H. DE LAMENNAIS, IK
la philosophie, In si-i.'iH'o, devaient peu à peu lui révéler, le mode île sa présence el les lois rie son action. Pour établir l'inspiration surnaturelle îles écrivains bibliques , un oublie (lune d'iihord qu'en tous lieux les premières hi-loiuis, piiri'ineul traditionnelles, se composaient de récils vrais pour le fond, mais ornés dans le détail de fictions poétiques, que de tout temps le génie oriental , ami du merveilleux , a multipliées sous toutes les formes. Prenant ensuite a la lettre ce merveilleux poétique, ces fictions, y attachant une foi absolue, on a fondé sur elles l'autorité divine du livre où elles sont consignées, en même temps que l'on fondait sur l'autorité du livre la vérité de ces mêmes fictions. Que si en effet on ne consent pas à se renfermer dans ce cercle, plus (le preuves possibles, ou en tout cas des preuves uniquement de raison , el qui dés lors n'ont de force que celle de la pure raison naturelle, a qui l'on pose ce problème étrange : trouver dans la nature un motif de croire ce qu'on suppose, être au-dessus de la nature. »
Sous le rapport littéraire , les MéUmqes posthumes dont nous parlons me paraissent également dignes d'un grand intérêt. On y voit à quel point Lamennais fut toujours préoccupé du soin du style : une phrase bien faite lui plaisait pour elle-même, et il écrivait souvent une pensée uniquement parce que le tour lui en parais-
çons du se mettre à l'uiscavcc lii langue qucla paresse a mises à la modem On ne sait presque plus le français, on ne l'écrit plus, on ne le parle plus. Si la décadence continue, celle belle langue deviendra une espèce de jargonà peine intelligible, i.nsjournaux cl la tribune ont surtout contribué à la corrompre, ainsi que certaines coteries de petits auteurs en prose elen vers, qui, avec une plénitude sans exemple de confiance en eux-mêmes cl d'orgueil, sont venus secouer leurs solliseset leurs
Je n'achève point la phrase : comme cela a lieu trop souvent chez Lamennais, elle se termine par une grossière injure. C'est la seule tache qu'il ait soufferte en son beau style; la finesse d'esprit qui fait juger des choses non par des nuances tranchées, mais par mille tempéraments, lui manqua. A cela se rapporte un Irait singulier, qui revient avec une persistance bizarre, à chaque page de ses pensées , je veux dire son antipathie pour les femmes. Lamennais est pour elles d'une sévérité révoltante : il déclare n'eu avoir pas rencontré une qui fût capable de suivre un raisonnement pendant un demi-quart d'heure; il croit les expliquer suffisamment par la vanité et la légèreté. Sa manière scolasli que de prendre les choses ne lui laissa point apercevoir commciilles femmes, par des voies à elles connues, arrivent à tout comprendre, non selon les principes de
rivés il la renommée ù ne pins se prendre au seriuiis, a si! calomnier eux-mêmes cl à rabaisser leur génie aux conditions d'un métier. Il pensa elscnlil toujours pour son propre compte ; il fut vrai et se respecta jusqu'au bout. i Mon fnne, pourquoi es-Iu triste? esl-ce que le soleil n'est pas beau'.' est-ee que sa lumière n'est pas douée, ii présent que l'on voit cl les feuilles et les Heure, avec leurs mille nuances, éelore sous ses rayons, et la nature entière se ranimer d'une vie nouvelle'; Tout ce qui respire a une voix pour bénir celui qui prodigue à lous ses largesses. Le petit oiseau chaule ses louanges dans le buisson, l'insecte les bourdonne dans 1 borne. Mon dîne, pourquoi es-tu triste, lorsqu'il n'est pas une seule créature qui ne se dilate dans la joie, dans la voluptéd'étre, qui ne seplongectneae perde dans l'amour:
uLe soleil est beau, sa lumière esl doua' ; le petit oiseau, l'insecte, la plante, la nature entière a retrouvé la vie, et s'en imprègne, et s'en abreuve : et je soupire, parce que cette vie n'est pas venue jusqu'à moi, parce que le soleil ne s'esl pas levé sur la région des âmes, qu'elle csl demeurée obscure et froide. Lorsque des Ilots de lumière et dos lorrenls de feu inondent un autre monde, le mien reste noir cl glacé. L'hiver l'enveloppe de ses frimas, comme d'un suaire éternel. Laissez pleurer ceux qui n'ont point de printemps. »
Le printemps qui lui manqua fut celui delà vicsim-
11. DE LAMENNAIS. 201 loucher à ta Ibis les deux pôles de lu vie ; mais un invincible attrait, en le portant vers l' abstraction, creu- " sait entre lui et lu naivclé un abime inlini. C'est te ville énorme qui fut son supplice, niais aussi qui fut sa noblesse. Peut-èlie, si sa destinée n'eût point exclu aussi absolument les conditions de la vie heureuse, nous appâtai Irait-il moins élevé et moins pur.
Sa mort fut de même couleur que sa vie , grande, ailière-, un peu surexciléc. 11 se couclia dans son obstination, devenue raisonnée, et mourut dans sa colère. La fermeté contre des obsessions indiscrètes ne lui suflit pas ; il lui fallut la dureté. Une sépulture simplene lecontenta pas; il lui fallut la fosse commune. Ici comme toujours, il dépassa l'effet pour l'avoir trop voulu. Ses funérailles offrirent un aspect étrange : le jour était triste et brumeux; un petit nombre d'amis put le suivre entre deux baies de soldats. Tout se iiL en silence cl sans aucune prière. Au moment où la terre fut jetée , le fossoyeur, croyant tenir un mort vulgaire, demanda : « Il n'y a pas de croix? — Non, » fut-il répondu. Aucun signe ne marquera donc pour l'avenir la tombe du vieux piètre. Oh! pourquoi un de ces rayons de grâce qui si souvent l'avaient touché ne vint-il pas à sa dernière heure, je ne dis pas le fléchir, mats le rendre sur quelque point légèrement inconséquent!
Retrouva t-îl la paix a ce moment suprême, et la
SOS M. DE LAME KM Al S.
vérité qu'il avait tant poursuivie se découvrit -elle à lui'.' î! parait que non. 11 se plaignit, dit-on, que le problème auquel il avait, réllédii toute su vie ne lui Tût, pas resli moins obscur. Qu'importe? I.e doute est un hommage que l'on rend à la vérité. Après tout, s'il pécha contre elle, ce fut pour l'avoir trop aimée. 11 voulut la posséder absolue. La vérité est comme les femmes capricieuses, que l'on perd, dit-on, pour les trop aimer. Un certain air d'indifférence réussit mieux avec elle. On la poursuit, clic fuit; on s'arrête, fatigué, découragé : elle vient à vous ; mais pour cela il faut un degré de froideur dont les belles âmes sont rarement capables. Elles se jettent sur le nuage où elles croient que Dieu demeure, et, quand elles en ont reconnu le vide, elles éclatent en reproches, parfois cri blasphèmes contre l'ombre qui les a trompées ; blasphèmes excusables sans doute, puisqu'ils partent de l'amour qu'on a pour la vérité, et qu'ils ne sont qu'une autre manière de l'adorer !
Oublié trop vite des partis, qui ne songent point à relever leurs morts, objet d'horreur pour les dînes pieuses qui ne pardonnent pas aux grands cœurs de préférer la vérité à eux-mêmes, Lamennais s'est vu abandonné, sans sépulture, à la place où le sort l'a frappé; sa cendre n'a recueilli que le silence ou la malédiction. Nous avons voulu donner l'hospitalité à
sou lime errante, cl prononcer sur elle quelques paroles d'une sympathique impartialité. La médiocrité satisfaite trouve commode d'insulter l'homme de génie qui ne jouit pas comme elle du privilège d'être infaillible et impeccable. Que ceux qui le condamnent s'interrogent et se demandent s'ils seraient, à son exemple, prêts ii donner leur vie pour l'intégrité de leur pensée. Il connaît maintenant le mot de cette énigme qu'il a si courageusement essayé de résoudre. (Jui sait si une belle déception n'a pas trompé son attente désespérée, et si ses erreurs, fruit d'une soif ardente do la vérité, ne seront pas des titres pour la posséder? Kous croyons qu'il fut saint, s'il arriva à l'apaisement de ses colères cl a la parfaite purification de son eccur ; que ceux du moins qui vomiraient lui faire acheter sa gloire au prix do l'enfer le placent, comme liante l'eut fait, dans le cercle de ces nobles réprouvés digiuis de faire envie aux élus
DOM LUIG1 TOSTI