Mémoires j ch. ix, p. 225 et suiv
c On sait quelle a été Torigme des écoles latines et grecques chez les différents peuples d'Europe. Il y a trois ou quatre cents ans, on ne possédait pas de livres en d'autres langues. Toutes les choses qui s'apprennent dans les livres : théologie, droit, médecine, art militaire, politique, mathématique, mécaniques, science et philosophie, logique et rhétorique, chimie, pharmacie, architecture, tout était en latin ou en grec ; il était donc nécessaire d'apprendre ces deux langues. C'étaient les portes sous lesquelles il fallait passer pour arriver à la science.
« En ce temps-làleslivres étaient manuscrits, si chers, par conséquent, que les riches seuls pouvaient en acheter. Le peuple n'apprenait pas à lire; car à quoi bon prendre cette peine, puisqu'on ne pouvait rien lire sans savoir le latin ou le grec et sans avoir d'argent pour acheter des manuscrits. Soixante ans après l'invention de l'imprimerie, les lecteurs étaient encore si rares, que des lettres d'imprimeurs nous apprennent qu'en 1499, on ne pouvait vendre dans toute l'Europe plus de 300 exemplaires d'un auteur ancien. Mais l'imprimerie commençant à faire des livres à bon marché, le nombre des lecteurs augmenta, il valut la peine d'écrire et d'imprimer des livres en langue vulgaire. Ce furent d'abord des livres de dévotion et de petites histoires ; mais peu à peu certaines sciences parlèrent ce langage, et aujourd'hui on peut étudier Tensemble des sciences, soit dans des traductions, soit dans des originaux en langue moderne, si bien qu'il est devenu absolument inutile d'apprendre pour cela le grec ou le latin.
« Mais il y a chez les hommes une faiblesse inexpli-
ET D'ÉCONOMIE POUTIQDE. 321
cable pour les anciennes coutumes et les anciennes habitudes, qui nous fait continuer les vieux usages, quand les circonstances qui en faisaient l'utilité ont cessé d'exister. On pourrait en citer une foule d'exemples : un seul suffira. Jadis le chapeau avait, dans le costume^ un rôle utile; il tenait la tête chaude, la mettait à l'abri de l'action violente du soleil, la défendait de la pluie, de la neige, de la grêle, etc. Pour le dire en passant, ce n'était ni le plus ancien usage, ni la plus ancienne opinion. Parmi les restes de l'antiquité, qui sont en nombre infini : bustes, statues, basreliefs, médailles, etc., il n'y a aucune figure humaine avec un chapeau, il n'y a point davantage de couvrechef, si ce n'est le casque du soldat ; mais ce n'est pas une partie du costume ordinaire, c'est une protection contre les coups de l'ennemi.
« Quand les chapeaux ont-ils été introduits pour la première fois? On l'ignore; mais au dernier siècle on en portait dans toute J'Europe. Peu à peu cependant, à mesure que gagnaient les perruques et les frisures, les gentilshommes ont cessé de mettre des chapeaux, pour ne pas déranger le curieux arrangement des boucles et de la poudre. Les ombrelles ont fait l'office des chapeaux; et cependant Thabitude de considérer le chapeau comme une partie du costume prévaut à ce point qu'un homme de bon ton ne se croit pas habillé s'il n a pas un chapeau, ou quelque chose d'approchant, qu'il porte sous le bras. Si bien qu'il y a une foule de gens de bon ton dans toutes les cours et les villes capitales de l'Europe, qui jamais, non plus que leurs pères, n'ont porté un chapeau autrement que sous le braSf quoique l'utilité de cette mode ne soit
rien moins que visible, et que cet usage, outre qu'il est coûteux, soit accompagné d'ennuis perpétuels.
« L'usage d'avoir des écoles pour apprendre aujourd'hui à tous nos enfants le grec et le latin me fait l'effet du chapeau sous le bras de la littérature moderne.
c Dans un pays tel que le nôtre, le temps perdu à cette étude pourrait être beaucoup mieux employé pour l'éducation ; et telle était l'opinion des premiers administrateurs de l'Académie de Philadelphie. »