‹ Essais de morale et de critique (volume 2)Chapitre 12 sur 45 · H. AUGUSTIN THIERRY · texte numérisé non relu

H. AUGUSTIN THIERRY

erreurs, inévitables dans un ouvrage écrit d'abord sous le feu de la passion, auront seules disparu.

Ainsi se conserva jusqu'au bout le beau feu de cette vie si limpide et si pure. Le dégoût, l'ennui, le désespoir, ne l'atteignircntjamais. Le monde comprend peu un pareil stoïcisme et voit souvent une sorte do sécheresse dans l'âpreté de ces grandes ames, dures pour elles-mêmes et par conséquent un peu pour les autres, qui ont l'air de se consoler de tout, pourvu que l'univers reste livré à. leur contemplation. Mais, au fond, c'est là le plus haut degré du désintéressement et le plus beau triomphe de lame humaine. Ce que la conscience timorée des ûmes tendres et vertueuses appelle 1 egoïsmedu génie n'est d'ordinaire que le détachement des jouissances personnelles et l'oubli de soi pour l'idéal. Comme toutes les saines et fortes natures, peu préoccupées d'elles-mêmes, passionnées pour les "choses, M. Thierry garda au milieu des souffrances le goût de la vie, l'amour de son œuvre, la grande curiosité. Je le vis peu de jours avant le" moment où la paralysie gagnant de proche en proche atteignit l'organe même qui servait de foyer à la vie île l'esprit, la seule qui lui restât. Du funestes symptômes faisaient pressentir une lin prochaine; il n'en était pas moins ardent, moins empressé de vivre. L'nc seule pensée l'occupait : aurait-il le temps d'achever les corrections qu'il avait .

commencées? Le jour où il eessa d'exister pour lu pensée, il réveilla à. quatre heures du malin son domestique et lui dicta un léger changement a une phrase de la Conquête, que lui seul pouvait désirer meilleure qu'elle n'était. Eu dictant cette correction, sa langue s'embarrassa, et dés lors s'étendit sur sou intelligence un voile qui ne se dissipa plus. Insatiable de perfection, il est mort, comme tous les grands artistes, en ré vont mieux encore que ce qu'il a fait, cl pourtant nul plus que lui n'eut le droit d'emporter au tombeau la satisfaction de l' Louvre achevée. Ses émis, empreints du double sceau du génie, la hardiesse dans la création et le fini du détail, resteront comme un monument île ce que peut la volonté humaine contre des obstacles en apparence in suri hou tables, et sa.vie aura réalisé le prodige, sans exemple peut-étre, d'une àme forte sachant se passer des sens extérieurs et continuant durant trente années une brillante carrière intellectuelle avec des organes plus qu'à demi conquis par la mort.

Là est la grande leçon morale qu'Augustin Thierry a donnée à notre temps. Le monde des sens lui a manqué, et il a toujours eu des raisons de vivre. L'univers lui apparul comme quelque chose de curieux et d'attachant qui mérite qu'on s'en occupe : il eut cet esprit d'invesligalion, cet immense appélit de vérilé qui fait embrasser la vie avec ardeur ou la supporter avec

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