SUR LES PAUVRES OUVRIERS
Monsieur^,
Depuis deux ans je vois dans les journaux beaucoup d'invectives contre la dureté du riche, beaucoup de plaintes sur l'oppression dont souffrent les pauvres ouvriers, en ce pays. Youlez-vous me permettre un mot, ou deux, sur l'autre côté de la question? Je n'ai pas l'intention de me faire l'avocat de l'oppression ni
1. Cette lettre a été adressée à l'éditeur d'un journal (on ne dit pas lequel), en avril 1768.
des oppresseurs. Mais quand je vois qu'on anime le pauvre contre le riche, qu'on le pousse à des insurrections qui font beaucoup de mal, et où plus d'un perd la vie, je voudrais qu'on comprît mieux le véritable état des choses, que des écrivains remuants ne rendissent pas le pauvre plus malheureux que ne le comporte sa situation, et qu'on ne déshonorât pas la nation aux yeux de l'étranger, par des accusations publiques qui n'ont pas de fondement , comme s'il était vrai qu'en Angleterre le riche n'a point de pitié pour le pauvre , et que les Anglais manquent d'humanité.!
En bonne justice , laissez-moi remarquer que la condition du pauvre est meilleure ici que dans tout le reste de l'Europe. Car si Ton excepte l'Angleterre et ses colonies américaines, il n'y a aucun pays au monde, non pas même l'Ecosse et l'Irlande, où la loi s'occupe de soutenir le pauvre. Partout ailleurs la nécessité réduit à la mendicité. Cette loi n'a pas été faite par le pauvre. Les législateurs étaient des gens riches. Par cette loi ils ont volontairement soumis leurs biens et ceux d'autrui au paiement d'une taxe destinée à l'entretien du pauvre ; à cet effet ils ont chargé leurs propriétés d'une espèce de rente foncière, et le pauvre se trouve avoir une part d'héritage dans tous les biens des riches. Je voudrais que cette généreuse disposition fût aussi bonne pour le pauvre, que Tétait l'intention qui l'a dictée et qui la maintient. Mais je crains qu'assurer aux hommes, dans l'âge ou la maladie, un secours qui vienne d'autre chose que de l'industrie ou de l'économie pendant la jeunesse et la santé, ce soit flatter notre indolence naturelle, encourager notre pa-
resse et notre prodigalité, et par cela même favoriser et accroître la pauvreté. On irrite ainsi le mal m6me qu'on veut guérir ; au lieu de diminuer les mendiants, on les multiplie.
En outre de cette taxe, à laquelle les riches se sont soumis en faveur des pauvres, et qui en certains endroits monte à cinq ou six shillings sur chaque livre sterling de revenu annuel, les riches ont, au moyen de donations et des souscriptions, élevé de nombreuses écoles en divers points du royaume; là les enfants des pauvres apprennent gratis k lire et écrire ; et dans beaucoup de ces écoles les enfants sont nourris et habillés. Les riches ont encore élevé avec des frais immenses des hôpitaux où l'on reçoit et l'on soigne les malades, les estropiés, les blessés, les fous, les femmes en couche, les enfants abandonnés. Nous, voyons des souscriptions continuelles pour réparer les pertes occasionnées par Tincendie, l'orage, le naufrage, et pour aider le pauvre en temps de disette ou de froid. En fait de charité aucune nation ne nous surpasse. Tant d'exemples de bonté méritent bien quelque reconnaissance.
Ajoutez à cela toutes les lois faites pour décourager les manufactures étrangères, lois qui imposent des droits très-lourds sur les produits étrangers, ou même qui les prohibent de façon absolue, ce qui oblige le riche à payer ce qu'il porte ou ce qu'il consomme beaucoup plus cher que si le commerce était libre. Ce sont autant de lois pour secourir les pauvres, qui ont été faites par le riche et qui sont maintenues à ses frais. Toute la différence de prix qui existe entre nos articles et ceux de l'étranger, est autant
de donné au pauvre par le richeS Grâce à cet avantage les pauvres pourraient s'élever peu à peu au-dessus de la pauvreté, s'ils n'avaient pas en général la mauvaise habitude de considérer tout accroissement de salaire comme un moyen de boire plus et de travailler moins, si bien que leur misère en cas de maladie, de vieillesse ou de disette est tout aussi grande que si on n'avait jamais fait de lois en leur faveur.
Des écrivains blâment de la façon la plus amère le luxe du riche, et ce faste coûteux auquel il s'abandonne tandis que le pauvre meurt de faim, etc., ils ne voient pas que le pauvre reçoit en paiement de son travail tout ce que le riche dépense. On criera au paradoxe, si j'afQrme que nos pauvres ouvriers touchent chaque année tout le revenu de la rKXtiony et j'entends par là non-seulement le revenu public, mais le revenu, ou clair produit, de toutes les fortunes privées. Qu'on me permette de justifier cette assertion.
Les riches ne travaillent pas les uns pour les autres. Leurs maisons, leurs meubles, leurs habits, leurs voitures, leur nourriture^ leurs bijoux, en un mot tout ce qu'eux ou leurs familles consomment, est produit par le travail du pauvre, travail payé au fur et à me-
1. Économiquement parlant, cela est contestable. En forçant le travail à se jeter de préférence dans certains canaux , il n'est pas prouvé qu'on relève la main-d'œuvre. L'étranger se défend chez lui par des prohibitions semblables à celles qui l'excluent de l'Angleterre, et le résultat le plus net des prohibitions est une réduction du travail en tous pays. Laissez pleine liberté, les échanges se multiplieront, la multiplication des échanges encouragera en chaque pays le travail, et y accroîtra le prix de la main-d'œuvre. C'est ce que Franklin lui-môme a démontré plus haut, p. 108.
sure de sa production. Ge payement absorbe le revenu des fortunes particulières, car la plupart des gens dépensent tout ce qu'ils louchent. Une grande partie du revenu public est employée à habiller et nourrir les troupes, à payer des armes, des munitions, des vaisseaux, des tentes, des équipages, etc., etc., toutes choses qui sont le produit du travail. La paye des fonctionnaires publics, celle des officiers, des soldats et des marins absorbe le reste du revenu public ; et cet argent sert également à payer ce que produit l'ouvrier. J'accorde que certaines fortunes s'accroissent parce que le propriétaire dépense moins que son revenu ; mais combien de gens dépensent-ils plus qu'ils ne reçoivent ? Si ceux qui s'enrichissent veulent acheter de la terre pour s'arrondir, ceux qui s'appauvrissent sont tout prêts à vendre, par nécessité ; il y a ainsi parfaite compensation. J'accorde également que le riche fait une certaine dépense, pour acheter des articles importés, produits par le travail d'ouvriers étrangers, mais comment obtient-cn ces articles ? Par l'échange de nos propres articles, ou avec de l'argent. Si c'est par l'échange, nous payons nos ouvriers pour la production que nous donnons en retour de celle que nous recevons ; si c'est avec de l'argent, l'argent n'est pas le produit naturel de notre pays ; il faut l'acheter au dehors, et comment l'acheter, sinon en envoyant au loin des produits de nos manufactures pour une somme équivalente, et en ce cas nous avons payé nos ouvriers qui ont fabriqué ces produits. Si nous n'exportions pas plus que nous n'importons, nous n'aurions pas d'argent. J'i^ccorde enfin qu'il y a des intermédiaires qui font des profits et même qui font fortune en achetant le travail du
pauvre et en le vendant au riche, avec bénéfice; mais ces entrepreneurs ne peuvent jouir de leur fortune qu'en la dépensant, qu'en achetant sous une forme ou sons une autre le travail du pauvre. Les mendiants, les invalides, les pensionnaires des hôpitaux, tous ceux enfin qui sont soutenus par la charité dépensent leur revenu de la même façon. Il est donc clair comme je l'ai dit en commençant que nos paU" 'ores ouvriers reçoivent annuellement tout le revenu de la nation, et de nous ils ne peuvent rien tirer de plus.
On dit que les salaires sont trop bas et que les ouvriers devraient être mieux payés pour leur travail ; je souhaite de tout cœur qu'on puisse trouva quelque moyen de le faire, qui s'accorde avec leur intérêt et leur bonheur ; mais de même que le bon marché des choses tient à leur abondance, de même le bon marché du travail tient à la foule des ouvriers, et à ce que chacun ofire de travailler à plus bas prix que son concurrent, afin d'être employé. Gomment remédier à cela ? On pourrait faire une loi pour élever les salaires ; mais si notre production est trop chère, nos produits oe se vendront pas au dehors, et toute cette fabrication s'anéantira, à moins que nous ne combattions pour forcer les autres nations à acheter nos articles, bon gré mal gré, ce que certaines gens ont eu quelquefois la folie de proposer.
Chez nous, à moins de donner moins d'occupation à nos ouvriers, comment pourrions-nous leur donner un salaire plus élevé? Sur quel fonds prendrons-nous cette augmentation du prix du travail, puisque tous nos revenus leur sont en quelque façon hypothéqués? S'ils
avaient un salaire plus fort, seraient-ils moins pauvres, lorsqu'on conséquence de cette augmentation ils ne pourraient plus travailler qu'un moindre nombre de jours dans la semaine? J'ai dit qu'une loi pourrait élever les salaires, mais je doute fort qu'on pût l'eiécuter, à moins qu'on ne fît revivre une loi depuis longtemps tombée en désuétude^ une loi qu'on cite souvent, mais que peu de gens ont étudiée de près : Tu travailleras six jours. C'est un commandement aussi positif que la seconde partie de la loi: et tu te reposeras le septième. Nous savons très-bien comment observer cette disposition agréable, mais nous ne pensons jamais à l'autre. Saint LUNDI est aussi souvenjt fêté que dimanche par nos ouvriers; la seule différence c'est qu'au lieu d'employer économiquement leur temps à l'église, ils le gaspillent dièrement au cabaret.
Je suis, Monsieur, votre etc. médius.
PLAN POUR FAIRE DU BIEN A DES PATS ÉLOIGNéS