‹ Essais de morale et de critique (volume 2)Chapitre 10 sur 45 · AUGUSTIN THIERRY. ISI · texte numérisé non relu

AUGUSTIN THIERRY. ISI

de l'histoire complète, la question ne saurait ûtre douteuse. Soyons supérieurs par l'érudition, par l'exactitude, par la menue recherche du détail; soyons meilleurs paléogi rmhes, m t-il ton is généalogistes; recueillons le bénéfice d'une impartialité devenue facile et d'un repos qui nous permet les patients labeurs. Rien de mieux : ces qualités ont leur valeur, et je ne veux pas les déprécier, liais ne faisons pas de reproches à ceux que des mérites supérieurs ont privés d'humides avantages, qui sont peut-être le prix de notre abaissement. I)s étaient plus hommes que nous, et le droit de critique que nous conservons sur eux ne doit point nous faire oublier le suprême honneur qu'ils eurent de tirer tout un mouvement intellectuel non de leurs loisirs, mais de leurs viriles facultés.

J'ai essayé de répondre aux critiques que rerlaiites personnes, exclusivement préoccupées, tic la recherche des sources historiques, ont cru devoir adresser à la i[ianière de ^ Thierry. J'ai montré que l'école qu'on peut appeler bénédictine, en ce sens qu'elle cherche surtout ses ancêtres dans lu docte congrégation de

m M. AUGUSTIN THIERRY.

Saint-Maur, a pour mission do fournir les matériaux de l'histoire, mais non de construire l'histoire ellemèine; que pour cela le concours do l'homme du monde el de l'homme politique esL nécessaire. J'irai plus Soin encore, cL j'oserai dire que la connaissance des sources elle-même a infiniment gagné à la méthode plus large et plus libre qui depuis quarante ans a été introduite dans l'histoire. Sans doute il n'était pas réservé à notre temps de mettre au jour pour la première fois un ensemble de documents aussi considérable que celui qui s'offrit d'abord aux collecteurs du dix-septième siècle. En ce genre de travaux, la moisson est pour les premiers Ira va il leurs ; à ceux qui viennent ensuite, quelle que soit leur supériorité, il ne reste qu'à glaner. Mais si le champ des découverts proprement dites est désormais limité, une ample compensation nous a été réservée. Reconnaître la valeur d'un texte est en un seiis le découvrir. Des témoignages sur lesquels l'ancienne critique avait passé avec indifférence sont devenus des traits de lumière, line foule de renseignements que le dix-septième et le dix-huitième siècle avaient jugés secondaires ont pris, aux yeux d'une critique plus éclairée, un sens inattendu. Comment se fait-il, par exemple* que les érudits de Suint-Germain des l'i és, qui ont publié tant de textes de médiocre utilité, aient laissé li un académicien

M. AUGUSTIN THIEnttY. 123 de nos jours le soin d'éditer un des monuments les plus précieux pour les antiquités franques, le Polyptyque d'Irminon, qu'ils avaient dans leur bibliothèque, el dont ils ont fort bien connu l'existence? Comment

des trésors qui leur ont échappé? C'est que rien ne supplée à cet enseignement de la vie pratique que ne

une nouvelle série d'aperçus historiques, c'est presque toujours créer une série de documents négligés jusquelà, ou montrer dans eeux qui étaient déjà connus ce qu'on n'avait pas su y voir. Quelques lambeaux de textes, médiocrement entendus quant à la lettre, révélèrent pins de choses à M. de Chateaubriand que n'en avait appris ans érudits de la vieille école l'élude la plus consciencieuse des monuments du moyen âge et do l'antiquité. La rénovation des études historiques qui a eu lieu de nôtre temps est duc avant tout a l'initiative de trois ministres, savants sans doute, mais dont la profession particulière n'est pas la recherche de première main : M. Guizol, M. Villemaiti, SI. Cousin, par leurs vues nouvelles sur l'histoire politique, littéraire, philosophique, ont indirectement fourni airtant de (estes à la science que le plus laborieux compilateur.

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A Dieu ne plaise que je subordonne l'élude il la vie pratique, et que je lasse de l'agitation extérieure une condition pour écrire l'histoire I Si telle pouvait être ira pensée, la vie de M. Thierry serait assurément ma meilleure réfutation, puisque de cruelles infirmités le saisirent au moment où il eut pu jouer dans les affaires un iïjIi: important. Ilui'utit sa péiiuili; th: complète activité, il ne prit part a la politique militante que par un carbonarisme inoffensif. Cela même dura peu, et ne remplit que les années 1821 et 1822 : c'étaient des conspiraleuis peu darigeivus que cens qui, le lendemain d'une

leurs livres et à leur atelier. Mais de toute celte passion, souvent égarée quanl a sou objet immédiat, toujours généreuse en son motif, sortait une grande éducation tant du caractère que de l'esprit, et, comme le fait remarquer M. Thierry lui-même, a le plus beau mouvement d'études sérieuses surcéda, presque sans 'intervalle, à rolïervesrenee rëvoluliumiairo. » On doit rendre cette justice à la Instauration, qu'elle comprit ce qu'il faut de latitude an développement spontané de la science, de la littérature cl de l'art. Le libéralisme étant la forme essentielle de toute production inlidiectuelle quelque peu distinguée, tout pouvoir qui prend à cœur les intérêts de l'esprit doit faire sa part à l'opposition libérale, au moins en la tolérant

lencouragead. l'en s'en lallul ijii eu 18-28 M. Thierry, alors au plus. fort de sa lutte contre les idées dominantes, ne reçût par ordonnance royale le titre Je membre de l'Institut, qu'il dut pins lard à la source plus pure de "l'élection. On a dil, je le sain, que c'est pour avoir ainsi conspiré avec ses intelligents adversaires que la lie s tau ration a péri. Hélas! elle eût péri sans cela, comme toute chose, et il ne lui resterait pas la gloire d'avoir attaché son nom à un des moments les plus brillants cl les plus animés de l'esprit français.

Que l'école historique qui, par système, se préoccupe uniquement de l'exactitude des détails trouve à redire à certaines géurnilisalimis hardies à écriâmes interprétations de faits on de caractères, telles qu'on en trouve dans les écrits de M. Thierry, il ne faut point s'en étonner. Les dons de l 'intelligence sont d'ordinaire exclusifs : les esprits lins goûtent peu les pesantes vérités où se complaisent les esprits solides; les esprits qui se croient solides font peu de cas des suulilr-5jumnr.es que poursuivent les esprits délicats, l'our apercevoir ces nuances, il faut un sens spécial; la démonstration littérale et le raisonnement sont ici non moins inféconds que la logique sçolastume l'est en philosophie. L'histoire comme l'a entendue 11. Thierry est beaucoup moins vraie dans le détail que dans l'en-

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semble. Le récit exige plus d'un parti pris ; la distribution des rôles n'a pas pu être dans la réalité aussi tranchée que le veut l'ordonnance du tableau. Dans les Récita des temps mérovingien, en particulier, M. Thierry adopta une manière qui, pour ne pas donner lieu à des malentendus, a besoin d'elre expliquée. En général, disons-le, le menu détail en histoire est un mensonge, si on le prend à la lettre. Grégoire de Tours, par exemple, dans ses dramatiques récits, raconte avec une admirable vivacité les actes et les dires de ses héros. C'est la une fortune inappréciable, grâce à laquelle l'histoire peut pénétrer au cœur mémo de la vie barbare avec une étonnante profondeur. El pourtant, en adoptant textuellement les narrations de Grégoire de Tours, çst-on sûr de ne reproduire que l'exacte vérité? Ce naïf conteur élait-il présent aux. scènes qu'il décrit? Les témoins dont il s'est servi ont-ils pris des notes sur place pour nous conserver tant de particularités? Y avait-il des sténographes pour saisir au vol ces paroles si animées'' Il est clair que, dans presque tous les récits détaillés qui nous ont été transmis, les circonstances sont la création personnelle de l'historien, qui, au lieu de raconter sècliement les faits, a préféré les mettre en action. De pareils textes ne doivent être envisagés que comme des à peu près; il ne faut pas s'en écarter d'une manière arbitraire, mais

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on ne saurait non plus les regarder comme vrais à la ' lettre. Essayons de nos jours, avec nos innombrables moyens d'information et de publicité, de savoir exactement comment s'est passé (cl grand épisode de l'histoire contemporaine, quels propos s'y sont tonus, quelles étaient les vues et les intentions précises des acteurs; nous n'y réussirons pas. J'ai souvent essayé pour ma part, connue expérience de critique historique, do me faire une idée complète d'événements qui se sont passés presque sous mes yeux, tels que les journées de février, de juin, etc. ; je n'ai jamais réussi a me satisfaire. Il faut donc choisir entre ces deux systèmes : — ou ne faire que de l'histoire générale, ne tracer que les grandes lignes des révolutions politiques, sociales et religieuses, qui seules sont rigoureusement certaines, — ou bien prendre son parti sur ce qu'il y a de convenu dans les ci rco us la nées, et les accepter, non comme la vérité absolue, mais commo des traits de mœurs dignes d'èlre pris en considération.

Un exemple fera' comprendre le genre de reproche qu'on a cru pouvoir adresser aux écrits de M. Thierry, et la réponse que la bonne critique conseille d'y faire. L'n des épisodes de VHhtohe de la conquête de l'Analeterre par les Normands dont ions les lecteurs ont gardé le plus attachant souvenir est l'épisode de Thomas Deckel. On sait avec quelle finesse l'illustre historien a

i2B II. iUGUSTIN TillEllilY.

su montrer, dans In résistance de ce personnage ù l'aulorRé royale et dans sa popularité, la dernièreprotestation de la race anglo-saxonne contre la dynastie normande. C'est là certes «ne interprétation qui renferme une très-grande part de vérité, mais qui n'est pas si nécessairement indiquée par ies testes qu'on n'ait pu la contester au point de vue d'une critique purement littérale. Les adversaires de' M. Thierry triomphèrent à la découverte d'un document d'où il résultait, croyaient-ils, que Thomas Decket, Érigé par M. 'Thierry en représentant de la nationalité anglosaxonne, était en réalité né en Normandie, d'une famille normande, et que son nom, loin d'être anglais, devrait s'écrire Béquet, suivant les habitudes de l'orthographe française. Les savantes discussions de M.Edelestand du Méril ont récemment démontré' que rien n'était moins certain que le fait matériel dont on s'appuyait. Mais, en supposant qu'il eût été prouvé, était-ce là en réalité une difficulté capitale, et le plus beau chapitre de Yllistoira de In Conquête eût-il été à retrancher? Non, certes. Le rôle d'un personnage est fort souvent en contradiction avec son origine. Lo Tiers Élnl de 1780 hit représenté en grande partie par des gentilshommes; la cause des gentilshommes

' Correspondance iiKcraire, août ISjS

u. u'gubtin miEnnt. iîj du nos joues almuvè ses plus rhalcMii ciix avocats parmi les plébéiens. L'Église en particulier a toujours eu le itou d'arracher puissamment l'homme à sa race, ù sa casle et à sa famille, pour eu l'aire le défenseur abstrait d'une idée et d'un droit; Que Thomas Becket soit né en Normandie, c'est donc là une circonstance au fond secondaire; l'important est que son rôle dans l'histoire ail élé, par des nécessites de position, un rôle anglosaxon. Ce rûle, je le reconnais, est quelque chose de plus encore; il est avant tout ecclésiastique, et on peut douter que Thomas Iteckct ait eu bien clairement conseience de la cause nationale et patriotique qui s'abritait derrière lui. Mais l'Eglise, en maintenant une opinion et des intérêts distincts de ceux des vainqueurs, était l'alliée naturelle des vaincus; la sympathie des classes déshéritées devait s'attacher à quiconque essayait de réfréner l'avidité des nouveaux mailres, et c'est ainsi que, sans le savoir cl presque sans le vouloir, Thomas Itceliel, fùl-il né en Normandie, serait pour l'histoire un Anglo-Saxon.

La plupart des reproches adressés a M. Thierry peuvent se résoudre de la infime manière. Toute généralisation est attaquable, et la seule manière d'ècriro l'Ijistoire qui échappe à la critique est la manière plaie qui se borne à d'insignifiantes particularités. Mais que dis-jc? Celle-ci est la plus fausse de toutes, et la prélcu-

H. AUGUSTIN THIERRY, Ci

examen ne confirme pas. i'n commençant relevé maintenant des failles dans les travaux de M. Fauricl, grâce à M. Fauricl lui-môme. Quand M. Cousin inaugurait en France l'histoire de la philosophie, il était loin de la connaître aussi bien que la connaît aujourd'hui tel docteur es lettres ou tel agrège, qui sans lui pourtant en saurait peu de chose. On ne crée qu'avec l'amour, et, si j'ose le dire, avec la passion; on ne jette les fondements d'une étude qu'en tranchant bien des points sur lesquels la science est loin d'avoir dit son dernier mot. I.a gloire d'inventer est souveraine; la critique elle-même ne saurait l'atteindre, car la plus belle récompense du génie créateur est d'avoir produit un mouvement par suite duquel il est dépassé.

L'histoire d'ailleurs est un art autant qu'une science; la perfection de la forme y est essentielle, et toute critique qui no tient compte, dans l'appréciation des œuvres historiques, que des recherches spéciales est par là même défectueuse. Dés qu'il s'agit de sujets louchant à la morale et à la politique, la pensée n'est complète que quand elle est arrivée à une forme irréprochable, même sous le rapport de l'harmonie, et il n'y a pas d'exagération à dire qu'une phrase mal agencée correspond toujours a "une pensée inexacte, La langue française est armée sous ce rapport à un tel degré de perfection, qu'on peut la prendre

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comme une sorte de diapason dont la moindre dissonance indique une faute de jugement ou de goût. On ne comprendra jamais l'artifice infini que M. Thierry mettait dans sa composition, ce qu'il dépensait de temps et de labeurs pour fondre les Ions, pondérer les parties, construire un ensemble harmonieux avec des matériaux barbares, ici maigres, là surabondants. Toute son œuvre, soumise au plus rigoureux examen, n'offrirait pas un trait de déclamation : la peinture y résulte des faits vivement présentés, sans aucun des procédés artificiels Je couleur locale par lesquels les novices croient suppléer à l'art savant, dont ifs n'ont pas le secret.

Lo soin du style était poussé chez lui à un degré incomparable. Cette humble partie du travail littéraire, qui consiste surtout à éteindre et à effacer, partie si peu comprise desçersonnes inexpérimentées, qui ne peuvent se figurer ce qu'il en coûte à l'art pour se cacher, était celle qu'il affectiormail le plus. 11 dictait quinze à vingt lignes par jour, et ne les fixait qu'après les avoir amenées au dernier dein'é de peiii'ciion dont il était capable. .Admirable leçon, au milieu de l'abaissement des mœurs littéraires dont nous sommes les témoins! L'ccurred'un maître tout adonné à sa pensée ne dépasse pas cinq volumes. 11 sut résister à l'entraînement du succès, et protesta par son inaltérable con-

M. AUGHSTIS TIllEBIlï. 15i science contre les scandales qui ont souillé on ces dernières années le champ de l'histoire. Les récits improvisés, les misérables compilations décorées d'un nom illustre, par lesquels on a exploité la bienveillance d'un public qu'on savait favorable, tous, ces procédés de liltérature mercantile appliqués a son étude de prédilection lui paraissaient des sacrilèges. Pline avait déjà remarqué que 1 histoire a le privilège de plaire, même quand elle n'est point soutenue par des qualités essentielles dans tous les autres genres. Cette observation ne pouvait échapper au génie industriel qui, do notre temps, a envahi jusqu'au domaine de l'esprit. L'histoire, en effet, a souffert plusqu' aucune autre élude de la grande dépréciation dont le travail sérieux a été frappé depuis quelques années. Des gens sans vocation s'y sont abattus comme sur une proie facile, et ont détruit la fleur même de ce qu'ils n'ont pas touché. Les honteuses- excuses par lesquelles on essaye de justilier tant de profanations trouvaient Thierry sans pitié. La fonction de l'homme voué aux travaux intellectuels luj apparaissait comme sacrée : il croyait que les droits de Ta beauté et de la vérité sont imprescriptibles, et qu'aucune circonstance atténuante ne peut être invoquée en faveur de l'écrivain qui sacrifie à des nécessités extérieures le développement spontané de sa pensée.

13* U. ilUGUSTiS THIERRY.

La fermeté de principes littéraires qui Je prémunît toujours contre les dangereux succès de la littérature frivole tenait au profond sérieux de son esprit, à son horreur pour la légèreté et le mauvais goût, au merveilleux éveil qui le passionnait pour tout ce qui appartient au nolile exercice de l'intelligence. Ceux qui l'ont connu dans sa jeunesse ont gardé un frappant souvenir de la vivacité qu'il portait dans les directions les plus variées. Les cruelles infirmités qui eussent écrasé tant d'autres existences ji'unlevèi'enl rien à la plénitude do la sienne. « 11 avait fait, suivant sa touchante expression, amitié avec les ténèhres. » J'ai sous les yeux une correspondance des premiers temps de sa cécité, adressée â un intime et illustre ami. Les impatiences et les illusions qui ont laisse leur trace dans ces feuilles jaunies par les années sont chose surprenante. Son ardeur, loin d'être abattue par une épreuve qui eût surpassé tout autre courage, est plus grande que jamais. On sent que le mobile de son activité n'est point atteint par la mort des organes et que la forte passion qui t'attache à la vie est supérieure aux coups du sort.

Ce tour d'esprit, qui le portait beaucoup plus vers les considérations de fait que vers les spéculations idéales, détermina die* lui, dans ses dernières années, un mouvement religieux singulier, dont ta portée n'a

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