‹ Essais de morale et d'économie politique de Benjamin FranklinChapitre 107 sur 109 · CODICILLE · texte numérisé non relu

CODICILLE

Moi, Benjamin Franklin, dénommé dans le testament ci-annexé, l'ayant de nouveau pris en considération, j'ai jugé à propos de faire et rédiger le présent codicille.

Depuis longtemps c'est chez moi une opinion arrêtée en politique que, dans un État démocratique, il ne doit point y avoir de fonctions salariées, et cela par les raisons en forme que j'en ai données lors de la discussion

de notre constitution * ; aussi lorsque j 'ai accepté la place de président, mon intention était-elle d'en consacrer les appointements à quelque objet d'utilité publique. En conséquence, avant même d'avoir fait mon testament en juillet dernier, j'avais déjà donné de fortes sommes à des collèges, des écoles, et pour des constructions d'églises, etc. Dans mon testament, j'ai légué en outre deux mille livres sterling à l'État, afin de rendre le Schuylkill navigable. Mais depuis j'ai vu que cette somme ne servirait de rien pour un si grand travail, et que de longtemps d'ailleurs on ne donnera suite à ce projet. J'ai donc conçu une autre idée, qui, je l'espère, peut avoir une utilité plus générale, et par les présentes, je révoque et annule ce legs, et j'entends que les bons qui me restent pour le salaire qui m'est dû, soient vendus jusqu'à concurrence de la somme de deux mille livres sterling, pour être employés ainsi que je vais l'ordonner.

On a pensé que celui qui reçoit de ses ancêtres un patrimoine est, en quelque façon, obligé de le transmettre à leur postérité. Cette obligation ne pèse pas sur moi, qui n'ai jamais recueilli un shilling dans la succession d'un ancêtre ou d'un parent. Cependant, s'il n'arrive point d'accident avant ma mort, je laisserai à mes descendants un patrimoine considérable. Cette observation est à l'adresse de ma famille, pour justifier, en quelque façon, des legs qui ne paraissent pas avoir pour elle un intérêt immédiat.

Je suis né k Boston, dans la Nouvelle-Angleterre,

1. V. supra, p. 284. Franklin avait rapporté cette opinion de France, et , suivant toute apparence , l'avait empruntée à Mably.

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et je dois ma première éducation littéraire anx écoles gratuites de grammaire qui y sont établies. J'ai donc déjà pensé à ces écoles dans mon testament. Mais j'ai d'autres obligations à TÊtat de Massachusetts, qui autrefois, sans aucune sollicitation de ma part, m'a nommé sen agent en Angleterre, avec de beaux appointements qui ont duré plusieurs années, et quoique, en lui communiquant les lettres du gouverneur Hurchinson, j'aie perdu au service de cet Ëtat beaucoup plus que ce qu'il m'a donné, je ne pense pas que cet accident doive en rien diminuer ma reconnaissance.

J'ai remarqué que , parmi les artisans, les bons apprentis font d'ordinaire de bons citoyens; moi-même j'ai été élevé dans ma ville natale , pour un métier manuel, l'imprimerie, et plus tard, lorsque j'ai voulu m'établir à Philadelphie, ce sont les prêts bienveillants que m'ont faits deux amis qui ont été le fondement de ma fortune, et qui m'ont permis d'être utile; je désire donc, moi aussi , être utile après ma mort, s'il est possible, en formant et en aidant d'autres jeunes gens qui puissent rendre service au pays dans ces deux villes. Je consacre à cet objet deux mille livres sterling, j'en donne la moitié aux habitants de la ville de Boston, en Massachusetts, et l'autre moitié aux habitants de la cité de Philadelphie, pour être employés ainsi que je vais le déclarera

Si les habitants de la ville de Boston acceptent ladite somme de mille livres sterling , elle sera administrée

1. Franklin appelle Philadelphie une citéj parce qu'elle a un corps municipal, et Boston une ville (town) parce que les habitants y font eux-mêmes leurs affaires municipales sous la direction des élus ou selectmen.

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SOUS la direction des selectmen , réunis aux ministres des plus anciennes églises épiscopale y congrégationa* liste et presbytérienne. Ge comité prêtera ladite somme, à l'intérêt de cinq pour cent par an, à de jeunes ouvriers mariés, ayant moins de vingt-cinq ans, qui auront servi comme apprentis dans la susdite vile, et qui auront fidèlement rempli les obligations de leur contrat d'apprentissage % de façon à mériter un bon certificat de deux citoyens respectables, et disposés à se porter leur caution pour le remboursement des billets aux échéances et pour le payement des intérêts. Tous ces billets seront souscrits payables en piastres d'Espagne ou en monnaie d'or équivalente , et les administrateurs tiendront un ou plusieurs livres où seront inscrits les noms de ceux qui demanderont à profiter et qui profiteront de cette fondation; on y inscrira également le nom des cautions , le montant des sommes prêtées , les dates et tous les autres renseignements nécessaires. Ces prêts d'argent étant destinés à aider de jeunes ouvriers mariés à s'établir, ils seront calculés par les administrateurs, de façon à ne pas excéder soixante livres sterling (quinze cents francs), et à ne pas être au-dessous de quinze livres (trois cent soixantequinze francs) par personne. Si le nombre des demandes est si grand que l'on ne puisse accorder à chacun la somme convenable , on fera une diminution proportionnelle, de manière à aider tout le monde. A l'origine, ces secours seront peu de chose; mais à mesure que le capital grossira par l'accumulation de l'intérêt, ils deviendront plus considérables. Et, pour ai-

1. Franklin pense à sa conduite et à ce quMI appelle un des errata de sa vie. Mémoires^ p. 48.

der toar à tour le plus grand nombre possible de jeunes ouvriers, comme aussi pour rendre plus facile le remboursement du capital, chaque emprunteur s'obligera de payer, avec l'inlérèt annuel, un dixième du capital. Cette nouvelle somme, composée du principal et des intérêts, sera aussitôt prêtée à de nouveaux emprunteurs.

Et, comme il est à présumer qu'on trouvera toujours à Boston des citoyens vertueux et bienfaisants disposés à donner une part de leur temps pour faire du bien à la génération qui s'élève, en surveillant et administrant gratuitement cette fondation, on peut espérer qu'aucune partie de cette somme ne restera oisive, ou ne sera détournée pour d'autres usages, mais qu'au contraire elle augmentera continuellement, grâce aux intérêts. En ce cas, il peut y avoir, avec le temps, un fonds excédant les besoins à Boston, et alors on pourra aider le voisinage ou d'autres villes de l'État de Massachusetts, à la charge par ces villes de s'engager à payei:^ ponctuellement chaque année les intérêts et une portion du capital aux habitants de Boston.

Si ce plan est exécuté et qu'il réussisse sans interruption durant un siècle, le fonds total s'élèvera alors à cent trente et un mille livres sterling *. Sur cette somme, je désire que les administrateurs de la fondation emploient cent mille livres sterling en travaux publics, ainsi qu'ils le jugeront le plus utile, tels que fortifications, ponts, aqueducs, édifices publics, bains, chaussées ou autres travaux de nature à rendre le séjour de la ville plus commode aux habitants, ou plus

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