‹ Essais de morale et d'économie politique de Benjamin FranklinChapitre 46 sur 109 · LETTRE A MADAME BRILLON · texte numérisé non relu

LETTRE A MADAME BRILLON

Passy, 15 août 1778.

Vous pouvez, ma chère amie, vous rappeler que, lorsque nous passâmes dernièrement cette heureuse

1. Cette pièce et la suivante {le Sifflet) ont été traduites en français par Franklin lui-même; c'est cette traduction que nous domions avec tous ses anglicismes.

2. La lettre suivante de Franklin donnera le mot de cette gracieuse bluette.

A William Carmiehael, secrétaire de l'ambassade américaine

à Madrid,

Passy, 17 juin 1780.

Je vous envoie ci -inclus la petite pièce que vous désirez.

Pour la bien entendre, quelques détails sont nécessaires. La personne à qui elle est adressée, est Mme Brillon, dame du plus

journée dans les jardins délicieux et la douce société du Mouiin-Joli, je m'arrêtai dans une des promenades que nous fîmes, et je me dérobai pendant quelque temps à la compagnie.

On nous avait montré un nombre infini de cadavres d'une petite espèce de mouche que Ton nomme Éphémère, dont on nous dit que toutes les générations successives étaient nées et mortes dans le même jour. Il m'arriva d'en remarquer sur une feuille une compagnie vivante qui faisait la conversation.

respectable caractère et de la plus agréable conversation. Elle est le chef d'une aimable famille du voisinage, et j'y passe la soirée deux fois pas semaine. Entre autres talents, elle a celui d*étre excellente musicienne. Avec ses filles, qui chantent agréablement^ et quelques amis qui jouent de divers instruments , elle a la -bonté de me donner, ainsi qu'à mon petit-fils, de petits concerts, une tasse de thé et une partie d'échecs. J'appelle cela mon opéra, car je vais rarement à l'Opéra de Paris.

Le Moulin-Joli est une petite ile de la Seine , à environ deux lieues d'ici ; il fait partie de la campagne d'un autre ami ^ que nous visitons chaque été ; nous y passons la journée dans l'aimable société des personnes spirituelles, instruites et polies qui l'habitent. A l'époque où la lettre a été écrite , toutes les conversations de Paris n'étaient autre chose que des disputes sur la musique de Gluck et de Picciui, Tun musicien allemand, l'autre musicien italien. C'est là ce qui divisait Pans eu partis violents. Un ami de Mme Brillon me demanda une copie de cette bagatelle, avec promesse de ne la communiquer à personne, il n'en fit rien; on en a fait des copies, et la pièce est aussi publique que peut l'être une chose non imprimée ; mais je n'aurais pas imaginé qu'on en parlât à Madrid. J'ai pris l'idée de cette bagatelle dans quelques lignes d'un auteur inconnu, que j'ai lues, il y a cinquante ans, dans un journal**, et que la vue d'un éphémère a rappelées à mon souvenir. Adieu, etc.

* M. Watelet.

** M. Jared Sparks a retrouvé ce morceau dans la Gcaette de Pensylvanie du 4 décembre 1735, sous le titre de la Vanité humaine, Franklin était alors éditeur et imprimeur de cet journal.

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Vous savez que j'entends tous les langages des espèces inférieures à la nôtre : ma trop grande application à leur étude est la meilleure excuse que je puisse donner du peu de progrès que j'ai fait dans votre langue charmante. La curiosité me fit écouter les propos de ces petites créatures; mais la vivacité propre à leur nation les faisant parler trois ou quatre à la fois, je ne pus tirer presque rien de leurs discours. Je compris cependanty par quelques expressions interrompues que je saisissais de temps en temps, qu'ils disputaient avec chaleur sur le mérite de deux musiciens étrangers, l'un un cousin , et l'autre un bourdon. Ils passaient leur temps dans ces débats, avec l'air de songer aussi peu à la brièveté de la vie que s'ils avaient été assurés de vivre encore tout un mois. Heureux peuple, me disje, vous vivez certainement sous un gouvernement sage, équitable et modéré, puisqu 'aucun grief public a'ezdte vos plaintes, et que vous n'avez de sujet de contestations que la perfection ou Timperfection d'une musique étrangère I

Je les quittai pour me tourner vers un vieillard à cheveux blancs, qui, seul sur une autre feuille, se parlait à lui-même. Son soliloque m'amusa; je l'ai écrit dans l'espérance qu'il amusera de même celle à cpii je dois le plus sensible des plaisirs, celui des charmes de sa société et de l'harmonie céleste des sons qui naissent sous sa main.

«C'était, disait-il, l'opinion des savants philosophes de notre race qui ont vécu et fleuri longtemps avant le présent âge, que ce vaste monde ' ne pourait pas lui-

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