A PIERRE FRANKLIN, A NEWPORT
(Sans date.)
Cher frère,
J'aime votre ballade, je trouve qu'elle répond bien à votre projet de flétrir un luxe coûteux et d'encourager
1. Rousseau, dans son Dictionnaire de musique, imprimé en 1768 (v. Harmonie) a soutenu la même doctrine, ou le même paradoxe.
ET D'ÉCONOMIE POUTIQUE. 93
le travail et l'économie. Si vous parvenez à la faire chanter partout dans votre pays, il est probable qu'elle produira l'effet que vous désirez et que vous en attendez. Mais puisque vous vouliez la rendre familière à tout le monde, je m*étonne que vous ayez choisi une mesure de vers si peu commune qu'aucun des airs populaires n'y peut convenir. Si vous l'aviez adaptée à on vieil air bien connu, elle se serait répandue beaucoup plus vite qu'elle ne fera avec le meilleur air que nous puissions faire composer exprès pour elle. Je crois aussi que si vous l'aviez donnée à quelqu'une de ces filles des champs, au cœur du Massachusetts, qui n'ont jamais entendu d'autre air que les psaumes, Chevy-chacej les Errants dans les bois, la Dame espagnole.ei autres vieux refrains de cette espèce, mais qui ont naturellement de l'oreille, elle vous aurait trouvé un air populaire plus agréable que tous ceux que composeront ici nos grands maîtres, et qui aurait mieux fait votre affaire. Car ce qu'il faut, c'est que chaque mot chanté soit compris par ceux qui l'écoutent, et que l'accent voulu soit donné par le chanteur comme il le serait par le lecteur : c'est de là que dépendent l'effet et l'impression que peut faire une chanson. Je tâcherai cependant de faire composer pour vous l'air le plus convenable qu'il se pourra.
N'imaginez pas que je cherche à déprécier le talent de nos compositeurs ; ils sont admirables pour plaire à des oreilles exercées, et savent se charmer fun Cautre^ mais pour des chansons, le goût à la mode semble tout à fait hors de la nature, ou plutôt le contraire de la nature; et cependant le torrent les emporte tous, un ou deux exceptés.
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A l'exemple des législateurs antiques, vous voudriei réformer les mœurs de votre patrie par l'inflaencc combinée de la poésie et de la musique. Autant qu'on en peut juger par ce qu'on sait de leurs chansons, h musique en était simple : elle se conformait à la prononciation des mots, quant à la mesure, à la cadence ou à Taccent, etc., sans jamais déguiser ni brouiller les paroles en faisant d'une syllabe longue une brève, ni d*une brève une longue. Chanter n'était pour eux qu'une façon de parler plus agréable, parce qu'elle était mélodieuse; on avait toutes les grftces d'une prose éloquente en y joignant le charme de l'harmonie. Le chant moderne, au contraire, néglige toutes les propriétés et toutes les beautés du langage ordinaire ; il j substitue ses défauts et ses absurdités comme autant de grâces. Peut-être ne voudrez-vous pas m'en croire sur parole, j'essayerai de vous donner des preuves* Voici le premier air qui me tombe sous la main. C'esl l'œuvre d'un de nos plus grands maîtres, Handel, t jamais fameux. Ce n'est point un des essais de sa jeu* nesse, avant que son goût fût éclairé et formé ; Handeh composé cet air quand sa réputation était au comble, Le morceau est fort admiré par tous les admirateurs du musicien, et est vraiment excellent dans son genre. D est intitulé l'air favori de Judas Machabée. Or j'j remarque, parmi les défauts et impropriétés de langage :
l^ La mauvaise position de l'accent, qu'on fait portei sur des mots sans importance ou sur des syllabes qui ne peuvent le prendre. Exemple :
Avec leur vain mystère.
Divine sagesse, ô toi qui viens du ciel!
S* La traînée, qui prolonge le son des mots an delà de lenr mesure naturelle :
Qai guérira mon cœur blessa, é^ é, ^, Divine sa, a gesse, ô toi qui viens, ens du ciel, el.
d"" Le bégaiement y qui, d'une seule syllabe en fait plusieurs. Je me souviens que dans un air que je ne retrouve pas, d'une seule syllabe on en faisait seize. C'était le mot charmes^ : Cha, a, a, a, a, a, a, a, a, ^ a, a, a, a, a, armes. C'est le bégaiement pris en flagrant délit.
k^ InintelligibUité^y résultat naturel de la réunion des trois défauts précédents.
Donnez cet air à chanter à un grand musicien ; qu'il le chante à une compagnie qui ne l'a jamais entendu, vous verrez qu'on ne saisira pas trois mots sur dix. De là vient qu'aux Oratorios ou à l'Opéra, on voit un livret dans la main de quiconque désire entendre ce que chantent les meilleurs musiciens.
h^ La tautologie, ou redite inutile. Dans l'opéra célèbre d'Acis et Calatée, Handel a répété cent fois coup «ur coup : le monstre Polyphème^ le monstre Polyphème.
6* Les éclats de voix sans sujet. Peut-être n'en trouverai-jepas d'exemple frappant dans cet air; maisqui- <»nque a suivi nos opéras s*en rappellera un grand nombre. *
Je vous envoie cet air, paroles et musique. Lisez les