X PRÉFACE DU TRADUCTEUR
avoir aussi d'autres causes. Il est permis de souhaiter aux philosophes de devenir plus savants, et aux savants de devenir plus philosophes, tout en respectant Tindépendance, l'autonomie des uns et des autres. Ils y ont en effet un droit égal.
La science a raison, ({uand elle reçoit chez elle des étrangers, de les y admettre à titre d'hôtes, sans leur donner dès l'abord droit de cité. Certes, tout homme de sens, bien qu'il ne soit pas du métier, a droit, en telle question ({u"il lui a [du d'étudier, un jour, soit dans les livres, soit autrement, mais à la suite enfin des hommes compétents, de risquer, de proposer des hypothèses, des avis ; et, si les savants sont sages, ils les recevront, comme venant d'un houuue moins habile sans doute, mais aussi plus libre parfois de préjugés. Son droit s'arrête là. — D'ailleurs, si la science veut rester maîtresse chez elle, la philosophie, non moins iuipérieusement, veut qu'on lui reconnaisse une existence propre. N y a-t-il donc de philosophes que les constructeurs d'encyclopédies ? Oubliel-on Socrate? La science a des raisons peut-être de se plaindre de lui , parce qu'il a détourné les esprits de l'étude du monde i)hysique, vers la morale (c'est l'opinion de Lange, dans son Histoire du matérialisme); mais la philosophie, d'autant jilus, lui doit sa reconnaissance, si à ce prix il lui a révélé à elle-même son essence propre et lui a assuré son domaine. Et , à la suite de Socrate,
PRÉFACE DU TRADUCTEUR xi
songe-t-on à combien de [)hilosophes, du mêaie coup, on refuserait ce titre, dont ils se sont crus dignes et que tous jusqu'ici leur ont concédé? Or, dans la cité des philosophes, pas plus qu'en aucune cité bien ordonnée, il n'est permis à un particulier d'en bannir, d'en excommunier un autre. Mais laissons l'histoire. Quelle dignité reste-t-il au philosophe, une fois réduit au rôle de conseiller-amateur des savants en général, d'autant plus sûr d'être mal écouté partout, qu'il va colportant ses avis auprès de tous, ne prenant racine nulle part? Car encore un coup, pour ce qui est de régenter les sciences, d'en prédire les résultats futurs et de rédiger à l'avance Tencyclopédie de l'avenir, comment le pourrait-il sans dépasser les conclusions dernières des savants, à l'aide de quelque procédé inconnu d'eux? Et ce procédé, quel peut-il être, sinon celui de tous les hommes à systèmes, une sorte d'imagination bâtarde et désordonnée, qui ne poursuit plus décidément ou le vrai ou le beau, qui ne connaît plus les lois de l'investigation scientifique ni les règles de l'esthétique , et , ne sachant si elle fait une hypothèse ou un poème, ne fait ni l'un ni l'autre, mais produit un monstre?
La philosophie donc ne peut vivre avec sûreté ni en se séparant avec la science, ni en confondant ses desseins avec ceux de la science. Jamais, ou presque jamais, jusqu'à ce siècle, un philosophe de mérite n'était apparu, qui ne fût, selon son temps, un savant ; et si les philosophes,