accomplis dans la partie appelée système nerveux deviennent plus nettement successifs, grâce à leur réunion en un centre suprême qui coordonne tout. Et si j'ai laissé le mot de conscience se glisser là, c'est dans mon effort pour mettre en évidence le caractère fondamental de ces phénomènes physiologiques, et qui correspond à un caractère fondamental des phénomènes psychologiques. Voici un autre exemple de la manière dont M. Sidgwick fait sortir une contradiction, à ses yeux capitale, de ce qui, je crois, aurait pu ne lui paraître qu'une expression défectueuse ; mais je veux citer ses propres termes. C'est à propos de l'une de mes théories :
« L'auteur nous dit : « La logique, dans ses propositions, con- « sidère certaines liaisons afTirmées, et qui sont nécessairement enve- « loppées dans certaines autres liaisons données ; toutes ces liaisons « sont regardées comme existant dans le non-moi, non pas, peut- « être, avec la forme que nous leur connaissons, mais en quelque « manière. » Mais au § 473, où M. Spencer éclaircit à l'aide d'un diagramme son « Réalisme transfiguré », la théorie semble être la suivante : à vrai dire, nous ne pouvons affirmer que le non-moi réel ressemble, quant à « ses éléments et à leurs relations ou « lois >, à la notion que nous en avons, mais nous pouvons dire : tout changement survenant dans la réalité objective cause dans l'état du sujet un changement exactement correspondant, correspondant en une telle manière, qu'il c constitue une connaissance du premier. » Ici, le « je ne sais quoi qui dépasse la conscience » n'est plus présenté comme inconnu, puisque son action sur la conscience constitue une connaissance de lui-même. »
La contradiction apparente, et qui est dans les mois en italique, ne se serait pas produite si, au lieu de dire « une connaissance », j'avais dit, comme je le devais, « ce que nous appelons une connaissance », c'est-à-dire si j'avais parlé de connaissance relative , en la distinguant d'une connaissance absolue. Dans le langage courant, on appelle connaissances ces liaisons formées dans la pensée et qui nous guident dans notre conduite à l'égard des choses, si bien que l'expérience justifie en fait nos prévisions idéales : et nous en distinguons, à l'aide de termes contraires, ces liaisons formées dans la pensée et qui nous induisent en erreur. Il y a de la diiïérence entre accepter une connaissance pour relativement vraie et l'admettre comme vraie absolument : un exemple le fera assez voir. Il n'y a aucune espèce de ressemblance directe entre les grandeurs, formes, couleurs et dispositions des chiffres d'un livre de comptes , et les sommes ou denrées , les dettes ou créances, ainsi représentées; et pourtant les formes et les dispositions des symboles écrits sont si convenables, qu'elles répondent avec une parfaite exactitude aux quantités des diverses denrées et aux différentes espèces d'affaires. Aussi disons-nous, par figure, que le livre de comptes « nous rapporte » tout ce qui concerne ces quantités et ces affaires. De môme, le diagramme dont parle M. Sidgwick nous met à même de concevoir comment des symboles, imprimés en nous par les objets, peuvent, tout en ayant des formes et des combinaisons différant entièrement de leurs causes objectives et de la liaison qui unit ces causes, offrir cependant des relations telles, qu'ils nous dirigent convenablement dans nos rapports
OBJECTIONS TOUCHANT LES PREMIERS PRINCIPES 3'i',)
avec ces causes oljjectives, et comment, en ce sens, ils coiislituent une connaissance de ces causes; bien qu'ils ne conslituent pas des connaissances au sens absolu, non plus que les symboles du livre de comptes, qui nous servent de guides, ne constituent des notions des choses auxquelles ils se rapportent. Cette idée est si fréquemment reproduite, sous forme implicite, tout le long des Principes de psychologie, que je m'étonne de me voir soupçonné, à propos d'une expression un peu lâche, d'en admettre une autre.
Je ne suivrai pas M. Sidgwick dans les objections variées du même genre et auxquelles s'appliquerait une réponse analogue : il y faudrait plus de place que je n'en peux prendre ici. Je dois maintenant me rabattre sur cette « contradiction primordiale », dont les autres incohérences sont à ses yeux des signes. Il s'agit de la réconciliation de l'idéalisme avec le réalisme : il y voit un compromis impossible. Il est ordinaire que de vieux adversaires aient de la peine à faire alliance. Quant un homme a épousé l'une des deux théories contrairesp^ et qu'à force de la défendre il est parvenu à entendre d'une certaine façon la théorie opposée, c'est pour lui une habitude \ acquise de voir en elles deux les deux termes d'une alternative I la seule possible, et il répugne à une hypothèse qui se confond avec les deux autres, et qui n'est ni l'une ni l'autre. Et pourtant, comme, dans presque tous les cas, il se trouve en lin de compte que chacune des doctrines en conflit enferme une part de vérité, et que la controverse finit par une combinaison des demi- ' vérités que chacune contient, a priori les chances sont en faveur j d'une hypothèse qui complète le réalisme à l'aide de l'idéalisme, f
hdO essais scientifiques
M. Sidg^^ick s'étonne, ou plutôt invite ses lecteurs à s'étonner, de ce que, tout en acceptant les critiques des idéalistes, je m'attache néanmoins à l'intuition essentielle du sens commun; et de ce que, comme il dit, je « tire à bout portant avec (mon) argument , sur Kant , Mill et les métaphysiciens en général. »
« A ce qu'il nous dit, les métaphysiciens tiennent, sans raison, que i des croyances où l'on arrive par des opérations intellectuelles « complexes » surpassent en valeur d'autres « croyances, où nous « conduisent des opérations intellectuelles simples » ; le langage ordinaire, dont ils se ser\'ent, répugne à exprimer leurs hypothèses, et ainsi leurs raisonnements supposent inévitablement les notions communes qu'ils prétendent rejeter; enfin la croyance du réaliste a pour avantage la priorité, la simplicité, la précision. Mais, au fond, cette croyance antérieure, simple et nettement atïïrmée, c'est celle que M. Spencer appelle e le réalisme grossier » , et dans laquelle le non-moi est par lui-même étendu, solide , coloré même (pour ne pas dire sonore et odorant). Voilà ce que suppose le langage Ju vulgaire; et l'argument dont M. Spencer se sert pour prouver le caractère relatif des sensations et de leurs rapports, mais surtout l'analyse subtile et compliquée qu'il fait pour réduire notre notion de l'étendue en un amas de sensations et de changements dans les sensations, tout cela nous éloigne de notre croyance primitive et simple, celle par exemple de l'homme pour qui le gazon vert ici visible existe hors de sa conscience à lui et tel qu'il le voit; cela nous en éloigne juste autant que les raisonnements de l'idéalisme, du scepticisme ou du kantisme. »
A voir les choses sous ce jour, l'anomalie en effet semble grande; mais j'aurais cru qu'après la lecture du chapitre intitulé « le RéaUsme transfiguré » un critique pénétrant comme est M. Sidgwick en dût trouver la solution. Il a négligé une distinction essentielle. Tout ce qui ressort de mon argumentation, c'est que le réalisme, intuition immédiate, devrait l'emporter en autorité sur l'anti-réalisme avec ses raisonnements,
si les deux thèses étaient impossibles à concilier. Or le seul point où cette conciliation soit impossible, c'est l'existence d'une réalité objective. Mais si, contre cette intuition, le réalisme, les arguments de l'anti-réalisme m'ont paru sans lorce , parce qu'on ne saurait les construire sans postuler ce qu'ils ont pour objet de nier, d'autre part, une fois la réalité objective admise à titre de postulat nécessaire, on peut appliquer avec raison / ces critiques-là à tous les jugements secondaires que le réalisme grossier ajoute à son aftîrmation première : on peut voir que les propriétés et relations de cette réalité s'entendent mieux à l'aide d'une interprétation transformée, et non de l'interprétation primitive.
Pour éclaircir la question, prenons le plus familier de tous \ les cas où les jugements indirects de la raison corrigent les ' jugements directs du sens commun. C'est un jugement immédiat du sens commun, que le soleil tourne autour de la terre. Dans la suite des temps, la raison, rencontrant quelques faits qui : s'accordent mal avec ce jugement, se met à douter; et peu à peu \ elle arrive à une bypothèse qui explique les anomalies, mais \ qui est la nég ation de cet arrêt, en apparence incontestable, du \ sens commun. Où est ici la conciliation? Elle consiste à faire î entendre aux partisans du sens commun ceci : que l'explication nouvelle s'accorde également bien avec l'intuition directe, ; et qu'elle écarte toute difficulté. On leur rappelle que le mouvement apparent d'un objet peut être dû ou bien à ce qu'il se meut réellement, ou bien à ce que l'observateur se meut; et que, même à la surface de la terre, il y a tels cas où l'observateur croit voir certains objets marcber, quand c'est lui qui est
/ en mouvement. De là une conception nouvelle que la raison développe : elle fait voir que, si la terre tourne sur son axe, le résultat sera le mouvement apparent du soleil que le sens commun prend pour un mouvement réel; ainsi l'observateur partisan du sens commun en vient à voir dans le lever et le coucher du soleil des phénomènes dus à sa position de specta-
; leur sur un globe en rotation. Maintenant, si l'astronome, après avoir reconnu ces apparences célestes, après avoir retiré
j de l'explication du sens commun toutes les étrangetés qu'elle enferme, concluait de là qu'il n'existe ni soleil ni mouvement, il ferait ce que font les idéalistes; et ses arguments viendraient également échouer contre l'intuition du sens commun. Mais c'est ce qu'il est loin de faire. Il accepte l'intuition du sens commun en ce qui concerne la réalité du soleil et du mouvement : seulement, à l'ancienne explication du mouvement, il en substitue une nouvelle, qui se concilie avec tous les faits.
Ici, il est bien facile de le voir, en acceptant la partie inébranlable du jugement du sens commun, on ne s'engage nullement à en accepter le reste. Eh bien! je soutiens que, dans le cas présent, il s'agit de faire une distinction toute pareille. De ce que les arguments de l'anti-réalisme sont sans poids contre la notion directe que le réahsme brut a d'une réalité objective, il ne s'ensuit pas qu'ils le soient contre les idées particulières que ce réalisme se fait de cet objet. Si l'anti-réalisme peut montrer (|u'en admettant l'existence d'un objet réel on trouve toutefois dans l'explication que donne de cet objet le réalisme brut des difficultés invincibles, il aura raison de lui faire son procès. Et le réalisme, dont l'intuition essentielle
demeure inattaquée, peut bien, après un examen nouveau des choses, arriver à créer une conception nouvelle, d'accord avec tous les faits.
Nous allons voir qu'il n'y a pas là, quoi qu'on dise, un « amas compliqué d'idées incohérentes »; considérons le son, l'interprétation qu'en donne le réalisme grossier, et l'explication réformée que fournit le réalisme transfiguré. Selon le ^ réalisme grossier, le son existe en dehors de la conscience et | est là tel qu'il est dans la conscience. L'anti-réalisme prouve de différentes façons que cette supposition ne peut pas s'admettre (toutefois, dans tous ses arguments, il commence ■ par parler des corps comme si, hors du sujet conscient, ils étaient sonores, et use du langage même du réalisme); puis il conclut ceci : que nous ne connaissons, en fait de son, aucune autre réalité que celle qui existe dans le sujet conscient. Or c'est cette conclusion, avec toutes ses pareilles, que j'accuse de fausseté : d'abord, tous les mots qu'on y emploie supposent la f croyance en une activité objective; ensuite, aucun argument | ne peut être établi sans qu'on postule d'abord Texistence de | cette activité; entin,de toutes les intuitions dont l'argument est t composé, aucune n'égale en valeur cette seule intuition, allé- i guée par le réalisme, qu'un objet actif existe. Mais le réalisme 4. transfiguré, auquel M. Sidgwick trouve « ce caractère d'absurdité sérieuse qui est le signe d'un rêve métaphysique profond », | ne défend pas l'idée insoutenable du réalisme grossier; il n'est pas, comme l'anti-réalisme, qui aboutit à des conclusions que la pensée ne peut concevoir, au moyen d'arguments qui se tuent eux-mêmes; il reconnaît la vérité qui fait l'essence du
HERBERT SPENCER. 2o
premier; il reconnaît les dilficultés que le second met en lumière, et il concilie les deux à l'aide d'une nouvelle interprétation des faits, analogue à celle que l'astronome donne du mouvement du soleil. Il ne cesse pas un instant de reconnaître l'existence d'une action objective que le réalisme grossier appelle son; mais il démontre que la sensation correspondante est due à une succession de chocs distincts, qui, plus lents, pourraient être perçus séparément, et qui, devenant de plus en plus rapides, produiraient des notes de plus en plus hautes. A l'aide d'autres expériences, il montre que les corps sonores sont dans un état de vibration, et qu'on peut en rendre les vibrations visibles. Il conclut que l'action dont il s'agit n'est pas dans l'objet telle qu'elle apparaît au sujet, mais qu'on peut la réduire à peu près à une succession d'ondes aériennes. Voici donc ce qu'on enseigne par là au réalisme grossier : c'est que s'il existe, comme on n'en peut douter, une action ol»jective répondant à la sensation dite son, toutefois on ne peut expliquer les faits dans l'hypothèse où cette action serait semblable à cette sensation; qu'on peut au contraire l'expliquer en y voyant une action mécanique rythmée. Plus tard, cette explication nouvelle, jointe à d'autres explications secondes et analogues, qui s'appliquent à des sensations différentes, se transforme elle-même : les termes en sont soumis à lanalyse et retraduits dans le langage de la mécanique moléculaire; toute- I fois, si abstraite que puisse être l'explication linale, elle continue à postuler l'existence d'une action objective : le jugement primordial du réalisme grossier subsiste sans changement, bien que celle doctrine doive changer toutes ses autres thèses.
Dans un autre endroit de son arg-umentation , toutefois, M. Sidgwick paraît me refuser le droit d'user de ces idées relatives à l'existence de l'objet et qui servent à établir le compromis. Il cite divers passages, pour montrer que, si d'une part les critiques de l'idéaliste devaient à mes yeux devenir impossibles, « sans le postulat qu'il fait, tacitement ou expressé"ment, de l'existence de quelque chose d'inconnu hors du sujet conscient», d'autre part j'admets que « nos états de conscience sont les seules choses à nous connues ». 11 part de là pour m'accuser d'une contradiction essentielle, car, dit-il, dans mon explication des phénomènes de la conscience, je ne cesse de demander, non l'existence d'un je ne sais quoi inconnu, mais celle de quelque chose dont je parle avec le langage ordinaire, comme si les caractères physiques attribués à cette chose étaient réellement ce qu'ils semblent, au lieu d'être, comme je le reconnais, des états synthétiques de conscience. Son objection, si je l'entends bien, est la suivante : pour atteindre mon but dans la psychologie objective, j'y parais faire profession de connaître la matière et le mouvement, à la façon ordinaire des réalistes ; mais au contraire, au terme de mon analyse subjective, je conclus qu'il est impossible d'avoir de la réalité objective la connaissance à nous attribuée par le réalisme. Certes, il y a là, ce semble, ce que M. Sidgwick nomme « une contradiction essentielle ». Mais, s'il y en a une, elle se trouve, à mon avis, non entre mes deux exposés, mais entre la double conscience que nous avons et de la réalité objective et de la subjective, conscience que nous ne pouvons ni supprimer ni mettre sous une forme définie. Celte contradiction prétendue, pour
moi, n'est qu'un nouveau nom pour expriuier l'impénétrabilité du rapport entre l'état du sujet conscient, et le corrélatif objectif, qui n'est pas un fait de conscience; ce sont les mêmes ténèbres que nous rencontrons toujours au fond de toutes nos analyses. J'ai exposé ailleurs, de la façon résumée que voici, ce qu'est ce fond impénétrable :
« Voici donc notre thèse. Nous ne pouvons penser la matière qu'à l'aide de termes empruntés à l'esprit. Nous ne pouvons penser l'esprit qu'à l'aide de termes empruntés à la matière. Quand nous avons poussé notre exploration, sur le premier de ces sujets, jusqu'à la dernière limite, nous nous voyons renvoyés au second, pour en tirer une réponse délinitive ; et quand nous avons tiré de ce dernier la réponse finale, pour l'expliquer, il nous faut recourir au premier. Nous trouvons la valeur d'.v en fonction dy; puis celle d'y en fonction d'.x; et nous pourrions continuer ainsi éternellement, sans approcher davantage de la solution. » (Princ. do psych., § Î72.)
Il sullira, je crois, de pousser un peu plus loin la même ' comparaison, pour voir où gît la difficulté insurmontable dont j parle M. Sidgwick. Soit x et y l'activité subjective et l'activité objective, inconnues dans leur nature et connues seulement dans leurs manifestations phénoménales; reconnaissons comme un fait {[ue tout état de conscience suppose, directement ou non, l'action de l'objet sur le sujet, ou la réciproque, ou les deux; nous pouvons dire alors que tout état de conscience pourra être exprimé par quelque fonction de xy , produit, connu pous forme phénoménale, des deux facteurs inconnus. En d'autres termes, xy\ x'y, x"y', x'y\ etc., représenteront toutes les perceptions et pensées possibles. Imaginons maintenant que les pensées dont il s'agit concernent l'objet; qu'elles
OBJECTIONS TOUCHANT LES PREMIERS PRINCIPES 357 soient les parties d'une liypotlièse sur les caractères de l'objet, tels qu'ils ressortent des analyses des savants. Evidemment, toutes ces pensées, qu'elles portent sur la forme, la résistance, le moment, les molécules, le mouvement moléculaire, ou non, contiendront sous quelque forme l'activité du sujet, Vx. Inversement, que ces pensées concernent les phénomènes de l'esprit, et ce sera le tour de l'activité de l'objet inconnu, y, d'apparaître sous quelque forme, à titre d'élément des pensées. Enflu, mettons que le problème à examiner soit la production des phénomènes de l'esprit ; au cours des recherches, supposons qu'il s'agisse d'expliquer l'organisation du corps et les fonctions du système nerveux. Comme ci-dessus, ces faits, considérés en tant que parties de l'objet, ne pourront être décrits, devenir matière de la pensée, qu'une fois exprimés en fonctions de xy. Et quand, à l'aide d'actions de ce système nerveux, conçues comme des fonctions d'xy, et qui elles-mêmes subissent l'influence de forces physiques à leur tour conçues comme des fonctions d^xy, nous essayons d'expliquer la production des sensations, des perceptions et des idées, toutes choses que nous ne pouvons penser sinon en y voyant encore des fonctions d'xy, alors, nous nous en apercevons, tous nos facteurs, et par suite toutes nos interprétations, enferment les deux termes inconnus, et l'on ne peut imaginer aucune interprétation qui ne les enfermât.
Gomment défendre ce cercle vicieux apparent? En disant qu'il est notre moyen d'établir Vharmonie entre nos symboles. Par lui, nous trouvons un moyen de symboliser les forces inconnues, objectives et subjectives, et de faire sur nos sym-
boles les opérations convenables pour diriger avec justesse tous nos actes, pour arriver, en d'autres termes, à prévoir quand, où, en quelle quantité l'un ou plusieurs de nos symboles se produiront. L'embarras de M. Sidgwick vient, je crois, de ce qu'il n'a pas eu suftisamment présentes à l'esprit les propositions du début des Données de la philosophie, à savoir : que toute conception « d'une nécessité vitale, c'est-àdire telle qu'on ne peut la séparer du reste sans exposer l'esprit à une dissolution, doit être reçue pour vraie par provision; » qu' « il n'y a pas deux moyens de prouver la solidité d'une croyance, mais un seul : c'est de faire voir qu'elle concorde entièrement avec toutes les autres; » que « la pbilosopbie, réduite à faire ces suppositions fondamentales, sans lesquelles il n'y a plus de pensée possible, doit pour les justifier montrer qu'elles concordent avec toutes les autres affirmations de la conscience. » Après avoir ainsi clairement professé cette méthode, je la suis, et j'admets, par provision, une activité objective et une subjective, plus certaines formes et modes généraux (espace, temps, matière, mouvement, force), que I l'activité subjective, sous l'influence de l'activité objective, attribue à cette dernière,^! qui, dans mon hypothèse, corres- ! pondent en quelque manière à des formes et modes inconnus j de l'activité objective. Puis, une lois que de ces suppositions provisoires on a tiré toutes leurs conséquences, et que l'accord de ces conséquences entre elles et avec les suppositions premières a été démontré, ces suppositions sont justifiées. Et si enfin je déclare, comme je l'ai fait à diverses reprises, que les termes dont je me sers pour exprimer mes suppositions et
OBJECTIONS TOUCFIANT LES PREMIERS PRINCIPES 359 pour conduire mes opérations sont de purs t^ymboles, et que toute ma lâche a été de montrer comment, à l'aide de certains procédés de symbolisme, peut être [iroduite une complète harmonie, une concordance invariable entre les symboles dont je me sers pour exprimer mon attente et ceux qui s'offrent à moi dans l'expérience, je ne puis être taxé de contradiction. Au contraire, à ce qu'il me semble, ma méthode est la plus logique qu'on puisse imaginer. Enfin, dira-t-on qu'avec cette feçon de voir, dans tout ce qui constitue l'expérience et la pensée, des symboles, tout se réduit à des fantômes? Je réponds : Ces choses, que je traite de symbobles, sont, par rapport à notre conscience, des réalités; si elles sont des symboles, c'est au regard de la réalité dernière.
Ces explications feront-elles saisir l'unité logique d'idées qui d'abord ont paru a radicalement incohérentes »? Je suis loin d'y compter; je ne me suis pas aperçu des difficultés qu'offrait ma première exposition ; il peut donc bien y en avoir dans celle-ci, sans que je m'en aperçoive. Primitivement, j'avais pensé à compléter les Principes de psychologie en montrant dans une partie spéciale comment les conclusions des parties précédentes, physiologique et psychologique, analyti(jue et synthétique, subjective et objective, s'harmonisent ensemble et sont seulement des aspects divers d'un même groupe de phénomènes. Mais déjà l'ouvrage était volumineux ; et je finis par croire que cette partie n'était pas indispensable, l'harmonie dont il s'ngit étant assez visible. Tant je me doutais peu ([ue je fusse, comme on l'a dit, « impuissant à accorder diverses tendances d'esprit ! » Les embarras de M. Sidgwick me
prouvent toutefois que cette concordance a besoin d'être mise en lumière.
6° OBJECTION DE M. MARTIXEAU
Une tentative pour déterminer l'idée de l'absola.
L'absolu n'est pas la pure négation de toute relation, quoi qu'en dise Hamillon. — Toutefois, comme il échappe à tonte relalim, il n'e;t pas l'objet d'une connaissance, mais d'un état de conscience indéterminé. — Efl'oi'l de M. Marlineau pour déteiminer l'absolu. — Les qualités premières et mathématiques de la m;ilière, imposées à Dieu comme données. — Les qualités secondes, domaine de la volonté divine. — Réponse : 1° Comme la géométrie, la mécanique sera objfdive dans l'hypothèse, et par elle, les autres sciences, qui s'y ramènent : plus de place pour la \olonlé divine. — 2" (Jette théorie admet deux dieux, dont l'un fuit la loi à l'autre.
J'ai gardé pour la fin une des premières objections élevées contre la doctrine métaphysico-théologique que j'ai exposée dans les Premiers Principes, et supposée dans les ouvrages suivants. Elle a été présentée par un métaphysicien de valeur, le Rév. James iMarlineau, dans un essai intitulé Science, Ignorance et Foi. Elle vaut contre mon argumentation dans sa forme actuelle, et prouve qu'il est nécessaire d'y ajouter quelque développement. Pour faciliter l'entente de la critique de M. Martiiieau, je dois citer les passages auxquels elle se rapporte. Poursuivant le raisonnement dont je me suis servi contre Hamilton et Mansel pour montrer que nous avons, de ce qui dépasse la connaissance, une conscience positive, et non, comme ils le prétendent, négative, j'ai dit ceci :
« Ce qui prouve plus clairement encore cette vérité, c'est que notre conception du relatif lui-même disparaît si notre conception de l'absolu est une pure négation. C'est un point admis, ou plutôt
affirmé, par les auteurs cités plus haut, que des contradictoires nê~\ sauraient être connues, sinon en relation l'une avec l'autre ; que j l'égalité, par exemple, ne saurait être conçue sans son corrélatif, i l'inégalité; et qu'ainsi le relatif même est conçu uniquement par j opposition avec le non-relatif. Ils admettent aussi, ou plutôt ils ' soutiennent que, pour avoir conscience d'une relation, il faut avoir conscience des deux termes en relation. Quand on nous demande de concevoir la relation entre le relatif et le non-relatif sans avoir conscience des deux, « on nous demande en fait (pour citer en leur « donnant une application nouvelle les paroles de M. Mansel) de « comparer ce dont nous avons conscience avec ce dont nous n'avons « pas conscience; cela, alors que la comparaison elle-même doit être « un acte de conscience, qui a pour condition nécessaire la conscience « des deux termes. » Que devient alors cette thèse : que « l'absolu t est conçu par une pure négation d'intelligibilité », comme « le « simple manque des conditions sous lesquelles la conscience est « possible »? Si le non-relatif, l'absolu, ne se présente à la pensée que comme une négation pure, alors le rapport entre lui et le relatif cesse d'être un objet possible de pensée, l'un des deux termes du rapport étant absent de la conscience. Or, si ce rapport échappe à la pensée, le relatif lui-même y échappe, sa contradictoire faisant défaut; d'où, en fin de compte, la disparition de toute pensée. » (Premiers Principes, § 26.)
Voici les commentaires que M. Martineau fait sur celle argumenlalion ; mais d'abord il la reproduit en d'autres termes.
« Supprimez la contradictoire du relatif, et le relatif, réduit à l'isolement, est pose comme absolu et disparaît de la pensée. Donc il est indispensable de reconnaître l'existence de l'absolu comme condition de la région du relatif, qui est tout le domaine de notre intelligence. Mais si c'est pour cette raison qu'on le garde, pour observer la loi d'équilibre et de dépendance mutuelle des deux corrélatifs, 1' t absolu » n'est plus absolu ; il devient terme dans lin rapport : donc il cesse d'être banni de la pensée, il perd sa répugnance contre toute qualification; l'ignorance qu'on nous attribuait, nous en sommes débarrassés.
« Ainsi la même loi de la pensée qui assure l'existence de l'absolu en détruit l'impénétrabilité. » (Essais de -philosophie et de théologie, p. 186-187.)
Voilà, je le reconnais, une réplique qui porte ; et, pour y répondre, il ne faut pas moins qu'établir des distinctions fort exactes dans la signification des mots dont je me suis servi, et tirer bien au clair les idées impliquées dans la tliéorie. Pour commencer, découvrons la cause de certains malentendus secondaires.
Première remarque : sans doute, j'ai employé le mot absolu pour synonyme à non-relatif; c'est qu'il est employé de cette façon dans les citations que j'ai faites de mes adversaires ; toutefois, quant à moi, et pour la commodité de mon argumentation, j'ai préféré le terme non-relatif; je ne suis donc engagé à soutenir aucune proposition où l'absolu serait regardé comme ce qui enveloppe à la fois le sujet et l'objet. Par le non-relatif, cbez moi, il faut plutôt entendre la totalité de Tètre, moins ce qui constitue la conscience de l'individu, totalité qui s'offre à nous sous des formes relatives. Si je prenais le mot dans un sens un peu hégélien, en y enfermant ce qui pense avec ce qui est pensé, et que j'eusse pour objet de traiter de Tordre des choses non dans leurs manifestations phénoménales, mais en tant que noumènes, l'objection serait mortelle. Mais, mon objet étant seulement de formuler l'ordre des choses tel qu'il s'offre à nous sous des apparences relatives, le nonrelatif, ici considéré comme impliqué à litre de contradictoire dans la conception du relatif, est celui r|ui, j)Our cliaque acte de la pensée, est en dehors d'elle et au delà, et non celui qui la contient. Seconde remarque : ce non-relatif, en qui je vois un complément nécessaire du relatif, n'est pas, d'après mon langage, un objet de conception, mais l'objet d'un état de
OBJECTIONS TOUCHANT LES PREMIERS PRINCIPES 3G3 conscience; et j'ai dans plusieurs passages distingué entre les modes de conscience qui ont des limites, qui constituent proprement la pensée et sont sujets aux lois de la pensée, et ce mode de conscience qui persiste après la disparition la plus complète possible de toute limite, alors que, par suite, toute pensée distincte cesse.
Maintenant la voie est préparée; je peux dire ce que j'ai à répliquer à la critique de M. Marlineau : il est vrai, dirai-je, grâce aux lois nécessaires de la pensée, le relatif implique un non-relatif; il est vrai, pour se former de cette antithèse une pensée complète, il faut proprement concevoir le non- relatif; mais, pour la pensée vague, la seule possible en pareil cas, il suffit (jue le non-relatif nous soit présent, comme un état de conscience indéterminé et toutefois positif. Voyons ce qui arrive de toute nécessité quand la pensée s'applique à celte question dernière.
x\u cours de l'argumentation en question, mais un peu plus haut, j'ai essayé de faire voir en diverses manières qu'une analyse soit du produit de la pensée, soit de son opération, nous conduit à cette conclusion : toute « pensée enveloppe une relation, une différence, une ressemblance ; » et que pareillement, si l'on considère la vie en elle-même, on arrive à ce résultat : a comme penser c'est étabhr des relations, nulle pensée ne peut exprimer rien de plus que des relations. » Or, telle étant la loi de la pensée, qu'arrivera-t-il si la pensée vient à s'occuper du mystère suprême? Puisque la pensée implique toujours des termes en rapport entre eux, elle suppose dans les deux une détermination plus ou moins marquée ; et, à mesure que
l'un d'eux devient indétini, la relation fait de même, et la pensée perd sa netteté. Considérons des grandeurs. Je pense à un pouce ; je pense à un pied; comme j'ai de l'un et de l'autre une idée assez définie, j'en ai une assez définie de leur rapport. Au pied je substitue le mille ; je ne puis me représenter le mille aussi nettement ; aussi je ne puis concevoir avec autant de précision le rapport du pouce au mille; je ne puis dans ma pensée le distinguer du rapport d'un pouce à deux milles, aussi nettement que je puis distinguer le rapport du pouce au pied de celui d'un pouce à deux pieds. Si maintenant j'essaye de penser le rapport d'un pouce à la longueur de :2i0,000 milles qui nous sépare de la lune, ou le rapport d'un pouce à 92,000,000 de milles, distance de la terre au soleil, je m'aperçois d'abord que ces distances sont en pratique inconcevables et ne sont guère .pour moi autre chose que des nombres auxquels je ne puis former d'idées correspondantes; et. de plus, que le rapport d'un pouce à Tune d'entre elles devient inconcevable en pratique. Ainsi notre capacité de penser des relations devient en partie impuissante en présence des grandeurs finies quand l'une d'elles est très-grande; eh bien! elle devient entièrement impuissante quand l'une d'elles ne souffre pas de limites. La relation échappe à toute représentation, dès que l'un de ses termes y échappe. Toutefois, dans ce cas, il faut le remarquer, la relation, qui n'est plus qu'une forme quasi vide, garde encore un certain caractère, une qualité. On peut encore la ranger parmi les notions relatives à l'extension et la distinguer de celles qui ont trait à la force ou à la durée; en cela, elle garde une sorte de nature propre. Mais
OBJECTIONS TOUCHANT LES PREMIERS PRINCIPES 36r> maintenant, voyons, si l'un des termes du rapport n'est pas simplement une grandeur sans limites connues, une durée à laquelle on ne peut voir ni commencement ni lin ; s'il n'est plus qu'une réalité qu'il ne faut pas déterminer, qu'arriverat-il? Autrement dit, qu'arrivera- t-il si l'un des deux termes du rapport est impossible à représenter non-seulement -en quantité, mais en qualité? Evidemment alors, on n est plus simplement réduit à concevoir le rapport comme appartenant à un certain genre : il s'évanouit tout à fait. Quand l'un des deux termes échappe entièrement à toute connaissance, la loi de la pensée ne peut plus être observée, d'abord parce que Tun des termes ne peut nous être présent, puis parce ijae le rapport même ne peut plus être établi. C'est-à-dire : la loi de la pensée, que les contradictoires sont connues en corrélation l'une de l'autre, et pas autrement, n'est plus valable quand la pensée essaye de dépasser le relatif; et toutefois, si elle en fait l'essai, il lui faut encore se conformer à sa loi : il lui faut, par un certain mode de conscience obscur, poser un non-relatif, et, dans quelque autre mode de conscience non moins obscur, poser une relation entre ce non-relatif et le relatif. En deux mots donc, je réponds à M. Martineau, que les difficultés infranchissables dont nous lui devons l'indication surgissent seulement quand la pensée s'applique à ce qui dépasse son domaine; quand nous essayons d'aller au delà des manifestations phénoménales de la réalité dernière jusqu'à cette réalité, il nous faut l'exprimer à l'aide des symboles que nous fournissent les phénomènes; de même et en môme temps, il nous faut, pour symboliser la liaison entre la réalité dernière
et ses maniiestations, lui donner un certain air de parenté avec les liaisons qui se rencontrent parmi les manifestations phénoménales elles-mêmes. L'oi)jectioH de M. Martineau nous fait entrevoir cette vérité, (jue là où les éléments de la pensée font défaut, la loi de la pensée perd ses droits. Or celte coni clusion s'accorde fort bien avec ma doctrine générale. Je peux donc d'une part maintenir mon argument contre Ilamilton et Mansel, et dire que, selon leur principe à eux, le relatif ne peut être pensé en tant que relatif, si ce n'est comme la contradictoire de quelque réalité, affirmée à vrai dire vague meut, et en qualité de second terme d'une relation, conçue il est vrai d'une façon indéterminée. Et d'autre part je peux, sans inconséquence, affirmer pour mon compte que dans cet effort, naturel à toute pensée, pour dépasser sa sphère, ce n'est pas seulement le produit de la pensée qui se réduit à être le symbole obscur d'un produit, c'est aussi l'opération de la pensée qui devient le symbole obscur d'une opération ; et que par suite nul prédicat de ceux qui se déduisent de la loi de toute pensée ne peut être affirmé du sujet.
Il ne siéra pas mal de terminer celle réplique par un retour offensif. Après avoir défendu directement une proposition, on peut la défendre indirectement en montrant ipie le contraire ne se soutient pas. Si M. Martineau a ainsi critiqué la doctrine de la réalité inconnaissable qui se manifeste à nous dans des phénomènes, c'était au profit de sa doctrine propre, pour montrer que celle réalité tombe en grande partie sous la connaissance. Nous sommes d'accord avec lui pour dire que nous avons coiuicience d'une puissance cachée derrière l'appa-
rence ; mais, pour moi, cette puissance ne peut être soumise aux formes de la pensée; pour M. Martineau, au contraire, il est logiquement permis de lui reconnaître certains attributs de la personne. Il ne s'agit plus sans doute de caractères aussi conciets, parmi ceux de l'homme, qu'on les lui reconnaissait jadis; mais enfin ce sont des caractères humains, d'un genre plus abstrait et plus élevé. Voici en gros sa théorie : — 11 voit dans la matière une réalité indépendante; il attribue aussi une existence propie à ces qualités premières des corps, « qui sont inséparables de l'idée même de corps et qui peuvent se déduire a priori de l'idée du corps considéré comme une étendue solide ou une solidité étendue; » il range dans cette classe « la dimension selon les trois sens, la divisibilité, l'incompressibilité. M Là-dessus, comme ces qualités, d'après lui,
« ne sauraient se séparer du corps, elles en sont les contemporains et appartiennent de toute éternité à la donnée matérielle, qui est objective au regard de Dieu : le mode d'activité de Dieu envers elles ne peut se comparer qu'à l'action qu'il exerce (autant que nous pouvons le comprendre) sur les relations dans l'espace. Il ne s'agit pas là de volonté : il n'est pas cause ; il s'agit d'intelligence : il les pense. Quant aux qualités secondaires, elles n'ont pas de rapport logique avec les qualités premières, elles leur sont surajoutées comme des appendices contingents : on ne peut donc les rapporter à une pensée déductive ; elles forment un reste, produit de la pure raison inventive et de la volonté déterminante. Cette sphère de connaissance, qui pour nous est a posteriori, où nous ne pouvons faire un pas sans attendre avec soumission les ordres de l'expérience, est précisément pour Dieu le royaume où s'exerce sa puissance originale : c'est là où il est le plus libre que nous sommes le plus contraints. Mais si, dans ce domaine des qualités secondes, son esprit et le nôtre forment ainsi contraste, dans celui des qualités premières leur ressemblance réapparaît : quand il s'agit des démarches de la raison déductive, il n'y a pour toutes les intelligences qu'un sentier d'ouvert : il n'y a pas de pur arbitre qui puisse
changer le vrai avec le faux, ou faire qu'il y ait plus dune géométrie, plus d'une physique pure, pour tous les mondes : et le tout-puissant Architecte lui-même, quand il a réalisé son plan du cosmos, quand il a pris de l'immensité pour en faire les orbites, et pris de létcrnité pour en faire les saisons, ne pouvait que suivre les lois de la courbure, de la mesure et de la proportion. > {Essais de philosophie et de théologie, p. 163-164.)
J'aurai à adresser une objection importante à celle hypothèse; mais j'en veux d'abord élever une moindre. Ce n'est pas seulement aux rapports d'espace, mais aussi aux qualités physiques premières, que M. Marlineau attribue la nécessité, et non pas une nécessité relative à nos esprits, mais une nécessité métaphysique. A leur égard, ce qui est vrai pour l'esprit humain est vrai absolument : « les lois de la courbure, de la mesure et de la proportion, » telles que nous les connaissons, sont immuable;^, même pour la puissance divine, et de même la divisibilité et l'incompressibilité de la matière. Mais si, aux yeux de M. Marlineau, dans ces cas-là, la nécessité pensée implique une nécessité réelle correspondante, pourquoi ne pas étendre cette correspondance à d'autres cas? Pourquoi, l'ayant admise tacitement en ce qui concerne les relations dans l'espace et les attributs statiques des corps, ne l'admeltrail-il pas aussi pour leurs attributs dynamiques? Les lois auxquelles obéit ce mode de la force, que nous distinguons aujourd'hui sous le nom d' « énergie potentielle », sont pour notre pensée aussi nécessaires que les lois des relations dans Tespacc. Les axiomes de la mécanique sont sur le même pied que les axiomes des mathématiques pures. M. Marlineau le reconnaît-il? Reconnaît il, comme il le doit, ce corollaire,
OBJECTIONS TOUCHANT LES PREMIERS PRINCIPES 369^ que nulle manifestation d'une énergie, du genre de celle dont on a l'exemple dans le mouvement d'une planète, ne peut se produire, sinon parla dépense d'une énergie équivalente et qui préexistait? Consent-il à tirer encore de là ce corollaire, que la direction du mouvement ne peut être changée par une action quelconque, sans une réactioji égale et de sens contraire, éprouvée par le corps agissant? Alors, qu'il s'en souvienne | aussi, ces vérités ne s'appliquent pas seulement à tous les mouvements visibles, célestes et terrestres ; et ces agitations de la matière , qui nous apparaissent comme des propriétés secondes, nous sont par le fait connues grâce à des formes ,; dérivées de l'énergie potentielle, lesquelles sont les équivalents de l'énergie mécanique, et obéissent aux mêmes lois. Il lui restera seulement à tirer la conclusion : que nulle de ces énergies dérivées ne peut avoir imprimé à ces mouvenients leurs caractères et directions, sans le concours de forces préexistantes, statiques et dynamiques, elles-mêmes soumises à des conditions spéciales. Et alors, que sera devenu le « royaume de l'originalité divine », dont M. Martineau nous montrait la place au sein du royaume de la nécessité? A le suivre logiquement, son argument nous conduit à un ordre universel et inéluctable, où la volonté ne saurait avoir le rôle qu'il dit.
Mais sans pousser le raisonnement de M. Martineau jusqu'à celte conclusion, si complètement opposée avec celle qu'il en tire, il nous suffit d'accepter sa tlièse telle qu'il la propose et de considérer la solution qu'il nous offre. Elle nous laisse sans explication sur le temps et l'espace; elle ne nous aide pas à concevoir l'origine de la matière; elle ne nous fournit pas la
HEniiEnT SPENCER.
moindre lumière sur l'acquisition des qualités premières par cette matière. Toutes ces choses, on le sous-entend du moins, sont incréées. La puissance créatrice nous est présentée comme soumise à des restrictions que lui imposent les nécessités mathématiques; elle a pour donnée (le mot est digne de remarque) une substance qui, eii certains de ses caractères, défie le changement. Certes, ce n'est pas là une explication du mystère universel. Le mystère n'est que relégué dans une région plus reculée, oii l'on ne saurait porter la recherche. Or cette recherche, U nous faut la faire. Toute solution de cette espèce laisse renaître la question de savoir l'origine et la nature de ce qui impose ces limites à la puissance créatrice; ce qu'est ce Dieu preuiier, qui exerce son empire sur le Dieu secondaire. /Car évidemment, si le « tout-puissant Architecte lui-même » (pour employer l'expression quelque peu incohérente de i M. Martineau) est impuissant à changer la « matière qui lui est donnée comme objet », impuissant à changer les conditions d'existence de cette matière, et réduit à les subir au cours de son travail, il existe donc un pouvoir dont il est le ;' sujet. Ainsi, dans la doctrine de M. Martineau aussi, il y a un suprême inconnaissable; si elle diffère de la doctrine qu'il combat, c'est qu'entre cet inconnaissable e^ le pur inconnaissable elle intercale une réalité demi-intelligible.
D'après les explications de tout à l'heure, on le voit, cette théorie ne me paraît pas d'accord avec elle-même; et, d'après ces dernières, elle laisse le mystère essentiel sans solution; je ne vois donc pas qu'elle ait aucun avantage sur la doctrine de l'inconnaissable, prise sous sa forme simple. Je ne vois là qu'un
repos temporaire dans une solution approchée, qui a pour point d'appui le suprême insoluble. Si la pensée ne peut, en dépit des obstacles, s'empêcher de franchir l'apparence, pour tâcher de concevoir la cause cachée derrière, de môme, en suivant l'interprétation que M. Martineau nous propose, la pensée ne peut s'interdire de rechercher la cause qui impose des restrictions à la cause dont il parle. Avouons-le, il le faut, la question, sous cette dernière forme, n'admet pas de réponse ; pourquoi dès lors ne pas reconnaître aussi bien, que sous sa forme immédiate elle n'en admet pas? Ne vaut-il pas mieux reconnaître avec candeur l'incompétence de notre esprit, au lieu d'appeler explication ce qui ne fait que déguiser une difficulté inexplicable? Quelque réponse que chacun puisse faire à cette question, encore ne peut-on blâmer avec justice ceux qui, trouvant en eux Tindestructible conscience d'une cause dernière, d'où procèdent également ce que nous nommons l'univers matériel et ce que nous nommons l'esprit, s'interdisent de rien affirmer touchant cette cause : c'est qu'en effet ils la jugent aussi impénétrable dans sa nature qu'inconcevable dans son étendue et sa durée.