LETTRE A UN INCONNU
Pour le dissuader de pMier un ouvrage contre la
religion^
(Sans date.)
Cher monsieur,
J*ai lu votre manuscrit avec quelque attention. En niant une Providence particulière, tout en admettant une Providence générale , vous sapez les fondements de tonte religion. Si Ton ne croit pas à une Providence qui regarde, protège, guide et au besoin favorise l'individu, il n'y a plus de raison pour adorer une Divinité, en craindre le déplaisir, ou en implorer la protection. Je n'entrerai dans aucune discussion de vos principes, quoique vous paraissiez le désirer. Aujourd'hui je vous dirai seulement qu'à mon avis, quoique vos raisonnements soient subtils, et qu'ils puissent entraîner quelques lecteurs , vous ne réussirez pas à changer, en ce point, le sentiment naturel de l'humanité. Imprimer cette pièce, aura pour effet de jeter sur vous beaucoup d'odieux, et de vous nuire sans profit pour personne. Qid crache contre le vent, se crache au visage.
Mais, quand vous devriez réussir, quel bien supposez-vous qu'il en résultera? Pour votre compte, vous pouvez trouver facile de mener une vie vertueuse, sans le secours que donne la religion ; vous avez la claire perception des avantages de la vert6, des désavantages
1 . Il est question de cette lettre dans la lettre écrite par Franklin à Ezra Sliles, le 28 janvier 1 790, Cnrresp., t. II, p. 511.
du vice ; vous possédez une force de résolution suffisante pour résister aux tentations qui troublent le commun des hommes. Fort bien. Mais songez que la grande majorité de l'espèce humaine se compose d'hommes et de femmes, faibles et ignorants /de jeunes gens des deux sexes, sans expérience, sans réflexion; tous ont besoin de religion pour fuir le vice, pour s'aSermir dans la vertu, pour la pratiquer jusqu'à ce qu'elle devienne une habitude j ce qui est le grand point pour l'assurer.
Vous-même, peut-être, est-ce à la religion, je veux dire à votre première éducation religieuse , que vous êtes redevable de ces habitudes de vertu dont aujourd'hui vous vous prévalez à juste titre.
Vous pourriez aisément déployer votre beau talent de raisonnement sur quelque sujet moins hasardeux, et obtenir ainsi une place parmi nos auteurs les plus distingués. Chez nous, il n'est pas nécessaire de faire comme chez les Hottentots , où , pour entrer dans la compagnie des hommes, un adolescent doit prouver sa virilité en battant sa mère.
Croyez-moi , ne déchaînez pas le tigre, brûlez cet écrit avant que d'autres personnes le voient ; vous vous épargnerez beaucoup de mortifications que \ous causeront les ennemis que vous allez vous faire, et peut-être aussi vous épargnerez-vous beaucoup de regrets et de repentir. Si les hommes sont déjà si méchants quand ils ont de la religion^ que seraient-ils, s'ils n*en avaient pas? Je vous adresse cette lettre comme une preuve de mon amitié , c'est pourquoi je n'y aujouterai aucune profession de tendresse , je me dirai simplement tout à vous.