A LORD KAMES A EDIMBOURG
Sur Vharnwnie et la mélodie des airs écossais.
Londres, 2 juin 1765.
Dans mon passage en Amérique j'ai lu votre excellent ouvrage des Éléments de critique; j'y ai trouvé un grand charme, beaucoup à admirer et rien à reprendre. J'aurais seulement souhaité que vous eussiez examiné plus à fond le sujet de la musique, et que vous eussiez démontré que le plaisir que prennent les artistes à entendre la plupart des compositions dans le goût moderne, n'est pas le plaisir naturel qui résulte de la mélodie ou de Tharmonie des sons, mais que c'est un plaisir du même ordre que celui qu'on prend à voir les tours de force des voltigeurs et des danseurs de corde. Pour ma part, je pense qu'il en est ainsi, et j'imagine que c'est la raison pour laquelle ceux qui ne connaissent point la musique, et qui par conséquent n'ont pas le sentiment de ces difficultés, n'ont point, ou ont fort peu de plaisir à entendre ce genre de musique. La plupart de c's compositions ne sont que des tours de force. Dans des concerts, où assistait le gros du public, je me suis quelquefois placé de façon à voir tout le monde en face ; je n'ai observé sur les visages aucun signe de plaisir, pendant l'exécution d'une grande partie des morceaux qui faisaient
l'admiration des exécatants, tandis qu'un vieil air écossais, tout uni, que les musiciens dédaignaient, et n'exécutaient qu'à regret, causait manifestement un plaisir universel.
A cette occasion, permettez-moi d'étendre un peu le sens de votre proposition, que l'harmonie et la melodie sont agréables, chacune séparément^ et que réunies îlks sont délicieuses^ et de dire que, à mon avis, la raison pour laquelle les airs écossais se sont soutenus si longtemps, et probablement se soutiendront toujours (s'ils peuvent échapper au danger d'être étouffés par les ornements affectés des modernes), c'est uniquement parce que ce sont des compositions de mélodie et d'harmonie réunies, ou pour mieux dire parce que leur mélodie est de l'harmonie. Je parle des airs simples chantés par une seule voix. Comme ceci aTair d'un paradoxe, il faut expliquer mon opinion. Il est ?rai que, suivant Tacception commune on n'appelle mélodie qu'une agréable succession de sons, et qu'on n'appelle harmonie que la coexistence de sons agréables. Mais comme la mémoire est capable de retenir pendant quelques moments une idée parfaite du ton ou de l'élévation d'un son qui vient de finir, de façon à le comparer au ton qui succède, et de juger sûrement de leur accord ou de leur dissonance, il en peut résulter et il en résulte en effet un sentiment d'harmonie entre le son présent et le son passé, aussi agréable que celui qu'éveillent deux sons donnés en même temps.
Or, telle est la composition des anciens airs écossais. Presque toutes les notes emphatiques qui se succèdent, sont une tierce, une quinte, une octave, en un mot, une note qui est en accord avec la note pré-
cédente. Les tierces y sont les plus fréquentes, c'est on accord très-agréable. Je me sers du mot emphatique pour désigner les notes sur lesquelles on appuie en chantant^ et les distinguer des petites notes d'assemblage, qui, ainsi que les articles dans le langage, ne servent qu'à lier les parties.
Avons-nous l'idée parfaite d'un son qui vient de cesser? Sur ce point j'en appelle à tous ceux qui ont quelque connaissance de la musique; ils savent corn* bien il est aisé de répéter un son sur le ton même qu'on vient d'entendre. Lorsque on accorde un instrument, une bonne oreille peut aussi aisément juger que deux cordes sont à l'unisson en les faisant résonner séparément qu'en les faisant résonner ensemble. Et quant à leur dissonance il est aussi aisé, j'oserai même Vire, il est plus aisé d'en juger quand on les fait résonner séparément ; car, lorsqu'on les fait résonner ensemble, quoiqu'on connaisse par la vibration que l'une est plus haute que l'autre, on ne saurait dire laquelle c'est. J'ai attribué à la mémoire la faculté de comparer le ton présent à celui qui vient de cesser ; mais s'il y avait dans l'oreille quelque chose d'analogue à ce que nous remarquons dans l'œil, ce qui n'a rien d'impossible, cette faculté n'appartiendrait pas k la mémoire. Peut-être que les vibrations, communiquées aux nerfs auditifs par un certain son, continuent quelque temps après que la cause de ces vibrations est passée, et que la comparaison aide à mieux discerner l'accord ou la dissonance du son qui suit. Car l'impression faite sur les nerfs visuels par un objet lumineux dure pendant vingt ou trente secondes. Étant assis dans une chambre, regardez fixement le milieu d'une
fenêtre pendant quelque temps par un beau jour, et fermez ensuite les yeux; la figure de la fenêtre vous restera dans Tœil, et si distinctement que vous en pourrez compter les panneaux.
Enfin si nous considérons par qui ces vieux airs ont été composés, et comment ils étaient exécutés à Torigine, nous verrons que ces successions harmoniques des sons étaient naturelles, et même nécessaires à leur composition. Les ménestrels les composaient pour les jouer sur la harpe, en les accompagnant de la voix. La harpe était garnie de fil d'archal qui donne un son de longue durée, il n'y avait pas, comme dans le clavecin moderne, un mécanisme qui arrête le son de la note jouée au moment où commence une note nouvelle. Pour éviter une dissonance effective, il était donc nécessaire que la nouvelle note emphatique fût en accord avec la précédente, puisque leur son devait exister en même temps. Yoilà d'où vient la heauté de ces airs, qui ont plu si longtemps et qui plairont toujours sans qu'on sache pourquoi. Quand je dis qu'ils ont été originairement composés pour la harpe, et de l'espèce la plus simple, j'entends une harpe qui n'avait de deminote que celle de l'échelle naturelle, et seulement deux octaves de cordes, de G à G ; je trouve ma conjecture appuyée par un autre fait, c'est qu'aucun de ces airs vraiment anciens, ne contient une demi-note artificielle, et que dans les airs, où il eût été plus convenable d'employer les notes moyennes de la harpe, et de placer la clef en F, le B, qui aurait été un B diëze, y est toujours omis; on passe par-dessus au moyen d'une tierce.
Les connaisseurs en musique moderne diront qne je
n'ai pas de goût ; mais je ne puis m*einpêcher d'ajouter que je crois que nos ancêtres lorsqu'ils entendaient une bonne chanson, distinctement articulée, chantée sur un de ces airs et accompagnée avec la harpe, sentaient un plaisir plus réel que celui qu'on peut goûter dans la plupart de nos opéras modernes, en mettant de côté les décorations et la danse. La plupart des airs modernes, n'ayant point cette harmonie naturelle unie avec leur mélodie, on a recours à l'harmonie artificielle d'une basse, et d'autres parties d'accompagnement ^ Les vieux airs n'ont aucun besoin de ce secours, qui y porte plutôt la confusion que l'agrément. Quiconque les a entendu jouer à James Oswald sur son violoncelle, aura peu d'envie de me contester ce point. Plus d'une fois j'ai vu des larmes de joie dans les yeux des auditeurs, et cependant je crois que son jeu aurait plu encore davantage s*il avait ajouté moins d'ornements modernes à ces vieux airs.
Je suis. B. P.
Sur les défauts de la musique moderne.