‹ Essais de morale et de critique (volume 2)Chapitre 17 sur 45 · II. Dli LiBBHNilS · texte numérisé non relu

II. Dli LiBBHNilS

en poursuivant ce nouvel idéal, il est impossible do lit: pas éprouver île regrets. La prWra sombra cl famùiquu se retrouva dans le démocrate. Son impétueux gônie, en changeant d'objet de culte, n'avait Fuit que changer de haine, et il dépensa pour sa seconde foi la même passion que pour la première. Jamais lionune ne possédaà un si haut degré la l'acuité d'oublier ce qu'il avait cru, cl de sa retrouver après une déception neuf et jeune pour une autre croyance. La préoccupation de sa pensée actuelle était telle qu'il perdait de vue celle qui l'avait non moins impérieusement dominé un peu auparavant. En présence de ces brusques changements, dos esprits plus solides que délicats ont osé poser cette question : Était-il convaincu? Oui, certes, et si l'excès était possible quand il s'agit do sincérité, je serais tenté de dire qu'il pécha par Imp de conviction , puis-, qu'il ne sut gouverner aucun des mouvements désordonnés de sa pensée. La foi naissait chez lui comme une obsession qui s'imposait a lui violemment, maîtrisait ses puissances et lui dictait des discours plus forts que lui. Puis, quand de son stylo de feu il avait donné une forme à l'idée qui le ^préoccupait, il s'enivrait do sa propre vision. Ainsi sa colère du momcill devenait sa Toi, sans que jamais un souvenir de son passé ou une réserve en vue de l'avenir intervint pour modérer son dogmatisme intempérant.

SI. DE LAMENNAIS. 1 1S5 Quand je crée selon mon cœur un Lamennais idéal, j'arrive toujours à rcgrollcr que, désabusé rie la loi à laquelle il voua d'abord Loule.s Li? s forces rie sou aiue, il u'iiil pas en même temps renoncé à la vie aelive. J'aurais voulu qu'en restant penseur et poêle, il eùl cessé rie s'occuper du monde et de ses révolutions, ijue, tout en conservant un généreux espoir dans les destinées de l'humanité, il eut pris sa retraite du siècle qui n'avait point voulu entendre ses propositions de salut ; dégagé alors de tout devoir envers l'espèce humaine, il eût continué ses libres promenades dans le monde de l'esprit, réservant pour l'art seul sa maturité riche d'expérience cl rie désillusion. Lamennais n'eut point celte abnégation, ou si l'on veut cet égoïsme. Une première expérience ne le dégoûta puinl de l'action. 11 y rentra cl alla heurter contre les mêmes écucils. L'homme qui veut exercer une influence sur les autres subit nécessairement celle des autres. Lamennais cul toujours le désir de voir autour de lui un cortège de disciples. Dominé par celle fougue rie caractère qui veut le pouvoir pour l'exercer avec violence au nom de quelque chose d'indu ni lable, cl par le besoin qui porte les csprils impérieux à s'emparer de la liberté des autres, il alhul do préférence vers les 1 médiocrités. Ainsi, pour maintenir son ascendant, il subissait quelquefois celui des moins dignes ; ilncccss:i .

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des choses, i! voie ce que d'autres n'y voient pas, ou qu'il cherche les causes dans les effets, les lois dans les phénomènes, raisonne hien et profondément, on dit de lui qu'il csE « un homme de théorie, du spéculation, u nullement propre aux affaires. » Prenez-y garde, vous arriverez à définir l'homme d'affaires, l'homme pra-

C'estvrai ; mais sur le terrain des affaires l'homme supérieur que décrit Lamennais ne pourra déployer tous ses avantages, tandis que l'homme ordinaire y jouit de tous ses droits. Si ['Eloge de la folie n'avait valu à Erasme tant île disgrâces, je proposerais aux moralistes un curieux paradoxe à traiter, l'Apoloyie des sots. On ne comprend pas assez les services que rend dans le monde la médiocrité , les soucis dont elle nous délivre et la reconnaissance que nous lui devons.

En général, les défaut-; de Lamennais tiennent a celte Manière un peu trop absolue de juger les hommes et les choses. Il ne vit pas que la politesse renferme un grand fonds de justice et de philosophie ; il ne comprit pas ce qu'il y a d'ironie dans un certain respect. Son si vie a lonjinirs les lormes lourdes cl pleines delà colère, jamais les formes fines el légères de la raillerie ; une certaine grossièreté d'expression trouhle parfois la pureté de son goût. Il s'imagine avoir complètement raison, et s'indigne contre ceux qui nu voient pas comme lui

0. IlE LAME5XAIS. 183 toujours diçii par la noble inquiétude île son cœur.

Par lu s'explique In médiocrité relative (1rs ouvrages philosophiques qui 1 l.auieinini* produisit durant sa sccomiIi' période. Vue lois la poésie de son âme jetée tlans les Paroles d'un CroymM et Voix de Prison, il tomba dans une ilpre dialectique, où ses. grandes qualités n'curenl pins d'emploi el où tons ses défauts se révélèrent. La vérité dans les questions sociales ne résulte point de la logique abstraite, mais de lu pénétration, de la flexibilité, de lu culture variée de l'esprit. En géométrie, en algèbre, où les principes sonl simples et vrais d'une manière absolue, on peut s'abandonner au jeu des formules et les combiner indéfiniment sans s'inquiéter des réalités qu'elles représentent. Dans les sciences morales et politiques, au contraire, où les principes, par leur expre-sion insuffisante et toujours partielle, posent à moitié sur le vrai, à moitié sur le faux, les résultat* du raisonnement ne sont légitimes qu'il la condition d'èliv contrôlés à chaque pas par l'expérience el le bon sens. Autant vaudrait essayer d'atteindre un insecte uilé avec une massue que de prétendre, avec les serres pesantes du syllogisme, trouver le vmi en des matières aussi délicates. La logique ne saisit pas les nuances ; or les vérités de Tordre moral résident tout entières dans la nuance. Elles s'échappent par les mailles du lilcl de la seolaslique ; elles ne

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se laissent uns regarder eu fiiec, mais elles se découvrent partielle!» on l, furtivement, lantût plus, tantôt moins. La pensée en ligne droite de Lamennais convenait peu à cette poursuite pleine de raffinements : ses raisonnements aboutissent souvent à un jeu aride de formules trop simples pour Être vraies. Il se ruait sur la vérilê avec la lourde impétuosité d'un sanglier : la vérité fugace et légère se détournait, et. faute de souplesse, il la manquait toujours.

Les couvres pos cueillies avec un s lonlés littéraires, ; modifier l'idée qu caractère? Nous n à la Divine Corné ses aptitudes ; ma intitule Mélawjes phil

sont-elles de nature à écrits donnent de son re pour l'introduction eu en harmonie avec minaudons le volume optiques et littéraires à coii\

qui -veulent connaître à fond l'illustre écrivain. A quelques Égards, il y eut toujours deux hommes en La- : le penseur, plein d'abandon et sincère avec

1 Paris, ISilS.

H. DE UNKNNAIS. 101

lui même, qui nous a laissé sus confessions dans îos Affaires île Rome, cl l'orateur un peu guindé, que les habitudes solennelles de son style entraînent parfois à la déclamation. Ces Jeux hommes se retrouvent dans les oeuvras posthumes, i.e rhéteur domine dans lu préface de Dante; l'homme attachant et digne de toute l'altenlion de la critique se retrouve dans les Mélimiiea, 11 se retrouvera bien plus encore dans la Correspondance, dont la publication prochaine est annoncée '. Cette correspondance sera, nous le croyons, iin des documents les plus importants pour l'histoire intellectuelle de la première moitié de notre siècle. Tout ce qui tendra à rendre incomplètes les révélations qu'on est en droit d'attendre sur im homme qui appartient' au public doit être hautement regretté.

11 est fâcheux que Lamennais, en traduisant la Dtl'îiif Comédie, se suit cru obligé de. joindre à sa traduction des considérai ions appartenant à l'histoire littéraire, avec laquelle il n'était point familier, et toute nue philosophie de l'histoire qui a le tort grave de dégénérer souvent en lieux communs. Préoccupé d'un certain nombre de motifs d'amplification, qu'il prend

ment diversifiées do ce qui est, encore moins de ce qui a été. L'histoire devient sous sa plume une sorte de 1 Elle n parii depuis. Paris, 1858,

si. de lâmrnkais. ira tes clnvlii'iis, comme ils se nommaient, u Cela est vrai sans demie à beaucoup u" égards ; mais que de distinctions seraient nécessaires pour iju'tm Ici jugement no puisse ûtre qualifié d'inexact I Quelle injustice d'apprécier l'âction de la race germanique dans le monde par l'incapacité puérile des Mérovingiens ou l'Iiorrible anarchie à laquelle aboutit la féodalité vers le quatorzième siècle, sans tenir compte de celte gravité, de ce sérieux, de celte profondeur de sentiment moral que les Germains portaient avec eux, et qui ramenèrent pour l'humanité un âge héroïque après l'avilissement efla caducité I Si SI. de Lamennais, au lieu de s'en Icnif à des données superficielles, avait lu seulement les vieilles lois barbares recueillies dans le Corpus juris germanici anliqui, il eiU reconnu que, loin de s'être bornée à détruire, la race germanique a plus contribué qu'aucune autre à fonder la liberté, le droit de l'individu contre l'Etat, et les institutions politiques dont les peuples modernes sont le plus justement fiers.

1,'hisloire de la théologie chrétienne suggère à M. de Lamennais des idées plus fines et plus vraies. Sans être arrivé à une précision tout à fait scientifique, faulc de connaître les détails, il émet sur ce sujet , particulièrement dans son volume de Mélanges , des vues qui témoignent de réflexions fort avancées. J'ignore à quelle époque de sa vie il arriva à de pareils résultats. Ilsem-

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