TOI PRÉFACE
comme privilégiés d'une manière spéciale pour la possession de [a vérité.
J'ai cru ces observations nécessaires afm d'expliquer pourquoi je me suis interdit de répondre ici à des critiques qui onl été adressées à mes précédentes études. Ce n'esl point lâ l'effet du dédain ; c'est la conséquence de celte idée, fort arrêtée chez moi, que chacun se fait une foi scion sa mesure. Défendre un dogme, c'est prouver qu'on y tient et par conséquent qu'on en a besoin. I,a vivacité do ces attaques m'a même parfois inspiré de l'estime pour ceux qui en étaient les auteurs, et j'ai songé avec plaisir qu'elles détourneraient de me lire ceux pour qui une telle lecture serait en effet mauvaise. J'aurais parfois désiré qu'elles fussent écrites d'un style meilleur, et qu'on y eût évité ceriuins malentendus. Mais la religion fait assez de bien dans Je monde pour qu'on puisse lui passer quelques idées étroites et un peu de mauvais style. Les religions sont nécessairement amenées à calomnier ceux qu'elles re- . gardent (à tort presque toujours) comme leurs adversaires. En effet, se posant comme évidentes, elles sont obligées de soutenir que la perversité du cœur ou de l'esprit peut seule porter à se mettre en opposition avec elles. Le critique, qui s'est fait une idée juste de ce qu'est l'opinion, en prend facile-
tre-sens qui fait le fond de l'histoire la biographie de tous ceux qui se sont
idées religieuses admises de leur temps est tracée d'avance. Sa propre estime et celle d'un petit nombre lui suffisent. Ne l'oublions pas : le tort que l'Église est obligée de nous faire n'équivaut pas à l'éducation morale que nous lui devons, CL ait service qu'elle nous rend en mai n tenant dans l'humaniio un peu du sentiment des choses divines, sentiment sans lequel le monde, au point de vue moral, ne serait qu'un désert.
Écrits durant l'intervalle des huit dernières années, les morceaux recueillis en ce volume ont pu être reproduits sans modifications considérables. Un seul d'entre eux est antérieur à l'époque où j'arrêtai ma manière d'écrire, et où mes vues sur l'histoire moderne se fixèrent. C'est l'article surTosti. Je n'ai pas cru devoir le supprimer, parce qu'il présente avec une certaine vivacité un coté de la question italienne, question qui est spécialement étudiée en ce volume. Au moment où l'article dont je parle fui écrit (commencement de 1851), j'avais encore sur la IScvolnlion et sur la forme de société qui en est sortie les préjugés ordinaires cil France, et que de rudes leçons devaient seules
X FïlÉFA CE.
ébranler. Je croyais la Révolution synonyme de libéralisme, et, comme cedeniier mol représente iisse;! bien pour moi la formule du plus haut développement de l'humanité, le fait qui, selon une trompeuse philosophie de l'histoire, en signale l'avénemenl m'apparaïssaït en quelque sorte comme sacré. ,1e ne voyais pas encore le virus caché dans le système social créé par l'esprit français; je n'avais point aperçu comment, avec sa violence, son code fondé sur une conception toute matérialiste de la propriété, son dédain des droits personnels, sa façon de ne tenir compte que de l'individu, et de ne voir dans l'individu qu'un être viager et sans liens moraux, la Révolution renfermait un germe de ruine qui devait fort promptement amener le règne de la médiocrité et de la faiblesse, l'extinction de toute grande initiative, un bien-être apparent, mais dont les conditions se détruisent elles-mêmes. Certes, s'il était démontré que dans deux cenls ans les hommes éclairés envisageront l'année 1789 comme ayant fondé définitivement dans le monde In liberté politique, religieuse cl civile, comme ayant inauguré une phase de développement' plus élevé pour l'esprit humain, des idées religieuses plus épurées, une ère meilleure, plus noble, plus lumineuse, il n'est pas d'esprit amou-
ritÈFACE. h
reux du beau cl du bien qui ne dût prendre 1 789 pour point île départ de sa foi cl de ses espérances. Mais si les prineipes de 1789 signifient ce qu'on leur fait trop souvent signifier, s'ils renferment comme conséquence l'abaissement des clioses de l'esprit et de In culture libérale, s'ils doivent amener le despotisme des intérêts matériels, et, sous prétexte d 'égalité, la dépression de tons, au risque do provoquer les anathéincs d'un libéralisme peu éclairé, il faut , en rendant hommage aux sentiments qui animèrent les auteurs de ce mouvement extraordinaire, faire ce qu'ils feraient eux-mêmes, renier des conséquences qu'ils n'avaient ni voulues ni aperçues. Ce qui importe pardessus tout, c'est que l'attachement fanatique aux souvenirs d'une époque ne soienL point un embarras dans l'œuvre essentielle de notre lemps, la fondalion de la liberté par la régénération de la conscience individuelle. Si 89 est un obstacle pour cela, renonçons à 89. Itîen n'est plus fatal à une nalion que ce fétichisme qui lui fait placer son amour-propre dans la défense de certains mois, avec lesquels on peut la mener, pourvu qu'on s'en couvre, aux derniers confins de la servitude et de l'abaissement.
Je sais qu'à plusieurs du telles craintes pour l'a-
ta rnÉFAciî.
vtiiiir paraîtront un anachronisme, et qu'on y verra un effet de celte mélancolie que certaines personnes, indulgentes pour le présent comme le présent l'est pour elles, m'ont, dit-on, reprochée. Mais chacun a son caractère; bien que parfois je sois tenté d'envier le don de ces natures heureuses, toujours et facilement satisfaites, j'avoue qu'à Ja réflexion, je me trouve lier de mon pessimisme, et que, si je le sentais s'amollir, le siècle restant le même, je rechercherais avidement quelle fibre s'est relà- ' citée en mon cœur. Un jour peut-être une telle rigueur s'adoucira, et, si quelque chose pouvait aider à ce eliaogemcoL ue serait sans doute que les personnes dont l'optimisme ne me parait pas justifié, -sans devenir mélancoliques (ce qui n'est guère, je crois, dans leur caractère) , arrivassent à comprendre que ce qui fait la joie des uns peut no pas faire le bonheur do tous.
L'article sur l'Exposition donna lieu, lors de sa publications des objections fort diverses, dont quelques-unes me firent réfléchir et d'autres me touchèrent. A celle proposition que je crois incontestable : «Les progrès du grand art et de l'industrie sont loin d'être parallèles, » on opposa l'histoire; on fil appel à la Grèce antique, à l'Italie de la Renaissance, à la ("Varice du dix-septième siècle. La vérité
csl, ce me semble, que l;i Grèce, l'Italie el la France, aux trois époques précitées, possédèrent le degré d'habileté dans les arts mécaniques sans lequel il n'y a pas de société cultivée; mais qu'elles n'offraient rien d'analogue â l'espèce d'idolâtrie matérialiste qui, de nolje temps, a séduit les meilleurs esprits. La Grèce ne fut jamais ee qu'on peut appeler un État industriel; elle, qui ouvrit des concours pour l'art, la pecsic, la force, l'adresse, et même pour la beauté, n'en ouvrit jamais pour l'industrie. Heeren el M. Brockli ont très-bien montré que l'activité grecque aux belles époques était tournée tout entière vers la vie publique 1 . 11 faut en dire autant de l'Italie du quinzième et du seizième siècle : l'esprit industriel, tel qu'il s'est montré depuis trente ou quarante ans, élaiL alors inconnu. Colbert, en favorisant l'industrie, comme il le devait, la laissa au quatrième ou cinquième rang dans l'Étal.
Certes, les améliorations matérielles, surtout quand elles tournent au profit des classes populaires, ne sauraient être indifférentes. Une ccr-
' Voir IIcitcii, Ik. la j olhhfih' rl ihi n,mmcrce îles peuples de (•antiquité, Irsd. française, 1. VII, p. 229 et suivantes. — BœckJi, Die Staauhaushaltung der Athcner (2' édil., Berlin, 1851), 1. 1", p. 789 el suivantes.
Inin<; mesure tti; facilité à se procurer les cotnmodilés Je la vie csl la condition évidente d'une civi-
par cui-mcmes oc oui ne valent que ,
de la poésie, de la bonnes choses don vrcrJ'hiimanilé? Un minerai pas si ce b rènl, si la vie poj
nous offre-t-on pour la perle liberté, de tant de belles et l'industrie croit pouvoir sc-
On regarde comme une conquête de
que la villageoise puisse se paru' dits objets que lus duchesses seules perlaient aulrefois. Mais ou ne songe pas que la villageoise, en prenant une partie ciu coslume de la duchesse, n'a pas pris sa manière tic le -porter; qu'elle n'a fait par conséquent qu'échanger son costume naturel contre un coslume bâlard cl sans caractère. Mieux valait la bure; elle couvrait moins de cupidité cl n'était pas sans bonne grâce.
La thèse soutenue dans l'article précité était tout esthétique. Le bu! de l'industrie n'est ni la morale, ni la culture intellectuelle. Qu'elle se conlcnle de son rôle modeste; qu'elle n'aspire pas à franchir les limites de ses profitables labeurs, cl nul n'aura de reproches à lui faire. L'industrie a de quoi se passer de poésie; il faul laisser celte consolation aux pauvres. Une campagne occopéc par des gcnèls et de la bruyère est plus pittoresque qu'un champ cultivé, cl, s'il s'agit de choisir un paysage, le peinlre s'adressera plut'it aux grève.-, de la Bretagne ou au sublime désert de la campagne de Home qu'aux plaines de la Keatice ou aux riches vallées de la Normandie. Quoi de plus vulgaire qu'un grand chemin? quoi de plus charmant qu'on sentier?... Mais qn'ai-joditcldcquel blasphème ne. va-l-on pasm'accuser?Jc inc vois déjà signalé<ians
quelque Irailé d'économie politique ;'i l'iiidiuiKi'iion des hommes sensés coriime ayant soutenu qu'il faudrait, pour l'amour du pittoresque, laisser les terres en Triche et supprimer toutes les routes carrossables.
Un autre démenti me fut adressé. En remarquant que l'Exposition n'avait pas produit une strophe digne de mémoire, je faisais d'avance réparation aux poêles inconnus dont les œuvres pouvaient n'être pas arrivées jusqu'à moi. La muse de l'Exposition prit un moyen décisif pour me démontrer qu'elle existait; elle vint me trouver, et j'ai sous les yeux une vraie épopée et plusieurs odes qui réclament contre mon exclusion. Je l'avouerai : ces poèmes, en général fort peu académiques, tracés pour la plupart par des mains laborieuses et illellrées, m'ont touché. Je les ai ouverts trop souvent avec dédain, el.presque jamais je ne les ai achevés sans être ému. La forme, à très-peu d'exceptions près, en est défectueuse, cl cela malheureusement par prétention et par faux goût, bien plutôt que par rudesse. Mais quelques-uns de ces essais respirent tant d'honnêteté, de sympathie, de bonne volonté pour comprendre les choses élevées; on y trouve tant de cœur et un patriotisme si respectable dans sa naïveté, que moi, qui étais décidé
a en rire, j'ai presque fini par m'y plaire et par oublier c[ue pour soutenir ma thèse j'étais oljligé du les trouver mauvais. Jamais je n'accueillerai par la raillerie quelque chose d'honnête. Autant il est essentiel que dans le vaste champ de la pulilifiié l'esprit critique ait sa place et son entière liberté, autant il faut se garder de détruire les illusions et même un certain mauvais goût, partout on les illusions et le mauvais goût sont nécessaires. L'effort maladroit pour arriver à la lumière, le bégayemcnl -informe d'un sentiment bon et pur, sont des choses sacrées qu'il serait cruel d'accueillir par le sourire. La gaucherie même de ce premier essai d'une conscience qui se forme n'est pas sans charme, et, si celte gaucherie voulait être un peu moins prétentieuse, un peu moins attentive à imiter les délicatesses mondaines, je finirais bien par trouver une théorie d'esthétique pour la réhabiliter. Oui, si l'on veut, l'Exposition a eu sa poésie dans certains esprits bienveillants, accoutumés à prendre pour des réalités leurs rêves de progrès. Tous les raffinements du monde ne valent pas un bon sentiment, même mal exprimé, et je serais inconsolable d'avoir scandalisé le naïf enthousiasme de ces simples de cœur dont la foi nous sauve. Il faut des éléments Irés-divers pour le développement complet de l'es-
irtll PtlÉFACE.
prit d'une tiiilinn ; i;i foi seule n'y sufliL pas, cl la critique seule y suffirait encan moins.
Le travail sur la poésie Jus races cuJliquos présente un caractère un peu différent de ceiui des autres articles recueillis en ce volume. Je l'y ai joint cependant ; car en un sens il les explique, et d'ailleurs il a eu pour moi, quand je l'ai écrit, une valeur esthétique et morale bien plutôt qu'un but d'érudition. Nous autres Bretons, ceu* surtout d'entre nous qui tiennent de près à la terre et ne sont éloignés de la vie cachée en la nature que d'une ou deux générations, nous croyons que l'homme doit plus à son sang qu'à lui-inème, et notre premier en I le est pour nos pères. J'ai voulu une fois dans ma vie dire ce que je pense -d'une race que je crois bonne, quoique je la sache capable, quand on exploite sa droiture, de commettre bien des naïvetés. Les vieux souvenirs de cette race sont pour moi plus qu'un curieux sujet d'étude; c'est la région où mon imagination s'est toujours plu à errer, et où j'aime à me réfugier connue dans une idéale patrie.....
0 pères de la tribu obscure au foyer de laquelle je puisai la loi à l'invisilile, humble clan de laboureurs el de marins, à qnj je dois d'avoir
PREFiCR m
conservé la vigueur de mon finie on un pays éteint, en un siècle sans espérance, vnus errâtes sans Joute
clia la terre de pi-omission; vous contemplâtes les verlesilesdonLiea herbes se baignaient dans les flots; vous parcourûtes avec saint Patrice les cercles de ce monde que nos yeux ne savent plus voir. Quelquefois je regrette que vnlrc barque, en quittant l'Irlande ou la Cambrie, n'ait point obéi à d'autresvents. Je les vois dans mes rêves, ces cités pacifiques de Clonfert et de Lis more, où j'aurais dû vivre, pauvre Irlande, nourri du son de tes cloclics, au récit de les mystérieuses odyssées. Inutiles tons deux en ce monde, qui ne comprend que ce qui le dompte ou le sert, fuyons ensemble vers l'Édcn splendidc des joies de l'âme, celui-là mémo que nos saints virentdansleurs songes. Consolons-nous par nos chimères, par notre noblesse, par notre dédain. Qui sait si nos rêves, à nous, ne sont pas plus vrais que la réalité ? Dieu m'est témoin, vieux pères, que ma seule joie, c'est que parfois je songe que je suis votre conscience, et que par moi vous arriveï à la vie et à la voix.
28 avril ISÎiO.