‹ Essais de morale et d'économie politique de Benjamin FranklinChapitre 78 sur 109 · SUR LE LUXE, LA PARESSE ET LE TRAVAIL · texte numérisé non relu

SUR LE LUXE, LA PARESSE ET LE TRAVAIL

A Benjamin Vaughan*.

Passy, 26 juin 1784.

n est étonnant combien les affaires de ce monde sflDut conduites h contre-sens. Naturellement on croirait que l'intérêt d'un petit nombre d'individus devrait céder à l'intérêt général. Mais les individus ménagent leurs affaires avec infiniment plus d'application, d'activité et d'adresse que le public n*en met aux siennes; de sorte que l'intérêt général est le plus souvent sacrifié à l'intérêt particulier.

Nous assemblons des parlements et des conseils, pour profiter de leur sagesse collective : mais en même temps, nous avons nécessairement l'inconvénient de leurs passions, de leurs préjugés et de leur égoîsme réunis. Par ce moyen, des hommes artificieux triomphent de la sagesse, et trompent ceux qui la possè-

1. Membre du parlement d'Angleterre, pour le bourg de Gaine, en >^iltshire. Il était lié d'une intime amitié avec Franklin.

deDt. Si nous en jugeons par les actes, les arrêts^ les éditSy qui dans le monde entier règlent le commerce, une assemblée de grands hommes importants est le corps le plus fou qui existe sur la terre.

Certes, je n'ai encore rien trouvé pour remédier au luxe. Je ne suis même pas sûr qu'on puisse y réussir dans un grand État, ni que ce soit toujours un mal aussi dangereux qu'on le dit.

Supposons qu'on entende par le mot : luxe, toute dépense qui n'est pas nécessaire. Examinons ensuite, si, dans un grand pays, il est possible d'exécuter les lois qui s'opposent à ces dépenses; et si, en les exécutant, le peuple en serait plus heureux, ou même plus riche. L'espoir de devenir un jour en état de se procurer les jouissances du luxe, n'est-il pas un puissant aiguillon pour le travail et pour l'industrie ? Le luxe ne peut-il pas, par conséquent, produire plus qu'il ne consomme, s'il est vrai que, sans cet aiguillon, les hommes seraient naturellement portés à vivre dans l'indolence et la paresse ? Ceci me rappelle un trait que je vais vous citer.

Le patron d'une chaloupe, qui naviguait entre le cap May et Philadelphie, nous avait rendu quelque petit service, pour lequel il refusa toute espèce de paiement. Ma femme apprenant que cet homme avait une fille, lui envoya en présent un bonnet à la mode. Trois ans après, le patron se trouvant chez moi avec un vieux fermier des environs du cap May, qui avait passé dans sa chaloupe, il parla du bonnet envoyé par ma femme, et raconta combien sa fille en avait été flattée. — « Main, ajouta-t-il, ce bonnet a coûté bien cher à notre congrégation. » — « Comment cela? lui

dis-je. » — c Oh 1 me répoDdit-il, quand ma fille parut à rassemblée % le bonuet fut tellement admiré^ que toutes les jeunes fiiles résolurent d'en faire venir de pareils de Philadelphie ; et nous avons calculé, ma femme et moi, que le tout n'a pas dû coûter moins de cent livres sterlings. » — « Cela est vrai, dit le fermier. Mais vous ne racontez pas toute l'histoire. Je pense que, malgré tout, le bonnet nous a été de quelque avantage. C'est la première chose qui a donné à nos filles l'idée de tricoter des mitaines aHn de les vendre à Philadelphie, et de s'en acheter des bonnets et des rubans ; et vous savez que cette industrie s'est maintenue, qu'elle est destinée à devenir considérable, et à servir à quelque chose de mieux. »

Cette histoire me réconcilia avec ce petit échantillon de luxe, puisque non-seulement les filles du cap May devenaient plus heureuses en achetant de jolis bonnets, mais parce que cela procurait aux Philadelphiens une provision de chaudes mitaines.

Dans nos villes commerçantes de la côte, on fait fortune assez aisément. Quelques-uns de* ceux qui s'enrichissent seront prudents, vivront avec économie, et conserveront ce qu'ils ont gagné pour le laisser à leurs enfants. Mais d'autres, flattés de faire parade de leur richesse, feront des extravagances et se ruineront, Les lois n'y peuvent rien ; peut-être même n'est-ce pas toujours un mal pour le public. Un shilling, gaspillé par un fou, est ramassé par un sage, qui sait mieux ce qu'il faut en faire ; il n'est donc point perdu.

Un homme vain et sot bâtit une belle maison, la

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