‹ Essais de morale et de critique (volume 2)Chapitre 14 sur 45 · H. DE LAMENNAIS · texte numérisé non relu

H. DE LAMENNAIS

11 y a, dans une des épopées de l'Inde, un épi ode étrange où un solitaire, après avoir été chassé du ciel d'Indra, se crée par la force de sa pensée et l'intensité do ses mérites un nouvel Indra et de nouveaux cioux. Le curieux ouvrage intitulé Affaires de Rvme nous fail assister à un spectacle du même genre. C'est certainement une des choses les plus honora Mes pour Lamennais que le calme, la réserve de ban goût et la sincérité qui respirent dans tout ce livre. Jamais on n'a ré^lé ses comptes avec le passé d'une façon plus digne cl plus discrète. Qu'un homme joli dans un dédale de petites intrigues ait pu recueillir d'aussi f raidies itu-

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milieu décolle nullité calculée et de celle sécheresse de cœur nui caractérisent le monde romain, il ail pu naître à une vie nouvelle et savourer des torrents de poésie; qu'un livre consacré à faire l'histoire de fastidieuses disputes renferme de délicieuses payes, pleinesdu goût de la solitude el de la vie intérieure, il y a !à un signe évident de noblesse et d'élection. Au moment où la petitesse et l'envie liguées ensemble ourdissent contre

II. DE UUENKAIS. 171 Qu'importe qn eue soit rudeï n'est-ce pas à l'amour qu'elle est proposée? 11 est néanmoins des temps où le courage semble défaillir, où l'on se demande si, en voulant le bien, dont tant d'obstacles souvent imprévus empêchent la prnduiïioii facile en apparence, on

lion la poitrine soulève le poids d'un immense ennui. J'ai toujours éprouvé qu'en ces moments la vue de la nature, un plus étroit contact avec elle, uiilniait pou à peu le trouble intérieur. L'ombre des bois, le bruit de lu source qui tombe goutte à goutte, le ebaut de l'oiseau dans le buisson, les bourdonnements de l'insecte, l'éclat, le parfum des fleurs, l'ondoiement de l'bcrbe que la brise agile, toutes ces choses et surtout l'intarissable exhalaison do vie, de celle vie que Dieu verse à torrent au sein de son œuvre perpétue 11 cm eut jeune* perpétuellement ordonnée pour l'ensemble des êtres et puur chaque être particulier à une visible lin de félicité mystérieuse, raniment l 'âme llétric, l'abreuvent d'une sève nouvelle, lui rendent sa vigueur qui s'éteignait. »

11 faut le dire, l'impression qui résulte de cet honnête récif rs.1 entièrement favorable ii Lamennais. L'idée même de sou voyage, la simplicité avec laquelle il partit pour Konie, croyant que sa foi ardente et sa passion pour la justice allaient loitt emporter,

la naïve déception qu'il éprouva en présence des prélats romaine, déridés à ni; i-.oinpri'ndrc ni écouler ses idées, sa surprise quand il lui lui prouvé que des notes diplomatiques provenant de puissances schématiques avaient plus d'efficacité en cour rie Rome que les pures raisons du zèle évangélique et de la foi, sont des traits d'une admirable candeur. Oui, quand ces trois obscurs chrétiens, comme il les appelle 1 , s'en allaient vers ia cité qu'ils croyaient sainte, ilséfaicnl vraiment 1rs représentants d'un autre âge par la simplicité naïve de leur foi. Lamennais à ce moment me rappelle son compatriote le carme Conecta, qui partit de Hennés en I4Ô'2 pour réformer le pape et les cardinaux. 11 fui brûlé comme hérétique ; Lamcn-

eompose le monde réel. Sans s'attendre à le trouver parlait, ce qui ne serait pas seulement de la simplicité, mais de la folie, on se figure qu'entre lui et le type idéal qu'on s'en csl formé d'après les maximes spéculai ivemenf admises, il existe au moins quelque analogie. Rien de plus trompeur que celle pensée. Soigneusement inculquée au peuple, elle aide à le gou-

1 M. de Lamennais, M. iW Moiilslcuil cri, M. Lacoittoire.

JI, or. LAMENNAIS. 1Ï3 vcrner, et sous ce rapport die poul quelquefois clro un Lien relatif. Elle csl naturelle aussi aux esprits élevés et candides. I, 'expérience, il csl vrai, les en désabuse, mois jn-^squc Imijmirs trop lard, »

Je sais tout l'avantage i|ue les personnes mul veillantes pour Lamennais peuvent tirer des hésilalions, îles démarches embarrassées et contradictoires qui suivirent son retour eu France ; mais la scission d'une vie ne se fait pas en un jour. La raideur de l'esprit se concilie d'ailleurs fort souvent avec une certaine indécision dans la pratique. La foi de Lamennais avait toujours été plutôt politique et morale que dogmatique cl scientifique. Ce qu'il voulut avant lou,!, ce fut une certaine direction qu'il croyait la meilleure el la plus juste. Tue fois qu'il lui fut constaté que la direction qu'il avait rêvée était inconcili;iljle"avcc le catholicisme, il était diflicile qu'il restai fidèle à ia doctrine qu'on lui déclarait n ëh e point ce qu'il avait cru. Sur les points dogmatiques , il lit toutes les concessions qu'on voulut : il ne réserva que le droit sacré qu'a la conscience de rosier juge de la conduite û lenir ; il n'alla point jusqu'à cet liénu'siue d'abnégation qui fait trouver tout simple que d'un jour à l'autre on soutienne des opinions opposées. En supposant même qu'il ne soit pas sorti du catholicisme par des motifs rigoureusement scientifiques, ce ne serait pas là une

m H. DE UMEKNAI9.

laeho il sa loyauté. Fort peu deviennent croyants, fort l*ou aussi deviennent im i éjules, pour do bonnes preuves, il y a mille perles pur lesquelles ou cuire dans la foi, et mille perles p;ir UNijuclles ou en sort. Le reprotlic d'orgueil que les orthodoxes ont coutume d'appliquer à ces soi'lcs de changements n'est pas fondé. Le mot d'orgueil dnns le langage des moralistes chrétiens, est d'ailleurs fort suspect : souvent il sert à stigmatiser des qualités précieuses et même des vertus. Personne ne fut, en un sens, muins orgueilleux que ; Lamennais : la simplicité et la sincérité faisaient le ' fond île sa nature. L'ambition vulgaire, qui préfère à là gloire solide* les honneurs officiels, et qui fait consenti]' celui qui eu est possédé à ne pas vivre pour ne pas su rendre impunnibU', ainsi que l'en dit aujourd'hui, n'entra jamais dans son rieur, l u orgueilleux eût été brisé par les déconvenues et les avanies qu'il eut h subir; uneilme moins désintéressée y eût perdu sa naïveté et sa fraîcheur ; Lamennais on sortit plus vivant cl plus créateur que jamais. La vanité se fiU •usée en un stérile dépit ; Lamennais se compléta dans l'épreuve; l'humiliation, loin de l'abattre, l 'éleva et l'épura, et de l'ébranlement poétique de son Ame sortirent les paroles inspirées qu'il osa, dans le moment même où il perdait sa foi première, intituler avec hardiesse et vérité : Paroles d'un Crmjant.

ii. m; LAMENitm 175 Ce fut au printemps de I S3ô que, retiré dans sa soliliule île la Chcsneie , Lamennais écrivit te livre Étrange, qu'il faut louer sans réserve , à In condition qu'il soil bien cnleniiu que personne ne songera h l'imiter. Tout ce qu'il y avait dans son âme de passion concentrée, d'orales longtemps maîtrisés, de tendresse cl de piété, lui monta au cerveau comme une ivresse, el s'exhala en une apocalypse sublime, véritable sabbat de colère et d'amour. Les deux qualités essentielles de Lamennais, la simplicité et la grandeur, se déploient tout à leur aise dans ces petits poèmes où un sentiment o\quiscl vrai remplit avec une parfaite proportion un cadre achevé. Renonçant au rhythme poétique, qui ne convenait pas au mouvement plus oratoire que lyrique de sa pensée, il créa avec des réminiscences de ia llible et du langage ecclésiastique cette manière harmonieuse et grandiose qui ivalise le phénomène unique dans l'histoire littéraire d'un pastiche de génie. Le style des . psaumes et des prophètes lui était devenu si familier, ' qu'il s'y mouvait comme dans la forme naturelle de son esprit. La piété d'ailleurs avait survécu en lui à la foi, et il semble que les parfums de ses premières

briser. Je ne lis jamais sans une impression de contagieuse magie ces pages éloquentes, où les troubles intérieurs d'une grande àme se sont exprimés avec un

nccont si profond. T-cs siny nlLU-iU'-^ du cnror.tèTG breton, où l'austérité confine à la langueur, et où sous uns apparence de rudesse se cacbenl des tendresses infinies, -expliquent seules les brusques passages, les retoursétranges, oui mêlent à de sanglantes paraboles des rêves d'une ineffable douceur, véritables îles fortunées semées «tons un océan de colère. Tout se succédait comme un mirage dans celle âme passionnée. Semblable au pèlerin du puits de Saint-Palricc, qui, revenu de son voyage souterrain, mêlait les visions du ciel à celles de l'enfer, Lamennais entremêle à des pages brûlantes debainc des oasis dn verdure comme celui-ci :

t Lorsqu'à près nu..' Il>i ifj •ùluTrss!: :\uc iTcmcf (nnihe

sur In terre, cil,; hnit in-idemi-nl IVnu <ln ciel qui In rnlïjidiit et la féconde.

« Ainsi les nations .illiàï'i's Imirunt avidement l.i parole île IhYu, lors-qu'cilt! descendra sur elles comme une tiède ondée. - t El 1,1 justice avec l'amour, et la paiv. et la lilierlé fermeront dans leur sein.

■ El ce sera comme an temps où tous étaient frères, et Ton n'entendra plus la voiv. du mailre ni la voix île l'esclave, li s g£. niisscHiciits ilu pauvre ni les sunpir:. des opprimés, [unis îles cirants d'allégresse et de bénédiction. ,

a Les pères ilirimt j leurs fils : Xos premiers jours mil été trouilles, pleins de larmes et d'amrmsses. Mail tenant le soleil se lève el se courbe sur notre joie. Loué sciL Pieu, qui nous a montré ces biens avant de mourir!

« Et les mères diront à leurs filles ; Voyez nos fronts; à présent si calmes ; le Chagrin, la douleur , l'inquiétude, y creusèrent

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