‹ Essais de morale et d'économie politique de Benjamin FranklinChapitre 65 sur 109 · LE LEVER ROYAL · texte numérisé non relu

LE LEVER ROYAL

Dans le premier chapitre de Job, nous avons le récit d*un événement qu*on prétend s'être passé à la cour ou au lever du meilleur de tous les princes ou de tous les monarques possibles, de Dieu lui-même.

A ce lever y *où les enfants de Dieu étaient assemblés, Satan parut aussi.

Il est probable que l'auteur de cet ancien livre a pris l'idée de ce lever aux monarques d'Orient qui vivaient de son temps.

Jusqu'à ce jour, au lever des princes, il est d'usage de rassembler des personnes, ennemies les unes des autres, qui cherchent à se mettre ,en faveur en calomniant, en dénigrant, et par là même, en faisant tomher ceux qui se distinguent par leurs vertus et leur mérite. Et souvent les rois font une ou deux questions familières à chacun de ceux qui forment le cercle, uniquement pour montrer leur bonté ! Dans Job, ces détails sont très-bien marqués.

Si, par exemple, un roi moderne trouve dans son cercle une personne qui n'y est pas venue depuis quelque temps, il est naturel qu'il lui demande corn* ment elle a passé le temps depuis qu'on n'a eu le plaisir de la voir. Peut-être le courtisan répond-il qu'il a été

aux champs, visiter ses domaines et ses amis. C'est ainsi qu*on demande à Satan d'où il vient, et qu'il répond : « J'ai été de côté et d'autre sur la terre, et je lai parcourue du haut en bas. » Interrogé de nouveau s'il a remarqué la droiture et la fidélité de Job, le serviteur du prince, Satan déploie aussitôt toute la perfidie d'un courtisan en répondant par une question : « Est-ce que Job sert Dieu pour rien ? Ne lui as-tu pas donné une richesse immense? Ne l'as-tu pas protégé dans sa possession? Ote-lui tout cela, et il te maudira en face. » En langage moderne : » Que Votre Majesté lui retire ses places et ses pensions, elle le verra bientôt dans l'opposition. >

Cette insinuation contre Job a son effet. On le livre au pouvoir de son adversaire, qui lui prend sa fortune, lui détruit sa famille et le ruine de fond en comble.

Les théologiens appellent le livre de Job un poëme sacré, et comme le reste des Écritures saintes, on le dit écrit pour notre instruction.

Quelle est donc Tinstruction à recueillir de cet évé nement supposé?

Ne confiez jamais h une seule personne le gouvernement de votre État. Car si la Divinité même, agissant comme monarque, peut un moment donner accès à la calomnie et souffrir qu'elle ruine le meilleur des sujets, quel mal n'avons-nous pas à craindre d'un tel pouvoir remis entre les mains d*un simple mortel^ fût-iJ le meilleur des mortels, à qui des courtisans astucieux, intéressés et méchants, cachent habilement la vérité, pour lui présenter à sa place le mensonge et la calomnie ?

. ET D'ÉœNOMIE POLITIQUE. 197

Et réfléchissez, avant même qoe d'accorder à un seul homme des pouvoirs limités, depeurquetôtoutard il Décape et détruise ces limites et ne se rende absolu.

Car, en disposant des places, il s'attache tous ceux qai les occupent, avec leufs nombreuses relations; il s'attache également tous ceux qui attendent ou qui espèrent des places, ce qui lui donne un parti puissant et prêt à seconder ses vues. Au moyen d'engagements politiques avec les États ou les princes voisins, il s'assure leur appui pour l'établissement de son pouvoir. Et c'est ainsi qu'en donnant à une partie de ses sujets des espérances d'avenir, et à l'autre partie la crainte d'être frappés, il voit tomber devant lui toute opposition.

Page 1