‹ Essais de morale et d'économie politique de Benjamin FranklinChapitre 104 sur 109 · LA TRAITE DES NOIRS · texte numérisé non relu

LA TRAITE DES NOIRS

A l'éditeur de la Gazette Fédérale.

23 mars 11%.

Monsieur,

En lisant hier soir dans votre excellent journal le discours où M. Jackson demande au Congrès de ne

1 . Le nom du docteur Franklin comme président de la société d'abolition se lisait au bas de la pétition, présentée à la Chambre (les représentants des États-Unis, le 12 février 1789, et la priant d'user de tout le pouvoir qui lui était donné par la Constitution, pour repousser le trafic de l'espèce humaine» Ce fut le dernier acte public de Franklin. Dans les débats auxquels cette pétition donna lieu, on essaya de justifier la traite. Il parut dans la Gazette fédérale du 23 mars 1790 un essai signé Historiens, écrit par le docteur Franklin, dans leqnel il donnait communication d'un discours qu'on disait avoir été prononcé dans le Divan d'Alger, en 1687, en réponse à la pétition d'une secte appelée Erika ou les Purs, qui demandait l'abolition de la piraterie et de l'esclavage; ce prétendu discours africain était une excellente parodie du discours prononcé par M. Jackson, de Géorgie ; tous

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pas 8'occuper de la question de l'esclavage et de ne pas même essayer d'améliorer la condition des esclaves, il me revint à l'esprit un discours semblable, prononcé il y a environ cent ans par Sidi-Mehemet, membre du Divan d'Alger, discours qu'on peut voir dans le récit que Martin nous a laissé de son Consulat^ anno 1687. C'était pour repousser la pétition d'une secte appelée Erika ou les Purs , qui demandait l'abolition de la piraterie et de l'esclavage comme étant choses injustes. M* Jackson ne cite pas ce discours, peut-être ne Tat-il pas lu; si donc quelques-uns de ces raisonnements se rencontrent dans son éloquent discours, cela mon* trera seulement que toutes les fois que les hommes sont dans une situation semblable, leur intérêt agit, et leur esprit est affecté d'une façon singulièrement semblable dans tous les pays et sous tous les climats.

Le discours de l'Africain, traduit, nous donne ce qui suit :

c Allah Bismillah, etc., etc., etc. Dieu est grand, et Mahomet est son prophète.

les arguments donnés en £ELveur de Tesclavage du nègre sont appliqués avec une égale force pour justifier Fenlèvement et le servage des Européens.

Ce discours fournit une démonstration de la futilité des arguments par lesquels on défend la traite; il est en même temps une preuve de la force d'esprit et du talent de Tauteur à cette époque avancée de sa vie. Ainsi que la Fwrabole contre Vintô' lérancey il prouve sa facilité à imiter le style d'autres temps et d'autres nations; et comme cette parabole amena plusieurs personnes à faire des recherches dans l'Ecriture pour savoir si elle s'y trouvait, ce discours fit chercher dans les bibliothèques pour y découvrir l'ouvrage d'où l'on disait avoir extrait ce discours.

Docteur Stuber.

Cette lettre a été écrite par Frahklin vingt-quatre joun seulement avant sa soort, qui eut lieu le 17 avril suivant

< Ces Erika onUils bien considéré les conséquences de leur pétition, si on l'admettait? Si nous cessons nos croisières contre les chrétiens, comment nous procurer les articles que leur pays produit et qui nous sont si nécessaires? Si nous cessons d'en faire des esclaves, qui pourra cultiver nos terres dans un climat si chaud? À qui pourrons-nous faire faire les travaux grossiers de nos villes et de nos familles? Estce qu'alors nous ne deviendrons pas nos propres esclaves? Ne devons-nous pas avoir plus de pitié pour nous autres mahométans que pour ces chiens de chrétiens ? Nous avoDS maintenant plus de cinquante mille esclaves à Alger et dans les environs ; ce nombre diminuera promptement et disparaîtra graduellement si on n'a pas soin de l'entretenir. Si nous cessons de prendre et de piller les vaisseaux infidèles, de réduire en esclavage les matelots et les passagers, nos terres perdront de leur valeur, n'étant plus cultivées ; les loyers des maisons baisseront de moitié, et le revenu que le gouvernement tire de sa part dans les prises, sera totalement détruit 1 et pourquoi? pour satisfaire la fantaisie d'une secte fantasque qui voudrait, nonseulement nous empêcher de faire des esclaves, mais nous faire affranchir ceux que nous avons !

« Qui indemnisera les maîtres de cette perte ? Serace l'État? nos finances sont-elles suffisantes? les Erika le feront-ils? le peuvent-ils? ou voudraient- ils , en faisant justice aux esclaves, comme ils disent, commettre une plus grande injustice envers les propriétaires?

« Et si nous donnions*la liberté à nos esclaves, qu'en feraient-ils? peu d'entre eux retourneraient dans leur

pays ; ils connaissent trop les souffrances qui les y attendent. Ils n'embrasseront pas notre sainte religion^ ils ne prendront pas nos manières ; notre peuple ne voudra pas se souiller en s'alliant avec eux? Faudrat-il les nourrir comme des mendiants dans nos rues, ou exposer nos propriétés à leur pillage ? Car des hommes accoutumés à l'esclavage ne travaillent pas pour gagner leur vie, à moins d'y être forcés. Et qu'y a-t-il de si misérable dans leur condition actuelle ? N'étaientils pas esclaves dans leur propre pays ?

« Est-ce que l'Espagne, le Portugal, la France, l'Italie, ne sont pas gouvernés par des despotes qui tiennent tous leurs sujets en esclavage, sans exception? L'Angleterre elle-même traite ses matelots comme des esclaves : car s'il plaît au gouvernement, ils sont saisis, emprisonnés dans des bâtiments de guerre , condamnés non-seulement à travailler, mais à se battre pour une faible solde et une maigre pitance, qui ne vaut pas celle que nous donnons à nos esclaves. Leur condition est-elle empirée quand ils tombent entre nos mains ? Non , ils ont simplement changé d'esclavage, et leur situation est meilleure ; car ici ils sont sur une terre où le soleil de l'islamisme brille dans toute sa splendeur, ils ont l'occasion de s'instruire de la vraie doctrine, et par là de sauver leurs âmes immortelles ; ceux qui restent au pays n'ont pas ce bonheur. Renvoyer les esclaves chez eux, serait les faire passer de la lumière dans les ténèbres. *

« Je répète la question : que fera-t-on des esclaves ? On a dit qu'on pourrait les coloniser dans le désert, où il y a abondance de terre pour les nourrir, et où ik pourraient prospérer comme État libre. Mais je crois

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qu'ils sont trop peu disposés an travail sans y être contraints, anssi bien que trop ignorants pour établir un bon gouvernement. Les Arabes nomades les tourmenteraient , les détruiraient ou les réduiraient en servitude, tandis que, en nous servant, nous prenons soin de leur fournir toutes choses ; ils sont traités avec humanité. Les ouvriers de leurs pays, si je suis bien informé, sont beaucoup plus mal nourris, logés, vêtus; la condition de beaucoup d'entre eux est déjà adoucie et n'a pas besoin d'être améliorée ; ici leur vie est en sûreté, ils ne sont pas exposés à être pressés comme soldats ni forcés de se couper la gorge entre chrétiens, comme dans les guerres de leurs pays. Si quelquesuns de ces bigots insensés, qui nous fatiguent aujourd'hui de leurs sottes pétitions, ont, dans un excès de zèle aveugle, affranchi leurs esclaves, ce n'est pas la générosité, ce n'est pas l'humanité qui les y a poussés, c'est le remords d'une lourde chaîne de péchés et l'espérance que le mérite prétendu d'une si bonne œuvre les sauvera de la damnation.

c Combien ils se méprennent grossièrement en supposant que l'esclavage est défendu par TAlcoran. Pour n'en pas citer davantage, est-ce que les deux préceptes: a Maîtres, traitez vos esclaves avec bonté ; esclaves, ser^ « vez vos maîtres avec zèle et fidélité, » ne sont pas des preuves évidentes du contraire ? Le pillage des infidèles n'est pas davantage défendu dans le saint livre, puisqu'il est connu que Dieu a donné le monde et tout ce qu'il contient à ses fidèles musulmans, qui en jouissent de droit aussitôt qu'ils l'ont conquis.

« Qu'on ne nous parle plus de ces détestables propositions de l'affranchissement des chrétiens : les ad-

mettre serait déprécier nos terres et nos maisons en dépouillant par là beaucoup de bons citoyens; cette mesure créerait un mécontentement universel, provoquerait des insurrections au grand danger du gouvernement, et amènerait ime confusion générale.

c C'est pourquoi je ne doute pas que cette sage réunion ne préfère le bien-être et le bonheur de toute une nation de vrais croyants, aux folles rêveries de quelques Erika ; elle repoussera leur pétition. »

Le résultat de ce discours, comme nous le dit Martin, fut que le Divan prit la résolution suivante : « La doctrine qui prétend que piller et réduire en esclavage les chrétiens est injuste, est au moins problématique ; mais il est certain que l'intérêt de l'État est de continuer à la pratiquer; c'est pourquoi nous rejetons la pétition. »

En conséquence elle fut rejetée. Et puisque de pareils motifs sont capables de faire naître dans l'esprit des hommes de semblables opinions , de semblables résolutions, ne pouvons-nous pas, monsieur Brown, prédire que les pétitions au parlement d'Angleterre pour l'abolition de la traite auront le même sort, pour ne rien dire d'autres assemblées.

Je suis, monsieur, votre lecteur assidu et votre humble serviteur.

HisTORicas.

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