M. DE LAMENNAIS
On raconte que, quand les missionnaires de Rome, après avoir converti au christianisme les Saxons de Northmnbrie, les engagèrent à renverser eux-mêmes les idoles que jusque-là ils avaient adorées, nul n'osa pot ier la main sur ces images longtemps consacrées par la foi et la prière. Au milieu de l'hésitation générale, un prélre se leva et abattit d'un coup de hache le dieu dont il connaissait mieux que personne la vanité. L'attaque du prêtre a toujours ainsi un caractère particulier de froideur et d'assurance : oit sent dans les coups qu'il porte une sûreté de main que le laïque n'atteint jamais. Celui-ci, habitué à regarder de loin
le sanctuaire, ne s'en approche qu'avec respect, même quand la divinité l'a quille; uiuis le prêtre, qui en eoniiait les secrets, l'ouvre et le livre ans regards avec Taudacc d'un familier.
I.a critique doit saisir avec empressement les occasions qui lui sont ainsi o-lferles de pénétrer des mystères qu'un voile épais lui dérobe presque toujours, i.a foi repose à des profondeurs où il est d'ordinaire difficile de la suivre : la foi du laïque, d'ailleurs, arrive rarement à un degré suffisant de netlclé pour se laisser clairement définir et discuter. Mais l'apologiste dev enant apostat, le prêtre laissant par son testament une sanglante injure au dogme qu'il a servi, voilà des phénomènes où les mystères île Incroyance apparaissent pour
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a vu un signe de ce genre aussi frappant que celui que Lamennais réservait à noire âge. Jamais plus grandes passions n'excilèrcnl dans une plus grande urne de plus violentes tempêtes; jamais l'enfantement laborieux d'un monde nouveau n'arracha des cris de douleur plus éloquents. Comme la femme de la liible, dans le sein de laquelle deux peuples, l'un d'élus, l'autre de réprouvés, se heurtaient, il senlit dans son ardente poitrine la lutle de siècles entiers. Chaque convulsion de ces hommes héroïques portant au cœur la blessure
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douleurs doit être notée, car elles sonl des symptômes de ce tjui s'agite dans l'humanité. Les secrètes inquiétudes que la médiocrité atténue, et que les calculs de l'intérêt dissimulent, apparaissent chei eux dans leur rude et franche vérité.
Les écrits de Lamennais n'ont plus rien à nous apprendre, Sul n'est tenté d'aller y chercher des leçons d'histoire, de philosophie ou de politique; mais sa personne est un immense enseignement, un miroir de la nature humaine et toute une psychologie. C'est donc l'iiommc que nous allons étudier : laissant de coté la légitimité des causes qu'il a soutenues, la valeur plus ou moins grande des idées qu'il a tour à tour embrassées, nous chercherons eu lui-même l'explication de ces changements en apparence énigma tiques, et le lil qui les rattachait les uns aux autres. Peut être résultera-t-il de celte étude quelque lumière sur l'état présent des ;1mes et sur les lois qui président à certaines évolutions de la pensée.
Peu de vies semblent au premier coup d'œil aussi profondément brisées que celle de Lamennais. Des deux parties qui la composent, la seconde ne parait
puint sortir de la première, mais en être la conlradiction. Et pourtant, j'espère le prouver, peu de vies ont été dominées par un principe plus invariable; peu de nalurcsont 616 plus entières et moins susceptibles du se modifier. Lamennais fut en réalité un caractère simple et tout d'une pièce : il manqua de ce qui Tait la diversité d'une carrière, je veux dire l'étendue des connaissances, la variété des études, la flexibilité de l'esprit. Ce fut là son défaut, et ce fut aussi la cause de sa grandeur. Les circonstances le portèrent successivement dans des partis opposés ; mais elles ne changèrent point le tour de son imagination, ni les procédés do son style. Ame forte et esprit étroit, il ne conçut le monde que d'une seule manière; les évolutions de sa pensée ne semblèrent qu'un prétexte pour satisfaire l'éternel besoin de sa nature, le besoin de s'indigner pour ce qu'il croyait le bien, aboutissant. par une logique fatale au besoin d'anatbématiscr et de damner.
Un même système de haine éloquente appliqué aux objets les plus divers, voilà Lamennais. Les fumées du puits de l'abîme qu'il portail dans sou cœur montaient comme une éternelle vapeur de soufre, dévorant la terre, obscurcissant le ciel. Le désir de voir partout des mystères d'iniquité, la conception d'rnï idéal salanique et pervers, qu'il imaginait tout exprès pour servir de prétexte à sa colère, lui inspiraient ces sombres
imagos qui obsèd aient et souvent égaraient sa raison. Son unité est dons sa rhétorique, elle lient il la forme cl non au limtl île ses idées; mais la forme chez lui est bien plus essentielle que le rond. Ce ne fut ni un poli * liqne, ni un philosophe, ni un savant; ce fut un admirable poète, obéissant à une muse sévère et toujours irritée. Les figures qu'il avait d'abord employées contre les idées libérales et la philosophie, il les tourna ensuite contre les rois et contre le pape. Sa rhétorique n'avait pas beaucoup de variété : l'enfer en faisait tous les frais. C'était celle des prédicateurs, des apologistes, et en général celle du clergé ; il dressait devant lui un fantôme qu'il appelait Satan, il en faisait la représentation complète du mal; puis il le frappait de coups terribles et retentissants. I.c souci do l'exactitude no le préoccupait jamais : le monde, au moins de nos jours, n'offre guère, soil dans les institutions, soit
Au lieu e"c s'enquérir, au lieu de connaîtra les hommes île son temps et da chercher en quoi ils pouvaient avoir raison, il les concevait selon les nécessités de sa thèse, et, aliu de les détester sans contrainte, il débutait par les supposer méchants. ^
Par là, il fut ce qu'il fut : un ressort terrible, un arc tendu et toujours prêt à lancer le trait. La flamme vive ci passagère de !a passion méridionale n'a rien
Ull M. I)lf LAMENNAIS,
île commun avec ce feu ardent el sombre, avec celle colère profonde cl obstinée qui ne vent pas être adoucie. 11 n'y a pas île plus iiiiiiiïiiise disposition pour un philosophe et un critique; il n'y en a pas de meilleure pour un artiste cl un poêle. L'art veut du parti pris, cl no s'accommode pas de ces moyens termes où se complaît le critique. Le tour absolu des opinions de Lamennais, qui nous a valu tant de pauvres raisonnements, tant tlcjng enls iléleclucux, nous a valu aussi
les cinquante payes de grand style les plus belles de notre siècle. Jamais plus frappant exemple du partage des dons île l'esprit ne fut offert aux méditations du penseur : Lamennais est inexplicable, si l'on n'accorde que le même homme peut être à la Ibis un artiste supè-
i tout dans sa forte nature et dans les croyances géné- ! rôles qu'il trouva répandues autour de lui. (Jette éducation libre et spontanée, très-favorable au développement du génie individuel, laissa dans sa culture générale quelques lacunes, qu'il ne sut réparer qu'assez lard : il no fut pas toujours an courant de sou temps ■ce qui germait à côté de lui lut sur lui presque sans influence. La discipline complète de l'esprit, fi nit d'une
des conlacts nombreux avec des ordres Ires-divers d'activité intellectuelle; elle n'est guère possible que dans les grands centres île mouvement littéraire et scientifique, comme sont les capitales ou on Allemagne les villes d'universités. Lamennais ne dut rien à ces influences générales : son caractère i!e race, très-profondément accentué, et son éducation eccléMaslii|tir;, la Bretagne et le séminaire, voila ses origines, et, si j'ose le dire, toute son explication,
J'ai dit d'abord la Bretagne. Il en eut la sincérité, l'impétueuse droiture. I.a loi ardente des peuple; bretons a cela de particulier, qu'elle ne repose sur aucun des motifs de crainte ou il 'abaissement que renferme plus on moins la superstition îles peuples méridionaux : elle est te fuit de natures loyales qui ont besoin de se dévouer à une cause. Or les causes auxquelles les âmes honnêtes se dévouent le plus volontiers sont toujours les émises désespérées. La secrète douceur de la foi est Uien'plns grande, appliquée au passé qu'à l'avenir. 11 y a plus de mérite à aimer ce qui fut qu'à aimer ccj qui sera, l.e passé d'ailleurs est si poétique! l'avenir l'est si peu! Voilà pourquoi le Breton est essentiellement arriéré dans ses sympathies. Tous les Bretons qui sont arrivée de nos jours à faire entendre leur voix ont pour trait romuiuu une singulière mauvaise -bu-
mciir contre leur temps: Cela lienl ii ce vigoureux instinct de race qui leur inspire du dégoul pour tout ce déroge à la noblesse antique, dont noire âge parait avoir peu de souci; mais cela tient surtout à ce fond chevaleresque cl généreux qui les atlaclie aux vaincus et leur fiiit une loi suprême de la tiilélilé. Ils aiment les choses vieilles el usées, parte qu'elles sont faibles, parce que la foule les abandonne pour se porter vers d'autres dieux. Et c'est là le secret de leur énergie : ou milieu de celle humanité- légère qui rit, s'amuse et s'enrichit, ils conservent ce qui fait la force de l'homme el ce qui donne toujours à la longue la victoire, je veux dire la foi, le sérieux, l'antipathie pour ce qui est vulgaire, le mépris de la légèreté.
Le séminaire n'eut pas moins d'intlncncc sur l'homme singulier que j'essaye en ce moment de cararlériscr.L^éducolion ecclésiastique, quia de graves inconvénients quand il s'agit de former le citoyen et l'homme pratique, ad'exeelleiiLs ed'el-poun éveillcrot développer l'originalité de l'esprit. L'enseignement de l'Université, qui est certainement plus régulier, plus solide* plus discipliné, a l'inconvénient d'être trop uniforme el de laisser trop peu de place au goût indi\idnH soiUlu professeur, soit del'élève. I/Kgliso, en littérature, psl.wmme toute, moins dogmatique que l'Université. Le goûl y est moins pur, les méthodes y sont moins sévères; mais la su-
II. DE LAHERNAIS. MO perslilion littêrnii u (lmli\->L'|il it':ii)c t-iixU y est moindre. ■ Le fond y csL peut-être moins sacrilié ù la forme ; on y trouve plus de déclama lion, mais moins de rhétorique. | Cela est vrai surtout de l'enseignement supérieur. . Soustrait à loulc inspection, a tout contrôle officiel, le , régime intellectuel des grands séminaires est celui de ,1a liberté la plus complète :rien ou presque rien n'étant demandé à l'élève comme devoir rigoureux, il reste en pleine possession de lui-même; qu'on joigne à cela une solitude absolue, de longues heures de inédi ta lion et de silence, la constante préoccupa lion d'un but supérieur à toutes les vues personnelles, et on comprendra quel admiralili: milieu de pareilles maisons doivent former pour développer les . facultés rétlé-. cliies. Un Ici <jenn> de vie anéantit l'espril faible, [nais donne une singulière énergie à l'esprit capable de penser par iui-nième. On en sort un peu dur, parce 'qu'on s'est habitué à placer une foule de choses audessus des intérêts, des jouissances et uiêinc des sentiments individuels ; mais cela même est la condition des grandes choses, qui ne se réalisent jamais sans une forte passion désintéressée, Voilà pourquoi les séminaires sont une source si féconde d'esprits distingués el tiennent une si grande place dans la statistique littéraire. La nullité même de l'en seignemen t qui s'y donne est, en un sens, un avantage : l'espril des /'
M. DE LàSKNNAIS.
jeunes gens conserve par la plus de liberté que dans les Écoles où l'enseignement est tt'op réglé. La vieille sco-
sonnç ne puni s'en en.itenler, et que cliacun gaule sa pénétration d'esprit, s'il en a, pour penser à su guise. L'instruction positive y est, coiiiinc partout, ce que chacun se la f a i t ; l'esprit français, bien pins porté vers les développements brillants et oratoires ij uc vers la connaissance soieuhlique des choses, n'éprouve presque jamais, sous ce rapport, de besoins bien étendus.
Je ne crois pas exagérer en disant que Lamennais sortit du séminaire tout formé et déjà en possession dp ses données essentielles. Les premiers essais qu'il publia sont aussi parfaits de style que ses ouvrages les plus admirés : ou y trouve ce mélange pénétrant d'onction et de vigueur qui forme In cachet de son génie. Il ciil tout d'abord et garda à travers ses transformât ions l'ampleur du style ecclésiastique, ce vocabulaire sonore, à nuances tranchées, qu'il a porté avec lui dans les camps les plus divers. Le prêtre a un style à part et dont il ne se débarrasse jamais. Le grand absolu de ses thèses lui permet des airs hautains, qui siéraient ina| au philosophe ; connue il es! censé parler au nom de Dieu, il lui est permis de prendre, en exposant sa pensée, un ton de supériorité que ne pourrait se don-*
iwr, sans blesser la modestie, celui qui parle en son propre nom. Cela est Iri'^-rhormunt dans lu polémique, où, parla loi mémedti genre, les deux adversaire sunL égaux (et, en effet, rien tic plus fatigant que la polémique catholique, l'apulogiste se donnant une foule d'avantages que le critique désintéressé doil se refuser); mais dans les ^im ages oratoires celle façon de prendre les choses de haut est d'un assez grand effet. C'est parla quelcs niai^lemeuls des é\équcs se font souvent lire avec agrément? et que le latin des bulles papales, sans signifier grand 'chose, a un certain charme de plénitude et.de grave harmonie.
Comparé à l'ensemble de résultats nouveaux qui, depuis quarante ans, ont été découverts oit mis on circulation dans le domaine de l'histoire, do !a critique et de la philosophie, le fonds d'idées de Lamennais parait incomplet et arriéré. Lamennais n'entra pas dans le grand mouvement de rénovation sne ntiiique qui s'empara des esprits au soi tir du désert intellectuel de l'Empire. Ce mouvement n'excita que ses colères ; il èlail déjà trop fait pour se modifier el apprendre quelque chose. On esprit si absolu d'ailleurs ne pouvait être curieux : quand on croit posséder toute vérité, soit par une révélation du dehors, soit par l'inspiration de son propre génie, il est tout simple qu'on dédaigne la voie pénible cl humble de la recherche, et
qu'on regarde l'invcsliyaliou des détails coin me une simple fantaisie d'amateur. Je ne ferais point celte critique, si à chaque page de ÏEssui sur l'huliffcivitce il n'était question de matières qui sont du domaine de l'érudition, et sur lesquelles l'auteur, faute de science, s'exprime toujours de la manière la plus inexacte. Au lieu de se mettre au courant des résullatsiacquis connue probables ou comme certains dans le domaine des sciences historiques et philologues ; au lieu, do profiter des vastes travaux que -l'Allemagne a entassés sur tontes les brandit'* de l'histoire, Iftivaux dont plus tard il a recoumi l'importance; au lieu de se tnellrc lui-même au nombre des chercheurs, il
main, dont il interprétait et combinait à sa guise les données. Je sais bien que les gens du monde se soucient peu de la qualité de l'érudition qu'on leur sert : l'agrément ou la beauté de la forme seule le» touche ; mais, malgré mon respect pour l'opinion des gens du monde, il m'est impossible, sur ce point, d'être de leur a\is. Quand on par le des choses, il faut les savoir aussi bien qu'il est possible. Voltaire écrivait à Cideville qu'il se proposait bien de ne pas lire l'Histoire littéraire de la France, que compilaient patiemment, volume par volume, les bénédictins de la congrégation de Saint-.Maur. Quel dommage! et que d'er-
ni' m: lût-il pas épargnées, s'il ci 1 ! étudié auv plu* de soin le savant ouvrage dunl il parlai! sur un (un si ca- \nlici ■: Bossiiel do même écrivil toulc sa vie sur la fli- Lie cl n'eut que dans ses dernières année* l'iilco d'apprendre l'hébreu; nnlc-2 que préalablement il s'ëlail permis sans- scrupule de faire persécuter lîieliaiii .Simou, qui le savait. La plus inonde paiiie îles in;i libres dont s'occupent ceux qu'on appelle èvrh-uiiis est du domaine de l'érudition, -l pourtant l'écrivain regarde connue an-dessous de lui de paraître se confondu; en quelque cluise avec l'érudit. On croit, par cet air dégage, écarter à mille lieues do soi le reproche de pédantisme, si fort redouté parmi nous ; mats il est t*»-^ permis aussi à l'érudit do sourire, quand ou vient lui présenter îles exercices de si vie composes sur des matériaux de mauvais a]yi,torsque d'excellentes sources do roiiseiyïieuieuls existent. Un irionienl qu'on Iraile de pareils sujets, il csl indispensable de le faire avec l'appareil de connaissances qu'ils exigent, et donL aucune éloquence ne saurait tenir lieu.
Le reproche que j'adresse ici à M. de Lamennais ne lui est pas personnel : il s'applique à toute I école, sj distinguée à beaucoup d'égards, qui, dans la première moi lié de notre siècle, a cherché à relever le catholicisme du discrédit uii il était tombé. Ce lie école, a
ifji )i. DE LiMENBlIS.
laquelle on ne peut contester une véritable valeur en philosophie, et surtout en esthétique, en a très-peu sous le rapport dcl érudition. Cela est tout simple ; la partie savante de l'ancien clergé qui avait survécu à la Révolution, ou bien s'était totalement sécularisée, ou bien était tenue parses tendances jansénistes et gallicanes eu dehors de 1a nouvelle école. M. Daunou et dom Brinl se fussent donné la main pour condamner des idées aussi contraires?) leurs habitudes d'esprit. Or en érudition la tradition est nécessaire, elles plus louables efforts n'y sauraient suppléer. M. de Chateaubriand, qui avait une intuition si vive des temps et des races, fut arrêté sur le seuil delà grande histoire par l'insuffisance de son instruction. M. de Bonald faisait de grandes considérations sur la succession des systèmes [ilii!u>ij|i|[iijii;'s. i;l n'ai ait juicre lu, hélas ' eu fuit d'histoire de la philosophie, que M. de Gérando. M. de
resta toujours il la philologie des jésuites, dont les Soirées iU' Saitit-l'rlcrxhiwy présentent de si amusants spécimens. M. de Lamennais s'en tint également auïvieux arguments qui, depuis plus d'un siècle, n'ont pas cessé de défrayer les apologistes; il ne soupçonna pas un moment que la science avait entièrement changé d'aspect. Même -sorti de l'Église, il ne se renouvela pas; en philosophie du moins, il ne dépassa jamais SOS
nienls pour unn cause bien plus que la vérilé indilïérenle, il ne fui qu'une puissante machine intellectuelle lr.1vaill.1nt sur le vide. La foi ;'i son infaillibilité l' empêcha île rien demander au dehors cl île comprendre l'esprit du véritable critique, se livrant pieds e! mains liés aux fa ils pour que les faits le traînent où ils veulent.
Qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée : il serait aussi puéril de reprocher à Lamennais de n'avoir pas été un exact et judicieux auteur qu'il le sciait de repro cher à tel laborieux erudil de n'avoir point été un écrivain de brillante imagination. Le devoir de la critique ne saurait être de regretter que les hommes n'aient pas
furent. Hé pour s'imposer et non pour chercher, héritier déclassé des grands papes du moyen âge, des Grégoire cl des Innocent, Lamennais ne pouvait se contenter d'un de tes rôles modestes, mais fructueux, où l'homme se fait oublier pour son œuvre. Au milieu des entraves que la" société moderne crée aux ambitions , Lamennais ne pouvait être que cher d'école ou de parti. Ses qualités et ses défauts le prédestinaient à ce rôle; mais ce réhï à son tour devait décupler ses défauts, llien ne rapetisse le jugement comme tic déserler ainsi l'atmosphère libre de l'esprit humain pour se conliiier
cela seul qu'ils s'a II «client à une idée, mais cependant secondaires, puisqu'ils acceptent le nom de disciples. Presque toujours ce dangereux régime intellectuel nuit plus au maître qu'aux disciples, et en effet celte luis le cénacle perdit le maître, et produisit des disciples plus iidélcs que lui-même à sa propre pensée.
liien d'autres avant lui avaient mis la passion et l'intrigue au service de leur foi religieuse ; la nouveauté hardie de Lamennais consista à faire du catholicisme uii parti. Si cette expression est un blasphème, c'est à lui qu'en doit remonter la responsabilité. La Ligue seule avait donné l'exemple do celte position singulière que le catholicisme Icnd déplus en plus à prendre
de ce mélange bizarre d'esprit révolutionnaire et île tendances rétrogrades. An milieu de l'uniformité de la vie contemporaine, tout ce qui groupe les hommes et constitue une force en dehors de l'Etal est un tel bienfait, que le parti catholique a pu quelquefois servir utilement la cause du progrés. Comme piolcslalion conlrc l'ancienne scolasliquc, comme tendance vers une méthode Ihéologiquc plus accommodée aux besoins du temps, comme conlrc-poids au goût un peu exclusif de 1 Université, l'école de Lamennais avait raison, et au fond sur lous ces points elle a vaincu. Ses tendances
sont devenues l'esprit général du clergé, tandis que le fondateur, culminé par si destinée, voyageait vers un autre ciel. Ce que Soci ale a élé pour le mouvement i philosophique de la (iréce antique, Lamennais l'a élé , pour le mouvement catholique contemporain : tout ■ procède de lui. Le changement qu'il avait désiré avec une si ardonle passion s'est fait sans lui , malgré lui et avec ses malédictions. S'il eût attendu quelques années, il eût vu les principes qui le faisaient condamner devenir la politique générale de l'Eglise; mais telle était sa sincérité, loi son besoin de dire leurs vérités aux puissants, que peut-être alors lui eussent-ils moins souri que quand ils lui valaient la désapprohalion des esprits timides et les clameurs de lu médiocrité.
Quoiqu'il en soit, le triomphe accompli de l' ultra monlnuismc et îles dndnnc- d'un fuii'itmt' rxngéré est le lait do Lamennais el la partie la plus nette do son héritage. Au point de vue politique, nous croyons que l'abandon des vieilles maximes gallicanes a été une imprudence dont l'Eglise se repentir;! la première; mais sous le rapport du goût et du mouvement intellectuel , on ne peut nier que la nouvelle école catholique sot tie de M. de Lamennais ne soit supérieure à l'ancienne. En un sens, bien plus hostile à la raison, elle est eti un autre plus rapprochée de la philosophie. Elle n'a pas
f] ne ; les grands siècles sont ceux où toutes les un uses on! des défenseurs éminents et provoquent un mouvement d'études sérieuses et île solide réflexion.
Je sortirais de mon sujet si j'essayais d'exposer ici par quelles associations d'idées l'école nêocalliolique réussit il faire tenir un moment dans son sein les éléments les plus divers, et par quelle fatalité logique elle ahoutit aux excès les plus opposés. C'est 1 homme que j'étudie dans Lamennais : or les destinées de l'école qu'il a fondée se snnl accomplies en dehors de lui et l'onlre lui. Il m'en coûterait d'ailleurs do démêler une équivoque qui, encore aujourd'hui , conserve quelques partisans de plus à lu libellé. Tel est l'absolu des doctrines du catholicisme, que le mot de liberté ne peut avoir pour les catholiques le mémo sens que pour nous, l'uni' le cal ludique , la liberté ne saurait être , comme pour le vrai libéral, le dreil qu'a tout homme de croire el de l'aire ce que bon lui semble dans lesliniiles où le droit semblable des autres n'est poinl atteint ; la liberté du catholique est toujours plus où moins la libel lé du bien, le droit de la vérilé, c'est-à dire évidemment de ce que le catholique regarde comme le bien et la vérité. Beaucoup do catholiques, je le sais, entendent lu liberté d'une façon plus loyale cl seraient prêts & don- • ncr an\ autres la liberté qu'ils réclament pour eux-
s. ne uNGSSiis. ;ct
et civile, quelques-uns répétant avec une extrême impudence qu'il en résulte quelque avantage pour la religion. Mais, disait mhiiI Augiislm, qui peut mieuxdonner la mort à l'Ame que lu liberté de l'erreur? En effet, tout frein étant ûlé qui pût retenir les hommes dans les sentiers de la vérité, leur nature inclinée au mal tombe ilans le précipice. » Et plus loin : « A cela se rapporte celle liberté funeste, et dont on ne peut avoir assez d'horreur, la liberté de la librairie pour publier quelque écrit que ce soit, liberté que quelques-uns osent solliciter et étendre avec tant de bruit et d'ardeur'. » La lettre du cardinal Facca à Lamennais pour expliquer l'encyclique ne laisse aucun doute sur ic sens de ces paroles : « Le saint-père désapprouve aussi et repousse même les doctrines relatives à la liberté des
1 a Alquo ps hw. [ni'ti'li-Hiiiio ùii ((//,.' jciiIim ni Coule alisurda illa
esse ac vindka'adam cuiiibcl libertilem con&cienlix. i'.iii i|uidem
liin.Tlas iipinioiuim, sacra; fl uvilis roi lulwiii bu": grassa-
liir, diclanlibus per siimraam impudentiam nonnullis aliquid a rn rammodi in reliçioncni prominare. At qnie pejor mors animm quam liberlas erroris? in<|ui>-l>at Aiignsliiins. Fraie ijiu'ppe ui!i!ii ;i t.-i il [il [>. r| l 1 1> liriinint 1 !! nn'.lincaiitiii' in si'tnilis vcritalis, proruil jam in pneceps ipsorum nalura ad malum inclinais. , lluc spécial di'lsrrima iil.i, ao iniiiiinaui salis esccranda cl di'leslaiiilis, libellas artis lihraritf ail siTi[ila ednida in vul^us, rpmrn
lantu coiirii'io aiulail imiiiiulli rfllagitare aepromovere. •
,M. DE LAHEÏINAla, 163
libéral Cillant qu'il csl parti; car, pour servir sa cause, il faut qu'il fasse appel ît la liberté, et qu'il s'oppose à ce despotisme administratif qui tendrait à mettre on régie les foires inlullectucllescl murales de l'humanité.
Quoi qu'il en soit , on ne peut refuser à Lamennais le mérite d'avoir vu avec une singulière perspicacité l'avenir du catholicisme, et d'avoir inventé toutes les machines de guerre que le parti catholique a depuis si habilement employées. La guerre obstinée contre l'université, t'artilicc par lequel les privilèges les plus
toute naturelle de la liberté, l'importance prépondérante <1u publiriste dans l'Eglise, sont aolanl d'innovations qui datent de lui. I.'élal de l'Eglise de France est bien maintenant ce qué le voulait Lamennais en 18'23, et l'état général do l'Eglise lend de plus en plus vers le mémo idéal, Le parti catholique, d'abord repoussé par l'Église officielle, tend à devenir officiel à son tour.] L'agence cittholiqw! que voulait Lamennais, celle espèce d'administration dont le centre eût été à Rome, et dont le journalisme eut élé l'instrument principal, csl au fond le programme delà réaction catholique! dans l'Europe entière. Lamennais a compris tout cela, * l'a appelé de ses vœux , eL l'a maudit la veille du jour où ses vœux allaient se réaliser. Il Vit que le système des Églises nul'uinales, composées de diocèses organisés
sur quelques lieues de territoire, i.e journaliste catholique s'adresse à tonte la rliivlietité ; il peut enseigner dans le diurèse même de l'évéque qui le combat, parier aux fidèles sans la permission du pasteur. On ne songe point assez à l'énorme importante de celte révolution; ce que les ordres Humiliants furent au treizième siècle, le journalisme calliolique Test de nos jours': un pouvoir indépendant de l'évéque, tenant sa mission du [tape, exerçant sur le terrain de l'évéque sans sa participation. 1/épiseopal a Uni, à force de luttes , pur vaincre les ordres religieux; vaincra-l-il le journalisme? 11 est certain du moins que jusqu'ici la victoire est restée il ce dernier : nous avons vu un archevêque humilié devant un journaliste, son diocésain; nous avons vu poser en principe que l'ordinaire ne peut rien sur le journal qui s'imprime dans son diocèse. Il est évident que le yoiiveriienienl de lï^li-e est dominé de plus en plus par des influences extra-épiscopales, et que l'avenir appartient à tout ce qui , de prés ou de loin, exercera une action centrale dans la catholicité..
Mais qu'on réfléchisse à une autre conséquence qui sort invinciblement de ces prémisses. I,' administration centrale de la catholicité établie à Rome cl destinée à attirer tout à elle ne peut point être la papauté italienne des derniers siècles, fondée sur !es liudiliuus et les habitudes de l'esprit romain. Taudis que lapa-
papauté ne peul plus être qu'universelle : le personnel italien île l'ailiniiiislraliuii romaine ira baissauL de plus en pins ; il cessera Je se recruter, et ses vides seront remplis par dos étrangers. Mais l'Italique profilant plus de lu papauté, n'eu voudra plus cl ne supportera pas qu'une fraction notable do son territoire leste sacrifiée à une administration qui n'aura plus rien d'italien. Que conclure de tant cela? Que la papauté s'en va de l'Italie, qu'avant cinquante ans il sortira d'un conclave un pape non italien. Ce jour-la, le parti catholique aura remporté sa dernière victoire et
llioliquc est, en général, peu compris des Italiens. Rome a des habitudes bien plus politiques et plus calmes; ces excès de zèle lui paraissent la conséquence de la furia franeese; elle ne les ^ncou raye jamais jusqu'à se compromettre, cl les accueille avec une réserve mêlée d'une fine ironie. En condamnant îles auxiliaires qui voulaient la sauvera leur profit, la papauté lit certainement un acte d'habileté. Il est remarquable du reste, que le