AVIS A CEUX QUI VOUDRAIENT ÉMIGRER EN AMÉRIQUE
Plusieurs personnes en Europe, sachant que Fauteur de cet avis connaît bien TAmérique du Nord, lui ont parlé ou écrit pour lui communiquer l'intention où elles sont d'aller s'y établir. Mais il lui semble qu'elles ont formé ce projet par ignorance, et en se faisant de fausses idées, en concevant de fausses espérances sur ce qu'on peut trouver là- bas. Il croit donc faire une chose utile en donnant quelques notions plus claires et plus vraies que celles qu'on a eues jusqu'à présent sur cette partie du monde, afin de prévenir l'émigration et les voyages dispendieux et infructueux de ceux à qui ne conviennent pas de pareilles entreprises.
Beaucoup de gens s'imaginent que les habitants de l'Amérique du Nord sont riches, en état et dans la disposition de récompenser toute espèce d'industrie: mais qu'en même temps ils ignorent toutes les sciences, et que par conséquent des étrangers, qui possèdent des talents dans les belles-lettres et les beaux-arts, doivent
êtretrès-estimés là-bas, et si bieo payés qu'ils y feront bientôt fortune. On croit aussi qu'il y a beaucoup d'emplois lucratifs que les gens du pays ne sont pas propres à remplir; et que comme peu de personnes y sont d'une noble origine, les étrangers qui portent un nom distingué doivent y être très-respectés, y obtenir naturellement les meilleures places et y faire fortune. On va jusqu'à se flatter que, pour encourager l'émigration des Européens, les divers gouvernements des États-Unis, non-seulement payent le voyage de ceux qui viennent s'établir en Amérique, mais leur font donner gratis, à leur arrivée, des terres avec des nègres pour les cultiver, des instruments de labourage et du bétail.
Ce sont là des rêves ; ceux qui fondent là-dessus leurs espérances, et passent en Amérique, se trouveront certainement bien loin de compte.
Quoique là-bas il y ait très-peu de gens aussi misérables que les pauvres d'Europe , la vérité est qu'il y en a aussi très-peu qu'on pût regarder en Europe conmie riches. On y trouve plutôt une heureuse et générale médiocrité. On y voit peu de grands propriétaires, et peu de tenanciers. La plupart des Américains labourent leur propre champ, exercent quelque métier ou font quelque commerce. Il en est très-peo d'assez riches pour vivre de leurs rentes, sans rien faire et pour payer aussi chèrement qu'on le fait en Europe, les tableaux, les statues, les chefs-d'œuvre d'architecture et les autres productions des arts, qui sont plus curieuses qu'utiles. Aussi ceux qui sont nés en Amérique avec un génie naturel pour les arts, ontik tous, sans exception, quitté leur pays; ils sont allés
i62 £SSÂIS D£ MORALE
sYtablir en Europe, où ils peuvent être mieux récompensés.
Il est vrai que la connaissance des lettres et des mathématiques est estimée aux États-Unis; mais elle y est plus commune qu'on ne pense. Il y a déjà neuf grands collèges ou universités; savoir : quatre à la Nouvelle-Angleterre, et un dans chacune des provinces de New-York, de Nev^r- Jersey, de Pensylvanie, de Maryland et de Virginie. Ces universités sont pourvues de savants professeurs. Il y a, en outre, un certain nombre d'académies, moins considérables ; on y enseigne à la jeunesse les langues, la théologie, le droit et la médecine.
Il n'est nullement défendu aux étrangers d'exercer ces professions; et le rapide accroissement de la population dans toutes les parties des États-Unis, leur offre une chance d'emploi qu*ils partagent avec les gens du pays. Il y a peu d'emplois civils, et il n'y en a point d'inutiles comme en Europe. D'ailleurs, l'on a établi pour règle, dans quelques-unes de nos provinces, qu'aucune fonction ne serait assez lucrative pour la rendre désirable.
Le trente-sixième article de la constitution de Pensylvanie, dit expressément : — « Gomme pour conserver son indépendance, tout homme libre, qui n'a point une propriété suffisante, doit avoir quelque profession, métier, commerce ou ferme qui le fasse subsister honnêtement, il n'est ni nécessaire, ni utile de créer des fonctions lucratives , parce que leur effet ordinaire est d'inspirer à ceux qui les possèdent ou qui les postulent, un esprit de dépendance et de servilité, indigne d'hommes libres. G*est pourquoi toutes les fois que les émo-
lumeDts d'une fonction augmenteront au point de la faire désirer à plusieurs personnes, il faudra que la législature en diminue les profits ^ »
Ces idées ayant été plus ou moins adoptées par tous les Etats-Unis, il ne vaut pas la peine qu'un homme, qui a quelque moyen de vivre chez lui, s'expatrie dans Tespoir d'obtenir uue fonction avantageuse en Amérique. Quant aux emplois militaires ii n'y en a plus depuis la fin de la guerre; l'armée a été licenciée.
Il convient encore moins d'aller aux États-Unis, lorsqu'on n'a à y porter qu'une naissance illustre. En Europe, elle a son prix : mais une pareille marchandise ne peut-être offerte sur un plus mauvais marché que l'Amérique, où, en parlant d'un étranger, les habitants demandent, non pas qui il est, mais ce qu'il sait faire. S'il a quelque talent utile, il est le bienvenu; et s'il exerce son talent et qu'il se conduise bien, il est respecté par tous ceux qui le connaissent. Mais celui qui n'est qu'homme de qualité, et qui, par cette seule raison, veut obtenir un emploi pour vivre aux dépens du public, celui-là est méprisé et dédaigné.
Le laboureur et l'ouvrier sont honorés en Amérique, parce que leur travail est utile. Les Américains disent en proverbe que Dieu lui-même est un ouvrier et le premier de V Univers; ils le respectent et l'admirent, à cause de la variété, de la perfection, de l'utilité de ses
1. C'est Franklin qui, en vrai disciple de Mably, avait fait prévaloir en Pensylvanie ces idées Spartiates ; on ne l'a pas longtemps suivi dans cette voie. On estime aujourd'hui aux États^ Unis que toute peine mérite salaire, et que celui qui sert Tfitat a droit d'être rétribué de son travail tout aussi bien que celui qui sert les particuliers.
ouvrages, beaucoup plus qa*à cause de Tancieniieté de sa famille. Ils aiment beaucoup k citer l'observatioii d'un nègre qui disait : «Boccarrora (c'est-à-dire Thomme blanc), fait travailler l'homme noir, fait travailler le cheval, fait travailler le bœuf, fait travailler tout excepté le cochon. Le cochon ne travaille pas, il mange, il boit^ il se promène, il dort quand il veut : il vit comme un gentilhomme. •
D'après cette façon de penser, TAméricain croirait avoir beaucoup plus d'obligation à un généalogiste qui pourrait lui prouver que, depuis dix générations, ses ancêtres ont été laboureurs, forgerons, charpentiers, tourneurs, tisserands, tanneurs ou même cordonniers, et que conséquemment ils étaient d'utiles membres de la société, que s'il lui démontrait qu'ils étaient seulement nobles, ne faisant rien de profitable, vivant nonchalamment du travail des autres, fruges cansutnere ncUiy en d'autres termes, des propres à rien^ jusqu'à ce qu'à leur mort, leurs biens soient dépecés^ conmie la carcasse du cochon gentilhomme.
Quant aux encouragements que le gouvernement donne aux étrangers, il n'y en a d'autres que de bonnes lois et la liberté. Les étrangers sont bien reçus en Amérique , parce qu'il y a place pour tous; les anciens habitants n'en sont point jaloux. Les lois les protègent assez pour qu'ils n'aient pas besoin du patronage des grands ; chacun d'eux peut jouir en paix du fruit de son industrie. Mais si l'étranger n'apporte point de fortune avec lui, il faut qu'il travaille et qu'il s'ingénie pour vivre. Une ou deux années de séjour lui donnent tous les droits de citoyen. Mais, quoiqu'on ait pu faire en d'autres temps, le gouvernement aujour-
d'hui n'engage plus les étrangers à s'établir en Amériqae, en payant lenr passage, en leur donnant des terres, des nègres, du bétail, des instruments de labourage, ou en leur faisant aucune autre espèce d'à- Tantage. En un mot, l'Amérique est la terre du tra- Tail, et non point ce que les Anglais appellent Lubberland * , et les Français pays de Cocagne, oîi les rues sont pavées de petits pains, les maisons couvertes d'omelettes en guise de tuiles, et où les poulets volent tout rôtis, en criant : Venez nous manger.
Quels sont donc les gens à qui il peut être avantageux d'émigrer en Amérique? Et queh sont les avantages qu'ils peuvent raisonnablement s'y promettre?
La terre est à bon marché, elle est couverte de forêts, vastes déserts qui probablement ne seront pas tous défrichés dans un siècle. La propriété de cent acres d'un sol fertile et couvert de bois, peut s'acquérir près des frontières pour huit ou dix guinées. Ainsi, de jeunes ouvriers vigoureux qui s'entendent à cultiver le blé et à soigner le bétail, (ce qui se fait dans ces contrées à peu près comme en Europe,) ont de l'avantage à aller s'y établir. Un peu d'argent mis de côté sur les bons gages qu'ils y recevront pendant qu'ils travailleront pour les autres, les mettra bientôt à même d'acheter de la terre et de commencer leur plantation. Ils seront aidés par des voisins de bonne volonté, et ils trouveront un peu de crédit. Une foule de pauvres colons, sortis d'Angleterre, d'Irlande, d'Ecosse et d'Allemagne, sont, de cette manière, devenus, en peu d'annéeSy de riches fermiers. S'ils étaient restés dans leur