‹ Essais de morale et d'économie politique de Benjamin FranklinChapitre 89 sur 109 · Par le docteur Madan · texte numérisé non relu

Par le docteur Madan

assassinat? Et, comme dit l'auteur français, Doit^on pimir un délit contre la société par un crime contre la nature?

La propriété du superflu est une création sociale. Des lois simples et douces suffisent pour conserver la propriété du strict nécessaire. L*arc du sauvage , sa hache et son vêtement de peaux n'exigent pas qu'une loi lui en assure la conservation. Ils sont suffisainment gardés par la crainte de son ressentiment et de ses représailles. Lorsqu'on vertu des premières lois, une partie de la société accumula dei^ richesses et devint puissante, elle fit des lois plus sévères, et voulut protéger sa propriété aux dépens de l'humanité. Ce fut un abus du pouvoir et un commencement de tyrannie^

Si, avant de faire entrer un sauvage en société, on lui avait dit : — « Par le moyen du pacte social, ion voisin pourra devenir propriétaire de cent daims ; mais si toa frère, ton fils ou toi-même, vous n'avez pas de daims à vous, et qu'ayant faim, vous osiez en tuer un, vous serez obligés de subir une mort infâme; » — alors le sauvage aurait probablement préféré sa liberté naturelle, et le droit commun de tuer des daims, à tous les avantages de la société qu'on lui proposait.

Il vaut mieux que cent coupables échappent plutôt qu'un innocent périsse : c'est une maxime qui a été longtemps et généralement approuvée; je ne vois pas qu'on Tait jamais combattue. Le sanguinaire auteur des Pensées convient lui-même qu'elle est juste; et

1 Ce sont là les idées de Rousseau et de Mably ; mais elles soni fausses. Toute propriété, hormis le vol, est originairement le produit du travail; à qui le produit peut-il appartenir légitimement^ sinon À celui qui Ta créé?

il remarque fort bien : — « Que la seule idée de TiDDOcence outragée^ et plus encore celle de l'innocence souffrante^ doit réveiller en nous tous les sentiments de la plus tendre compassion, et, en même temps, exciter la plus vive indignation contre les instruments de ses maux. » — Mais il ajoute : — c L'innocence ne sera jamais exposée ni à être outragée, ni à souffrir, si Ton suit les lois. » — Est-ce vrai? — Estnil donc impossible de faire une loi injuste? Et si la loi elle-même est injuste, ne sera-t-elle pas le véritable instrument qui excitera la plus vive indignation chez notre auteur et chei tous les hommes?

Dans les dernières gazettes de Londres, je vois qu'une femme a été condamnée à mort pour avoir dérobé, dans une boutique de la gaze qui valait quatorze shillings et trois pences. Y a-t-il quelque proportion entre le tort fait par un vol de quatorze shillings et trois pences, et la punition d'une créature humaine qu'on fait mourir au gibet? Cette femme ne pouvait^elle pas, par son travail, remplacer quatre fois la valeur de son vol, ainsi que Dieu Ta ordonné? Tous les châtiments infligés au delà de ce que mérite le crime, ne sont-ils pas une punition de l'innocence? Si ce principe est vrai, combien l'innocence est-elle non-seulement outragée j mais combien souffre-t-elle chaque année, dans presque tous les États civilisés de l'Europe I

Il semble qu'on a pensé que cette sorte d'innocence pouvait être punie ^ovlt prévenir les crimes. J'ai In qu'un cruel Turc de Barbarie n'achetait jamais un esclave chrétien sans le condamner aussitôt à être pendu par les jambes et à recevoir cent coups de bâton sur la plante des pieds, afin que le souvenir de ce chftti-

ment sévère et la crainte de le subir de nonyean l'empêchassent de commettre des fautes qui pourraient le lui mériter.

Notre auteur lui-même aurait de la peine à approuver la conduite de ce Turc dans le gouvernement de ses esclaves; et cependant il paraît réclamer quelque chose de semblable pour le gouvernement des Anglais, quand il applaudit la réponse du juge Bumet à un voleur de chevaux. On demandait à ce voleur ce qu'il avait à dire pour n'être pas condamné à mort. Il répondit qu'il était cruel de pendre un homme pour avoir seulement volé un cheval. < Accusé, répliqua le juge, tu ne seras pas pendu pour avoir seulement volé un cheval, mais pour qu'on ne vole pas de chevaux. »

n me semble que la réponse du voleur, examinée loyalement, doit paraître raisonnable; elle est fondée sur le principe éternel de justice et d'équité, qui veut que le châtiment soit proportionné à l'offense ; la réplique du juge est brutale et insensée. Cependant, l'anteur du pamphlet « désire que tous les juges se la rappellent quand ils vont tenir les assises; parce qu'elle contient la sa?e raison des lois pénales qu'ils sont chargés d'appliquer. Elle explique en deux mots, ditil, la raison et le véritable motif de toutes les punitions capitales : c'est que la propriété d*un homme, ainsi que sa vie, doit être regardée comme sacrée et inviolable. »

N'y a-t-il donc point de différence entre le prix de la propriété et celui de la vie? Je pense qu'il estjuste que le meurtre uoit puni de mort, non-seulement parce que le châtiment est égal au crime, mais pour empêcher d'autres meurtres ; 8*ensuit-il que je doive approuver

qu'on inflige le même châtiment pour une petite atteinte à ma propriété, par un vol? Si je ne suis pas moi-même assez barbare, assez sanguinaire, assez vindicatif, pour tuer un de mes semblables qui m'a dérobé quatorze shillings trois pences, comment puis-je applaudir à la loi qui le tue? Montesquieu, qui était un magistrat, essaye de nous inculquer d'autres maximes. Il devait connaître les sentiments que des juges humains éprouvent dans ces occasions, et quels sont les effets de ces sentiments. Bien loin de penser que des châtiments sévères et excessifs préviennent le crime, voici ce qu'il dit :

« L atrocité des lois en empêche Vexécuiion.

< Lorsque la peine est sans mesure^ on est souvent obligé de lui préférer Pimpunilé.

« La cause de tou>s les relâchements vient de Fimpu^ nité des crimes y et non de la modération des peines. »

Ceux qui connaissent l'Europe assurent qu'il y a plus de vols commis et punis annuellement en Angleterre que dans tout le reste de l'Europe. Si cela est, il doit y avoir une cause, ou plusieurs causes de cette dépravation de votre peuple. L'une de ces causes ne peutelle paa être le défaut de justice et de morale dans votre gouvernement national, défaut qui se manifeste dans votre conduite oppressive envers vos sujets, et dans les guerres injustes que vous faites à vos voisins? Voyez les longues io justices, les monopoles, les traitements cruels que ce gouvernement a infligés à Tirlande, et qui sont enfin avoués 1 Voyez le gouvernement de pillage que vos marchands exercent dans Tlnde 1 la guerre de confiscation que vous avez faite aux colonies de l'Amérique 1 et sans parler des guerres contre la

France et l'Espagne, voyez celle que voas avez faite dernièrement à la Hollande! Toute l'Europe impartiale ne Ta considérée que comme une guerre de rapine et de pillage. L* espoir d'nne proie immense et facile a été le seul motif apparent, et probablement le seul motif réel, qui l'a fait entreprendre.

Entre peuples voisins, on se doit une justice non moins stricte qu'entre voisins du même pays. Un voleur de grands chemins n'est pas moins voleur quand il vole avec une bande de ses camarades, que quand il vole seul; et un peuple qui fait une gnerre injuste n'est qu'une grande bande de voleurs. Si vous employez votre peuple à voler le Hollandais, est-il étrange que, quand la paix lui 6te cet emploi, il continue de voler ailleurs, et qu'on se pille les uns les autres? La ptrateriej comme l'appellent les Français, ou la course, est le penchant général des Anglais chez eux ou au dehors; ils s'y livrent partout oîi ils sont établis.

On dit que^ dans la dernière guerre, vous n'aviez pas moins de sept cents corsaires. Ces navires étaient armés par des marchands pour piller d*autres marchands qui ne leur avaient fait aucun mal. N'esl-il pas probable que plusieurs de ces marchands corsaires de Londnbs, si ardents à voler les marchands d'Amsterdam, voleraient aussi volontiers leurs voisins de Londres, s'ils pouvaient le faire avec la même impunité? Le désir du bien d'autrui, Valieni appetens^ est le même : il n'y a que la crainte du gibet qui fasse la différence.

- Gonmient une nation, qui, parmi les plus honnêtes de ses membres, compte tant de voleurs par inclination, et dont le gouvernement a autorisé et encouragé

jusqu'à sept cents bandes de voleurs, comment, dis-je, une nation pareille peut-elle avoir le front de condamner ce crime dans les individus, et d'en faire pendre vingt dans une matinée? Gela rappelle naturellement une anecdote de Newgate'. Un des prisonniers se plaignait que, pendant son sommeil, on lui avait ôté les boucles de ses souliers. < Comment diable! dit un autre, est-ce que nous avons des voleurs parmi nous? n ne faut pas le soufiTrir. Cherchons le coquin, nous le rosserons jusqu'à ce qu'il en meure. »

Cependant, on peut citer l'exemple récent d'un marchand anglais, qui n'a point voulu profiler d'un gain si mal acquis. Il était intéressé dans un navire, que ses associés jugèrent à propos d'armer en course, et qui prit un certain nombre de bâtiments français. Après le partage du butin, le marchand dont je parle a envoyé en France un agent, qui a mis un avis dans la gazette pour découvrir ceux à qui le corsaire a fait tort et leur restituer sa part de prise. Cet homme consciencieux est un quaker. Les presbytériens écoi^ais étaient jadis aussi délicats; il existe encore une ordonnance du conseil municipal d'Edimbourg, publiée peu après la réformation, et portant : « Qu'il est défendu d'acheter les marchandises qui proviennent des prises, sous peine de perdre pour toujours le droit de cité et de subir d'autres punitions à la volonté des magistrats; parce que l'usage de faire des prises est contraire à une bonne conscience et au précepte de traiter nos frères chrétiens comme nous désirons être traités nousmêmes. Et ces sortes de marchandises ne seront point

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