UK LES MARIAGES CONTRACTÉS DE BONNE HEURE
A John Alleyne.
Londres, Craven street, 9 août 1768.
Cher John,
Vous voulez que je vous dise franchement ce que je pense des mariages précoces, pour répondre aux critiques sans nombre qu'on a faites du vôtre. Vous pouvez vous rappeler que lorsque vous m'avez consulté à ce sujet, je vous ai dit que la jeunesse des deux côtés n'était pas pour moi une objection. Si j'en dois juger par les ménages que j'ai été à même d'observer, je serais porté à croire que les meilleures chances de bonheur sont pour ceux qui se marient jeunes. Les jeunes gens ont le caractère plus flexible, ils tiennent moins à leurs habitudes; ils s'accoutument donc plus aisément l'un à l'autre: ce qui écarte bien des occasions de dégoût. Si de jeunes époux n'ont pas toute la prudence qu'exige la conduite d'un ménage, ils ont en général auprès d'eux des parents ou des amis plus âgés, qui peuvent les aider de leurs conseils, et qui sont prêts à suppléer au défaut d'expérience. Un mariage précoce habitue de meilleure heure les jeunes gens à une vie réglée et utile ; souvent même il prévient heureusement des accidents ou ■ des liaisons qui nuisent à la santé ou à la réputation, quelquefois même à toutes deux.
Il est des situations particulières où la prudence conseille de reculer le mariage, mais en général, dès que la nature nous y a disposés physiquement, il y a présomption qu'elle ne s'est pas trompée en nous en inspi-
rant le désir. Les mariages tardifs ont cet autre inconyénient, qu'ils n^offrentpas aux parents la même chance (félever leur famille : c Les enfants venm tard sont de « bonne heure orphelins, « dit un proverbe espagnol. Triste sujet de réflexion pour les gens qui peuvent se trouver dans ce cas! Chez nous, en Amérique, on se marie communément au matin de la vie : nos enfants sont élevés et établis dans le monde vers notre midi, et quand nos affaires sont faites, nous avons encore une après-midi, une soirée pour jouir gaiement de notre loisir. En nous mariant jeunes, nous avons le bonheur d'avoir une famille plus nombreuse ; et comme il est d'usage chez nous, suivant le vœu de la nature, que la mère allaite et nourrisse elle-même ses enfants, nous en élevons davantage. De là le rapide progrès de la population chez nous, progrès qui n'a point d'égal en Europe.
Au total, je suis charmé que vous soyez marié, et je vous en félicite cordialement. Vous voici en chemin de devenir un citoyen utile; vous vous êtes soustrait à cet état d'éternel célibat, si contraire à la nature. C'est pourtant la destinée d'une foule de personnes, qui n'en avaient jamais eu lintention; mais qui pour avoir trop tardé à changer de condition, finissent par trouver qu'il est trop, tard pour y songer, et passent ainsi toute leur vie dans une situation qui fait perdre à Thomme une partie de sa valeur. Un volume dépareillé n'a pas le même prix que lorsqu'il fait partie d'une collection complète. Que ferez-vous de la moitié d'une paire de ciseaux? Cela ne coupe plus, et fait à peine un mauvais racloir.
Je vous prie, offrez, mes compliments et mes meil-
leurs sonhaits à votre jeune femme. Je suis vieux, et lourd ; autrement, je les lui aurais offerts en personne. J'userai sobrement du privilège qu'ont les vieillards, de donner des conseils à leurs jeunes amis. Traitez toujours votre femme avec respect, et vous serez respecté non-seulement par elle, mais par tous ceux qui vous entourent. N'usez jamais envers elle de paroles piquantes même en badinant; car des plaisanteries de cette nature, renvoyées de l'un à l'autre, dégénèrent souvent en disputes sérieuses. Soyez studieux dans votre état, vous deviendrez savant. Soyez laborieux et économe, vous deviendrez riche. Soyez sobre et tempérant, vous jouirez d'une bonne santé. Enfin soyez vertueux, et vous serez heureux, ou du moins vous vous serez donné les meilleures chances de bonheur. Je prie Dieu qu'il vous bénisse tous deux, étant pour toujours. Votre ami affectionné B. F.