ABUS DE LA PRESSE
A Francis Hopkinson.
Passy, 24 décembre 1782.
Cher monsieur,
Je vous fais mon compliment de votre ingénieux écrit en faveur des arbres. J'avoue que, maintenant, je désire que nous en ayons deux rangées dans chacune de nos rues. L'abri commode qu'ils nous offriraient dans nos promenades, contre le soleil brûlant de nos étés, la fraîcheur qu'ils répandraient dans les rues serait chose précieuse pour la santé des habitants, et compenserait largement la perle que nous ferions d'une maison qui pourrait brûler de temps à autrOy à supposer que pareil accident arrive par le fait d'une plantation. Mais nn arbre est bientôt abattu : on ne manque point de haches, dans le voisinage et on peut le jeter à bas, avant même que les pompes arrivent.
Vous faites bien de ne pas vous compromettre dans ces querelles personnelles, scandale dont nos journaux sont si souvent infectés^ que j'ai toujours peur d'en prêter un seul, dans ce pays-ci, avant de l'avoir examiné. Je mets de côté ceux qui pourraient nous faire tort aux yeux des étrangers, et leur suggérer une ré-* flexion semblable à celle que fil certaine personne dans un café, à propos de deux hommes qui se querellaient. Après s'être mutuellement salués des épithètes de drôUf fripon f coquin j scélérat^ ces individus voulaient prendre l'éiranger pour arbitre de leur différend. « Je ne sais qui vous êtes, reprit-il ; je n'entends rien à vos
affaires; je vois seulement que vous voils connaissez Vun Vautre. »
Le rédacteur d'un journal devrait, ce me semble, se regarder jusqu'à un certain point comme le dépositaire de rhonneur de son pays ; il devrait donc refuser d'insérer tout article qui blesse cet honneur. Si certaines gens tiennent si fort à publier les injures qu'ils s'adressent réciproquement, que ne les impriment-ils sur des feuilles volantes pour les distribuer ensuite où bon leur semblera I II est absurde de troubler le monde de leurs misérables querelles ; il est injuste pour les abonnés éloignés, de remplir d'articles aussi inutiles et aussi désagréables les journaux auxquels ils ont souscrit.
Je suis avec estime, etc., B. F.
RÉFLEXIONS SUR L'i^UGMENTATIOfV DES SALAIRES qu'occasionnera EN EUROPE LA RÉVOLUTION D'A- MÉRIQUE ^
L'indépendance et la prospérité des États-Unis de l'Amérique, produiront l'augmentation des salaires en Europe ; avantage dont il me semble que personne n'a encore parlé.
Le bas prix des salaires est un des plus grands vices
1. Ces réflexions ont été trouvées dans les papiers de Franklin. Un de ses amis les a fait insérer dans le Journal d'Économie pubUquej du 10 ventôse an v. Mais comme je n'ai pas pu me procurer ce journal assez à temps pour les y prendre, je les ai traduites sur la version allemande de la Minervay d'Archenholz. (Note de Castéra.)
L'original anglais est perdu; M. Jared Sparks a retraduit en anglais la traduction de Castéra.
des sociëtéB politiques de TEurope, ou plutôt de Tan- cien monde.
Si Ton donue an mot salaire toute l'extension dont i! est susceptible, on trouvera que presque tous les citoyens d'un grand État reçoivent et donnent des salaires : mais il n'est ici question que d'une espèce de salariés, les seuls dont le gouvernement doive se mettre en peine et qui aient besoin de ses soins : ce sont les salariés du dernier ordre, les hommes sans propriété, «sans capital et n'ayant que leurs bras pour vivre. Cette classe est toujours la plus nombreuse d'une nation ; et par conséquent, on ne peut pas dire heureuse la société, où par la modicité et l'insuffisance des salaires, les salariés ont une subsistance si bornée, que pouvant à peine satisfaire leurs premiers besoins, ils n'ont le moyen ni de se marier, ni d'élever une famille, et sont réduits à la mendicité, aussitôt que le travail vient à leur manquer, ou que l'ftge et la maladie les forcent de manquer eux-mêmes au travail.
Au reste, les salaires dont il est ici question, ne doivent pas être considérés d'après la somme à laquelle ils s'élèvent, mais d'après la quantité de denrées, de vêtements et d'autres marchandises que le salarié peut obtenir avec l'argent qu'il reçoit.
Malheureusement, dans tous les États policés de l'ancien monde, une nombreuse classe de citoyens n'a pour vivre que des salaires, et ces salaires lui sont insuffisants. C'est là véritablement ce qui produit la misère de tant de journaliers qui travaillent dans les campagnes ou dans les manufactures des villes, la mendicité, dont le mai s'étend chaque jour de plus en plus, parce que les gouvernements ne lui opposent que des
remèdes impuissaDts, la dépravation des mœurs , et presque tous les crimes.
La politique de la tyrannie et celle du commerce, ont méconnu et déguisé ces vérités. L'horrible maxime qui dit qu'il faut que le peuple soit pauvre pour qu'il reste soumis^ est encore délie de beaucoup de gens au cœur dur et à l'esprit faux, qu?il est inutile de combattre ici. — Il en est d'autres qui pensent aussi que le peuple doit élre pauvre, par rapport aux prétendus intérêts du commerce. Us croient que l'augmentation des salaires fait enchérir les productions du sol et surtout celles de l'industrie, qui se vendent à l'étranger; ce qui doit diminuer leur exportation et les profils qu'elles peuvent donner. Mais ce motif est à la fois barbare et mal fondé.
Il est barbare ; car quelque puissent êtrele^ avantages du commerce avec l'étranger, s'il faut pour les avoir, que la moitié de la nation languisse dans la misèrOi on ne peut, sans crime, chercher à les obtenir, et il est du devoir d'un gouvernement d'y renoncer. Vouloir empêcher les salaires de «'élever pour favoriser l'exportation I des marchandises, c'est travailler à rendre misérables les< citoyens d'un État, aBn que les étrangers achètent ses productions à meilleur marché ; c'est tout au plus essayer d'enrichir quelques marchands, en appauvrissant le gros de la nation ; c'est se ranger du côté du plus fort, dans la lutte déjà si inégale de celui qui peut don ner des salaires avec celui qui a besoin d'en recevoir ; enfin, c'est oublier que l'objet de toute association politique doit être le bonheur du plus grand nombre.
En outre, le motif est mal fondé ; car la modicité des salaires portée à l'excès où on la voit aujourd'hui dans
presque toute TEarope, n'est pas nécessaire pour procurer à une nation Texponation avantageuse des productions de son sol et de ses manufactures. Ce n'est pas lejalairede l'ouvrier , mais le prix des marchandises qui dojt être modéré, pour qu'on puisse vendre ces marchandises à l'étranger : mais on a toujours négligé de faire cette distinction. Le salaire de l'ouvrier est le prix de sa journée . Le prix des marchandises est ce qu'il en coûte pour recueillir ou préparer une production du sol ou de l'industrie. — Cette production peut donc être à un prix très-modéré , en même temps que l'ouvrier aura de bons salaires, c'est-à-dire, les moyens de se procurer une subsistance abondante. — Le travail nécessaire pour recueillir ou préparer la chose qu'on veut vendre, peut être à bon marché, et le salaire de l'ouvrier très-bon. — Quoique les ouvriers de Manchester et de Norwich, et ceux d'Amiens et d'Abbeville, soient occupés du même genre de travail, le salaire des premiers est bien plus considérable que celui des autres; et cependant, à qualité égale, les étoffes de laine de Manchester et de Norwich sont moins chères que celles d'Amiens et d'Abbeville.
n serait trop long de développer ici ce principe. Je me bornerai à observer qu'il tient surtout à ce que le prix du travail des arts et même de l'agriculture, est singulièrement diminué par le perfectionnement des machines qu'on y emploie , par l'intelligence et l'activité des ouvriers, et par la distribution bien entendue du travail. Or, ces moyens de diminuer le prix des objets qui sortent des manufactures, n'ont rien de commun avec la modicité du salaire de l'ouvrier. Dans une grande manufacture, où l'on emploie des animaux
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an liea d'hommes, et des machines au lieu d'animaux, et où le travail est distribué avec cette intelligence qai double, qui décuple la force et le temps, l'ouvrage peut être fabriqué et vendu à un prix beaucoup moindre que dans celles qui n'ont pas le même avantage ; et cependant, les ouvriers de l'une sont payés deux fois plus que ceux des autres.
C'est, sans doute, un avantage pour toute manufacture, d'avoir des ouvriers à bon marché ; et lorsque la cherté des salaires est excessive, elle devient un obstacle à rétablissement des grandes fabriques. C'est même cette cherté qui, comme je l'expliquiBrai plus bas, est une des raisons qui font croire que les Etats-Unis de l'Amérique ne pourront, de très-longtemps, avoir des manufactures rivales de celles d'Europe. — Mais il ne faut pas en conclure que les manufactures ne puissent prospérer, sans que les salaires des ouvriers soient réduits au point où f ous les voyons en Europe. H y a plus : c'est que l'insuffisance des salaires est une cause de décadence pour une manufacture, comme leur haut prix est une cause de prospérité.
Les hauts salaires attirent les ouvriers les plus habiles, les plus industrieux. Alors l'ouvrage est mieux fabriqué ; il se vend mieux; et par ce moyen, l'entrepreneur fait plus de profit qu'il n'en pourrait faire par la diminution du prix des ouvriers. Un bon ouvrier gâte moins d'outils, perd moins de matière et travaille plus promptement qu'un autre ; ce qui est encore une source de profit pour l'entrepreneur.
Le perfectionnement du mécanisme dans tous les , arts est, en grande partie, dû aux ouvriers. Il n'y a \point de grande manufacture où ils n'aient inventé
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quelque pratique utile, qui épargne le temps et les matières, ou rend l'ouvrage meilleur. — Si les ouvrages des manufactures communes, les seules dignes d'intéresser l'homme d'État, si les étoffes de laine, de coton, même de soie, les ouvrages de fer, d'acier, de cuivre, les peaux, les cuirs et divers autres objets sont en général de première qualité, à prix égal, en Angleterre que dans les autres pays, c'est indubitablement parce que les ouvriers y sont mieux payés.
Le bas prix des salaires n'est donc pas la véritable i cause des avantages du commerce de nation à nation : \ mais il est un des grands maux des sociétés politiques.
Examinons k présent quelle est k cet égard la situation des États-Unis. La condition du journalier, dans ces États, est infiniment meilleure, que dans les plus riches contrées de l'ancien monde, et particulièrement en Angleterre, où les salaires sont pourtant plus forts que dans aucune autre partie de l'Europe.
Dans la province deNew-Tork, les ouvriers des dernières classes et qui exercent les genres d'industrie les plus communs, gagnent ordinairement par jour trois shillings six pences , monnaie de la colonie , valant 2 shillings sterling.
Un charpentier de vaisseau, gagne 10 sh. 6 pences, monnaie de la colonie, avec une pinte de rhum,valanten tout 5 sh. 6 pences sterl.
Un charpentier de haute futaie ou un briquetier, 8 sh. de la colonie 4 sh. 6 pences sterL
Un garçon tailleur, 5 sh., monaie du pays, ou environ, ... 2 sh. 10 pences sterl.
Ges prix, bien plus forts que ceux de Londres, sont tout aussi hauts dans les autres parties des États-Unis qu'à New-Tork. Je les ai tirés de l'ouvrage d'Adam Smith sur la Richesse des Nations.
Un observateur éclairé qui, en 1780, voyagea dans une partie des États-Unis, nous donne une idée encore plus favorable du prix auquel la main-d*œuvre y est portée.
« Je vis, dit- il, fabriquer à Sarmington une espèce de « camelot, et une autre étoffe de laine à raies bleues et
< blanches, pour l'habillement des femmes. Ges étoffes
< se vendent trois shillings et demi l'aune *, monnaie c du pays, ce qui fait à peu près quarante-cinq sous « tournois. — Les fils et petits-fils du maître de la maic son travaillaient au métier. Un ouvrier peut faire à c son aise cinq aunes d'étoffe par jour ; et comme la c matière ne coûte qu'un shilling, il peut gagner dix c à douze shillings dans sa journée. » — Enfin, ce fait est si connu, qu'il est inutile de chercher à le prouver par d'autres témoignages.
Les causes de la cherté du travail dans nos États américains, ne peuvent donc que se fortifier sans cesse ; puisque l'agriculture et la population y font des progrès si rapides, que tous les genres de travaux y augmentent proportionnément.
Ce n'est pas tout. Le taux élevé des salaires qu'on y donne en argent, prouve qu'ils sont encore meilleurs qu'on ne peut le juger au premier coup d'œil ; et pour s'en former une juste idée, il faut être instruit d'une circonstance importante. — Dans toutes les parties de