‹ Essais de morale et d'économie politique de Benjamin FranklinChapitre 69 sur 109 · LA GUERRE · texte numérisé non relu

LA GUERRE

A Joseph Priestley.

Passy, 7 juin 1782.

Cher monsieur,

J'ai reçu votre bonne lettre du 7 avril, ainsi qu'une autre du 3 mai. J'ai toujours grand plaisir à recevoir de vos nouvelles, à savoir que vous vous portez bien et que vous continuez vos expériences. Que je serais heureux si, une fois encore, je pouvais retrouver le loisir de pénétrer avec vous dans les œuvres de la nature;

je parle du monde inanimé^ et non pas du monde animé ou moral. Plus j'ai étudié le premier, plus je l'ai admiré; plus je connais le second, plus j'en suis dégoûté. Je trouve que les hommes sont une espèce d*être fort mal bâtis; ils sont plus facilement blessés que réconciliés, plus disposés à se faire mutuellement du mal qu'à se faire réparation, beaucoup plus aisément trompés que détrompés, plus fiers et même plus heureux de se tuer que de se reproduire. En plein midi et sans rougir ils assemblent de grandes armées pour s'entr 'égorger; et, lorsque enfin ils ont fait le plus de meurtres possible, on les entend exagérer lo nombre de leurs victimes pour ajouter à leur vaine gloire. Mais cherchent-ils à se reproduire, ils se glissent dans quelque coin, ou s'enveloppent des ombres de la nuit, comme s'ils rougissaient d'une action vertueuse. Et certes se serait un acte vertueux de donner l'existence à son semblable, et un crime de la lui arracher, si l'espèce valait la peine d'être engendrée et conservée; mais sur ce point je commence à douter.

Je sais que vous n'avez pas de semblables idées, parce que, plein de zèle pour le bien de l'humanité, vous travaillez au salut des âmes. Peut-être en vieillissant trouverez-vous que c'est là' une entreprise désespérée, ou un vain amusement. Vous vous repentirez alors d'avoir tué dans l'air méphitique tant d'honnêtes et d'innocentes souris, et vous regretterez de n'avoir pas empêché des maux à venir en tuant des garçons et des filles au lieu de souris.

De quel air nous regardent les êtres supérieurs, vous pourrez en juger par un extrait des dernières nouvelles des Antilles, qui ne vous sont peut-être pas encore

parvenues. Un jeune ange de distinction descendait , poor la première fois, sor terre; il avait pour guide un vieil esprit qui faisait métier de courrier. Nos voyageurs arrivent au-dessus des mers de la Martinique : c'était le jour même du combat terrible entre ]es flottes de Rodney et de de Grasse. Lorsqu'au travers des tourbillons de fumée Tange aperçut le feu des canons, les ponts couverts de Qiembres déchirés, de corps morts ou mourants, les vaisseaux coulant bas, brûlés ou sautant en l'air, toute la souffrance, la misère, la destruction que, dans leur farie, les sarvivants faisaient pleuvoir les uns sur le^ autres, il se tourna furieux vers son guide, et lai dit : « Maudit imbécile 1 tu ne sais donc pas ton métier ; tu tes chargé de me conduire sur terre, et tu m'amènes en enfer! » — < Non, monsieur, répliqua le guide, je ne me suis pas trompé; c'est vraiment ici la terre, et ce sont là des hommes. Les diables ne se traitent jamais entre eux de celte façon cruelle ; ils ont plus de bon sens et surtout plus de ce que les hommes appellent si vainement humanité. »

Parlons sérieusement, mon cher et bon ami. Je vous aime autant que jamais, ainsi que ces bonnes âmes qui se rassemblent au Café de Londres. Une seule chose m'étonne : c'est que tous mes amis d'Angleterre aient été d'aussi braves gens au milieu d'une génération si perverse. J'ai le plus grand désir de les revoir, et de vous revoir ; je travaille à la paix avec une double ardeur pour goûter une fois encore le bonheur de votre douce compagnie.

J'ai montré votre lettre à M. le duc de la Rochefoucault. Il pense , ainsi que moi, que les dernières expériences que vous avez faites sont extrêmeinent

curieuses; il m'a transmis, à ce sujet, une note que je vous envoie, en vous priant de faire la réponse qu'il désire.

Adieu, croyez-moi toujours votre très-affectionné.

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