Parton, Vie de Franklin, t. II, p
dre et réconomie; cette fortune faite, il ne la change point en un instrument de plaisirs bas, de' jouissances matérielles, il en use pour cultiver son âme et pour élever ses frères. Pauvre ouvrier, ses premières économies, achetées par des privations, lui ont servi à fonder la première bibliothèque populaire. C'est à lui que Philadelphie doit sa première société scientifique, son premier collège, sa première compagnie d'assurance, et son premier hôpital. A soixante-dix ans, au moment de s'embarquer pour la France, où il vient demander un appui dont l'Amérique a besoin, Franklin rassemble ce qu'il a d'argent et met près de cent mille francs à la disposition du Congrès. Pour notre philosophe la fortune est un moyen d'action ; plus clairement que personne il a vu que le capital est le grand outil de la civilisation moderne ; cet outil, il Festime et le veut acquérir pour en aider et lui-même et les autres; il a l'ambition d*être riche, il n'a pas l'amour de l'argent.
Cette juste appréciation de la richesse distingue Franklin de tous ces rêveurs arriérés qui, dans le dixhuitième siècle, et en France, voulaient ramener le monde à la vertueuse ignorance et à la sainte pauvreté des Spartiates; elle explique comment notre philosophe est un des fondateurs de l'économie politique. La lettre au gouverneur Shirley écrite en 1 754, plus de vingt ans avant la publication de l'ouvrage d'Adam Smith, est la réfutation la plus nette du système colonial, une des erreurs capitales du dix-septième et du dix-huitième siècle. Les réflexions sur le progrès de la population, siir le prix du grain, sur la loi des pauvres, sur le commerce et les manufactures, sur le
luxe,' etc., qu'on trouvera dans ce volume attestent chez Franklin une doctrine arrêtée et qui se résume en
un mot : liberté.
,: « C'est une vaine imagination, écrit-il en 1774, de supposer que nous existons seulement pour nous, ou seulement pour notre pays. La suprême sagesse a voulu qu'une mutuelle dépendance unit toutes ses œuvres....
c La liberté et la sécurité sont les deux choses, d'où ' dépend le succès du conunerce, et il n'y a pas de plus grand ennemi du commerce que les restrictions.... ■ c En général, ce qu'il y aurait de mieux, c'est que le gouvernement ne se mêlât du commerce que pour lui gar^gitir, la sécurité et le laisser suivre son cours. La plupart, des lois, actes, édits, arrêts^ placards, par lesquels les parlements,'les princes, les États prétendent régler, diriger ou. restreindre le commerce, ne sont que des bévues politiques, ou le résultat du tripotage de quelques intrigants qui font leurs affaires sous le manteau de l'intérêt public. Quand Colbert réunit quelques vieux et sages marchands de France, et leur demanda comment il pourrait le mieux servir et favoriser le commerce, ils se consulièrent et répondirent en trois mots : Laissez-nous faire. Un solide écrivain du même pays ', dit que celui-là est fort avancé dans la science de la politique qui comprend toute la force de cette maxime : Ne gouvernez pas trop; maxime qui peutêtre louche le.compaerce plus encore que tout autre intérêt public. Il serait donc à désirer que le commerce fût aussi libre entre toutes les nations du monde qu'il l'est entre les comtés d'Angleterre; toutes, par de mutuelles communications, obtiendraient plus de bien-être. Le commerce mutuel ne ruine pas les comtés d'Angleterre, il ne ruinerait pas davantage les peuples. Aucune nation n'a
. • t.. François Quesnay.
jamais été ruinée par le commerce, si désaiantageux qu'il paraisse.
a: Quand on laisse entrer des articles de luxe, l'industrie est excitée, l'abondance se produit. Quand on, ne permet d'acheter que le, nécessaire, les hommes ne travaillent qu'autant qu'il est nécessaire pour l'obtenir *. » ,
Quand Franklin défendait ces principes il y a un siècle, les^ sages du temps le regardaient comme un rêveur; ses paradoxes sont aujourd'hui des vérités; par ses idées en économie politique il est notre contemporain.
En politique il est démocrate et républicain. Quoiqu'il ait vécu vingt-sept ans en Angleterre ou en France, il n'a jamais rien compris ni à la monarchie^ ni à la noblesse; les fortes impressions de son enfance, la légitime fierté d'un homme qui s'est élevé lui-même l'ont toujours empêché de comprendre les avantages de privilège, et les bienfaits de l'hérédité politique. Un législateur héréditaire lui semble quelque^ chose d'aussi ridicule qu'un professeur de mathématiques héréditaire, curiosité, qui, dit-il, existait dans une université d'Allemagne. Lorsque les Américains établirent en 1778 Tordre et la société des Cincinnati, ' pour perpétuer les souvenirs glorieux de la guerre de l'indépendance, Franklin écrivit à sa fîUe une lettre satirique où il raille la vanité de ses compatriotes et la chimère de la noblesse ^ Il engagea Mirabeau à. publier un pamphlet contre les Cincinnati, et lorsque Lafayette,
1. Principes du Commerce, Works of Franklin^ t. II, p. 384 et 401.