‹ Essais de morale et d'économie politique de Benjamin FranklinChapitre 16 sur 109 · Anergos^ littéralement qui ne fait rien · texte numérisé non relu

Anergos^ littéralement qui ne fait rien

commença à réfléchir sur son genre dévie. Il s'avisa de songer au nombre d'êtres vivants qui avaient été sacrifiés pour nourrir son corps, et à ]a quantité de blé et de vin qui avait été mêlée à ces offrandes. Il n'avait pas tout à fait oublié l'arithmétique qu'il avait apprise quand il était enfant, et il se mit à calculer ce qu'il avait dévoré depuis qu'il avait âge d'homme.

< Une douzaine de créatures emplumées, petites et grandes, dit-il, ont chaque semaine, l'une dans l'autre, donné leur vie pour prolonger la mienne, ce qui monte pendant dix ans au moins à six mille.

c Cinquante moutons *bnt été sacrifiés dans une année avec une demi-hécatombe de gros bétail, afin que je puisse avoir chaque semaine sur ma table les morceaux les plus délicats. Ainsi un millier de bêtes à corne ou à laine ont été tuées en dix ans de temps pour me nourrir; outre ce que la forêt m'a fourni* Des centaines de poissons de toute espèce , et quelques milliers de fretin ont été privés de la vie pour mes repas.

« Une mesure de blé me fournirait à peine pour un mois de belle farine; ce qui fait environ cent vingt boisseaux; beaucoup de barils d'ale, de vin et d'autres liqueurs ont passé dans mon corps, ce misérable gouffre à viande et à boisson.

< Et qu'ai-je fait tout ce temps pour Dieu et pour l'homme? Quelle profusion de bonnes choses pour une vie inutile, pour un être indigne ! La moindre créature de toutes celles que j'ai dévorées a mieux répondu que moi à la fin pour laquelle elle a été créée I Elle a été faite pour nourrir l'homme, elle l'a fait. Chaque crabe, chaque huître que j'ai mangés, chaque grain de blé

que j'ai avalé ont rempli leur place dans Téchelle des êtres avec plus de convenance et d'honneur que je ne Tai fait. Quelle honteuse perte de vie et de temps! >

Bref, Anergus continua ces réflexions morales avec une force de raison si juste et si sévère qu'elle lui fit changer entièrement son genre de vie, cesser de suite ses folies et s'appliquer à acquérir quelque connaissance utile, quoiqu'il eût déjà plus de trente ans. H vécut longtemps encore avec la réputation d'un homme d'honneur et d'un excellent chrétien. Il se rendit utile à son prochain, et fît brillante figure comme patriote au sénat; il mourut la conscience en paix et ses concitoyens versèrent des larmes sur sa tombe.

Le monde, qui connaissait toute l'histoire de sa vie, s'étonna de ce grand changement. On regarda sa réforme conmie miraculeuse; lui-même confessait et adorait la puissance ou la divine miséricorde qui d'une brute avait fait un homme.

Ceci est un exemple isolé, et nous pouvons presque nous aventurer à l'appeler un miracle. Dans ce siècle dégénéré, combien n'y a-t-il pas de jeunes gens des deux sexes dans la classe aisée qui gaspillent ainsi leur vie sans jamais songer a la rendre utile?

Quand je rencontre des gens de cette triste espèce, il me revient à l'esprit quelques lambeaux d'Horace :

Nos numerus sumus et fruges consumere nati

Alcinoique

juventus

Gui pulchrum fuit in medios dormire dies, etc.

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