‹ Essais de morale et de critique (volume 2)Chapitre 38 sur 45 · LES SÉANCES DE HA MM · texte numérisé non relu

LES SÉANCES DE HA MM

fiadition rationnelle de l'esprit humain ; autant cette fade rtiûtoriquc qui, à partir du dixième siècle, envahit l'Orient mérite peu de lixcr l'attention de l'historien et du critique. Rien ne vil sous CO langage artificiel el convenu; la pensée humaine semhle réduite aux proportions du sonnet et du madrigal ; les subtilités grammaticales débordent de toutes parts. Prenez les Jeux grandes écoles rivales de liassora et de Coula. Quel est, pensez-vous, le point de divergence enlrc ces deux académies célèbres, qui ont rempli du bruit de leurs luttes tout le monde musulman? lOst-ce quelque système philosophique ou politique, est-ce une profonde dissidence sur les questions vitales de l'humanité, sur Dieu, sur l'homme, sur la société? Non; c'est la question de savoir si le verbe dérive du nom, ou le nom du verbe. T.a grammaire, si respectable quand elle n'aspire qu'à enseigner la correction du langage, et si vraiment philosophique quand elle se propose d'étudier l'esprit humain dans la plus curieuse de ses créations spontanées, n'est ici qu'un jeu frivole, ce qu'elle sera toujours quand on emprisonnera la raison dons l'élude et l'arrangement des syllabes. 11 faut avoir éludié de près ce spectacle de la décadence de l'Orient pour se figurer les déplorables effets de l'activité humaine s'exerçanl a vide, et prenant par la fausse rhétorique et le sophisme sa revanche de l'interdiction de

'SOÎ LES SÉANCES DE IIAR1RI.

la pensée. Si c'était l!i un moyen de mettre tin aux querelles el d'obtenir la paix, on consentirait pcnl-otre à acheter à ce haut prixim bien si désirable. Mais non : l'homme met d'autant plus de passion dans un débat que l'objet en est plus mince; on s'egorge aussi bien pour dos cochers verts ou bieus que pour des opinions et des principes, et c'est une grande erreur de croire que l'amoindrissement des esprits ait jamais été une garanlic de repos.

I-n meilleure comédie qu'ait produite le moyen age, hFarce de Patelin, qui, rajeunie cl plutôt affaiblie qu'améliorée, a pu réussir au dix-huitième siècle cl faire la réputation de Bnieys cl Palaprat, vient de paraitre dans sa forme primitive par les soins de M. G6nin'. D'excellenfsjnges, M. Uttré, dans la Bévue des Deux Momies (15 juillet 1855), M. Magnin dans le Journal des Sartints 'décembre lHr,r>), ont rendu hommuf;i; îi l'énnlilioii, an ijiiùl exercé, à ; i et i l iule: scrupuleuse du nouvel éditeur. La (àclic qu'il s'était im-

Paris, Chaînerai, 1854.

posée présentait di'. gi amies difficultés : les manuscrits de la Fai'Cd de Patelin sonl rares et méritent j>eu de confiance; les premières éditions, œuvres de l'imprimerie naissante, sonl pleines de fautes et exigeaient pour être corrigées une grande sagacité. La belle édition de M. Clénin, aussi accomplie sous le rapport typographique qu'au point de vue de la philologie, restera comme l'édition modèle, et prendra son rang dans cette série de restau rai ions d'œuvres antiques qui semble devoir constituer une partie essentielle du travail sciuiitiliqui: au dix-iieuvîOiiie ïhv!i'.

Patelin est la pièce la plus spirituelle et la plus achevée de notre vieux théâtre comique. Les naïves représentations du treizième siècle ont certainement plus de charme : le Jeu de ht FeiùHc'e d'Adam de !a Halle, en particulier, ollïc bien plus de véritable finesse et se distingue par une verve digne d'Aristophane 1 . Mais l'entente delà scène ei delà distribution des parties font entièrement défaut dans ces premiers essais, tandis que Patelin nous représente la comédie complète, la comédie telle que l'entend Molière, telle que la comprit l'antiquité. L'auteur était évidemment un homme habile, pratiquant son art avec expé-

1 Voir te Théâtre français au moyen âge, <lu SIM. Monmerqu<! elFr. Michel. Paris, 1859.

ricnce et souvenl même avec trop de réflexion. Ce qui caractérise en effei les compositions primitives et vraiment naïves, c'est que l'écrivain ne se doulc pas des beautés que nous admirons dans son œuvre ; licurensi"! ignorance d'm't résultent mie ciinrleui- et une sobriété qui no sauraient s'imiter. Ici, au contraire, l'auteur a si bien conscience de ses traits d'esprit, qu'il les épuise on les répétant jusqu'à la fatigue. Malgré ce défaut, la Forée du moyen âge fait avec Patelin son entrée sur le terrain de l'art véritable. Tandis que le Mystère n'arriva jamais, en France du moins, à se transformer en tragédie cl resla toujours frappé d'une incurable impuissance, si bien que le génie tragique à son réveil Tut obligé de se rattacher à des traditions étrangères, la farce confine de plain-pied à la comédie moderne. « C'est delà farce, dit Irès-bien M. Génin, qu'est sortie la gloire réelle ci durable du théâtre français, la. comédie d'inlngue aussi bien que la comédie de caractère. Je don le un peu que le Citl et Ciiina descendent du mystère de la Passion; mais je suis bien sûr qu'il y a une filiation directe entre la Farce de Patelin et le Légataire, et Tartufe, et même le ilisun-

Ni railleur ni la dale précise de la Farce de Patelin ne sont connus. La discussion de ces deux points ne pouvait manquer de suggérer à un critique aussi spi-

jUj ifi PAHCB DE PATELIN,

rituel que M. Génin d' ingénieuses conjectures. Quant à In date, SI. Gen'm se trouve amené par différents rapprochements à la placer au temps de Charles VU et rie Louis XI, vers 1460. C'est du moins la limite en deçà de laquelle on ne peut songer à descendre, et il faut avouer que les objections que d'habiles critiques ont adressées à M. Génin tendent è donner à Patelin plus d'ancienneté. — La question d'auteur n'est pas moins incertaine, et, en attribuant Paleliw à Antoine (le la Sale, l'auteur de la Chronique de petit Jehan de Sain* tré et des Quinze joies de mariage, l'un des conteurs des Cent Nouvelles nouvelles, M. Génin a bien moins voulu sans Joute indiquer une provenance réelle que désigner la région littéraire h laquelle la Force de Patelin semble appartenir.

La farce publiée par M. Génin est en effet le chefd'œuvre de cette littérature essentiellement roturière, narquoise, spirituelle, immorale, que produisit la lin du moyen ôgo, et qui trouva dans Louis XI un zélé protecteur et sapins complète personnification. On raconte qu'au banquet du sacre ce roi sans façon, gûné par la couronne de Reims, qui s'ajustait mal à sa téte. la posa sur la table à côté de lui,". puis, sans égard pour la noble assistance, sans égard pour le duc de Bourgogne, représentant de l'antique courtoisie, il causa tout le temps avec un joyeux et subtil compère,

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qui se tenait au dos de sa chaise. Ce que louis SI fit lo premier jour do son règne, le goût public l'avait fait avant lui. Il y ont au quinzième siècle toute une littérature qu'on pourrait appeler In UttSntture Louis XI, où la suprême vertu est la finesse, où la grandeur est impitoyablement sacrifiée nu succès. Los nobles lictions dont avait vécu le moyen ilgc sont évanouies; Charlcmagne est devenu un ridicule personnage dont les romanciers, indignes successeurs- des trouvères, font le type de l'imbécillité ; Arthur s'est affaibli dans de pâles imitations et louche presque aux fadeurs de l'Amadis ; l'Eglise amoindrie se proclame ellemême à son siècle de fer ; les saints font défaut ; la pauvre Jeanne d'Are n'est apparue un moment avec ses imaginations d'un autre âge, on compagnie de sainte Catherine, de saint Michel et de ses sœurs du paradis, que pour être condamnée par lo pédantismn scolasliquc et l'égoïsme cupide; cette Mie vision ne réveilla rien autour d'elle cl attendit quatre cents ans pour être comprise. Tous les éléments moraux que la race germanique semble avoir portés dans la Gaule avec elle, le sentiment de l'indépendance individuelle, la révolte ronlii' le système adminisliTilif et gouvernemental des Romains, où l'individu n'avait aucun droit conlrc l'iîtat, la grande imagination, l'héroïsme chevaleresque, onldisparu. 11 reslcPcspril gaulois, esprit

3t!S LA PABCB DE PATELIN.

plat,' positif, sans élévation, fort avise pour les choses de ce inonde, moraliste à sa manière, mais à condition qulon entende par moralité l'art de réussir ici -ha s. Cet esprit goguenard, destructeur de toute noblesse et de lout idéal, qui, en plein moyen, âge, sous le monastique cl chevaleresque saint Louis, fit sa première apparition, qui, sous Philippe le Bel et presque sous sa royale dictée, se montra avec une singulière hardiesse dans les écrits de Jean de Menng, mais sans exclure encore la vigueur cl une certaine distinction, éclate avec toutes ses ulSuus bourgeoises chez maître Patelin. Épopée d'un âge de fripons, comme l'a dit M. Miciielel, Patelin esl l'expression de cette laideur vulgaire et immorale, mais spirituelle, qui caractérise le quinzième siècle el que les miniatures de ce temps nous révèlent avec tant d'originalité. Laideur utile pourtant el dont il ne faut pas médire, car le noble et poétiquemoyen âge devait disparaître. La noblesse s'achète toujours cher; la féodalité germanique était devenue pourle monde une chaîne intolérable ; une réaction d'en bas élait nécessaire, et ce rude labeur ne voulait pas de mains délicates. Où en serions-nous si Louis XI avait eu le cœur moins vil, l'âme moins cupide, la conscience plus timorée?

A ce point de vue, on ne saurait affirmer que la Fane de Patelin elle-même ne signale pas un progrès.

L'historien et le critique littéraire portenl souvent sur un même lu il des jugements liés-divers. Le critique ne doit jamais prendre son parti de la Vulgarité; l'historien sait que les nuances des choses sont infinies, que le bien des uns est le mal des autres, et que tout jugement, absolu applique aux révolutions du passe est défectueux. L'Iiislorien n'est pas obligé des'en tenir au* exigences de l'esthétique; les siècles les plus condamnés au point de vue de l'art sont souvent pour lui les plus Téconds. Ce quatorzième siècle, si pauvre d'intelligence et de poésie, si inférieur au treizième pour la grande originalité, est nu fond bien plus analogue aux temps modernes et eu un sens plus avance. La poésie veut pourscs héros un monde d'individualités illimitées où ils puissent se développer librement, sans être tenus captifs dans le réseau de servitudes où l'égalité des droits enferme l'homme civilisé. Or cette combinaïsou sociale, si essentielle pour l'art, ne peut se réaliser qu'au prix de la violence et de l'oppression. Une époque régulière comme celle où nous vivons ne saurait servir de théûtre à un grand poème, parce qu'un homme n'y peut atteindre de grandes proportions sans devenir odieux. Le moyen âge est, en ce sens, pour les temps modernes ce que l'âge héroïque était pour l'antiquité, je veux dire l'époque à laquelle l'art doit se repnrlci' pour trouver un champ favo-

rallie à ses créations. Mais c'est là un regret d'arlislc que l'histoire n'est pas obligée de partager. L'kléul poétique de la chanson do Itoland est fort supérieur à celui de Patelin ; et pourtant la condition humaine était ù quelques égards meilleure à l'époque où l'on applaudissait Patelin qu'à l'époque où l'on se nourrissait des exploits de Roland- L'avéïicnicnt d'une classe inférieure à la place d'une aristocratie ne va pas sans ou ecilain abaissement momentané de l'esprit et du goût. Que respirent en général les chants populaires, en France du moins'/ La malice, la finesse pratique, un tour d'esprit grivois et moqueur, mais peu de moralité, peu d'élévation. Le souci du tien et du beau n'y lient guère de place : réussir et faire son chemin, tel est le principal enjeu qu'on y voit proposé à l'activité ; le plus coupable est loin d'y être toujours le plus ridicule.

Patelin me paraît le type le plus achevé de ce premier essai de littérature bourgeoise qui suit la ruine d'un grand idéal aristocratique. Quand on passe des nobles lidioiis créées par les belles époques du moyen âge aux œuvres plates et-rolurières du quatorzième et du quinzième siècle, on sent tout d'abord une profonde déchéance. D'un monde de grandeur et de lierlé, on tombe il une littérature sans idéal ni délicatesse. Au lieu du sérieux et du respect, qui sont lu condition

essentielle du grand art, on ne trouve devant sol qu'un scepticisme vulgaire, non li; scepticisme qui résulte d'une pensée vigoureuse s'usanl elle-mr-mc, mais le scepticisme îles fanes bosses i|ni ne peuvent s'élever il la L-onceplion de ee i|ui est beau et [>ur. Roland et son héroïsme, I.anœlot et Tristan avec leur line sentîmerilalilé, le chevalier du Sainl-Graal poursuivant sa sainte chimère, les aventures déjà moins gi andioscs, mais pleines de charme encore, d'.Aucassin et Nicolette, d'Amis et Amile, n'ont rien ;'i foire ici. Ce-sonl biend'antres héros qu'il faut au publie que le poêle a maintenant à satisfaire. Un avocat décrié et mis au pilori s'enlrelenant avec Guillcmette, sa digne épouse, des moyens de mettre à neuf leurs habits usés;Tavoeat leu riant de belles paroles le drapier, son voisin, pour se faire donner du drap à crédit, puis employant un grossier artifice pour ne pas le payer; le drapier fie félicitant d'avoir trompé l'ateliu en lui vendant vingt-quatre sous ce qui n'en vaut <[ue vingl : le. berger Tlnband .Agnelel volant le drapier, son patron, et trouvant l'ateliu prel ù plaider pour lui contre leur commun débiteur; le berger enfin trompant l'avocat qui lui a l'ail gagner une mauvaise cause et lournanl contre lui la ruse quu l'avocat lui a enseignée contre sa partie; voilà la nouvelle littérature qui succède à celle des trouvères el des troubadours; la friponnerie en action, un inonde

de voleurs, où le plus honnête homme (encore ne l'estil pas tout à l'.iiLi, II' drapier, e-l le plus sacrifié. Assurément, si Louis XI, comme il est assez vraisemblable, a assisté à ce speclacle, il a dû s'y plaire. Je «ois le voir de son air moqueur applaudissant Patelin ; Agnelet surtout a dit lui paraître un héros. Tous les personnages de la pièce sont à la fjis trompeurs et trompés ; Agnelet seul (rompe tout le monde ; son patron, le juge, l'avocat i il les trompe par sa feinte bèlise et n'est trompé par perseane. La palme lui appartient. Tout habile qu'il était, le roi ne vit pas sans doute la portée historique du drame qui le faisait sourire : il fallait plusieurs siècles pour que la royaulé apprit à ses dépens que Thibaut! "Agnelet est un client ingrat, et que, quand on se fait sou avocat, on risque fort de ne pas Loucher ses honoraires.

Le défaut irréparable de la Farce de Patelin, au point de vue de l'ail, est celle bassesse de cusur audessus de laquelle l'auteur ne s'élève jamais. Ce sont les faiblesses, les inconséquences de la nature humaine qui sont ridicules, et non ses hontes. Le spectacle delà dégradalion morale ne saurait être un digne objet de plaisanterie. Certes, il serait puéril de déprécier la comédie en général, et surtout ce sentiment délicat, l'un des plus élevés et des plus complets de noire nature, l'ironie, acte de maître, par lequel l'esprit humain

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établit sa supériorité sur le inonde, et dont les grandes races seules sont capables. I, homme n'a pas île marque plus décisive de su noblesse qu'un certain sourire lin, silencieux, impliquant au fond la plus haute philosophie. Une rigoureu-e au,ih.-e démontrerait que l'ironie entre pour une part dans toutes les créations vraiment élevées, et, s'il s' écrit. une Divine Comédie du dix-neuvième siècle, je maintiens que l'ironie y aura place comme dans l'Olympe antique. Mais la farce n'est pas l'ironie, elle en est la caricature : le masque déprimé des Sganarclle ou des Scapin n'est que repoussant. Molière lui-même, malgré son art exquis, ne sauve pas ce que l'ignohle et le vulgaire ont par euxmêmes d'odieux, et j'avoue que cet èmiueut comédien me Liesse, lorsqu'il abandonne la grande observation pour&irc grimacer uerluiiis lajrsonnajjes et me faire rire au prix de la boule d'un être humain.

L'auteur de Maistre Patelin fait bien pis encore, tjuandla farce nous montre la victoire du fripon et la bûtise honuèle victiinèe, elle a complètement tort aux yeux de la morale ; cependant, la bèlise étant à sa manière un défaut esthétique, c'est-à-dire quelque chose qui rabaisse la nature humaine, on peut ne pas trouver mauvais de la voir par moments humiliée. Mais que la bètisc et la friponnerie triomphent à la fois, que Ttiibaud Agnelet, le plus Sol de la bande, trompe

.Ui LA P Alt CE DE PATEL1S,

tous les autres par sa sottise même et gagne sou procès en faisant la bête, voilà ce qui est désespérant et immoral au plus haut degré. Car enfin la conséquence à tirer de là serait celle'-ci : Si vous voulez réussir, soyez fripon ; mais, si vous voulez réussir plus sûrement encore, lâchez d'être ou de paraître un sot. ■

La valeur morale de la Forci; de Patelin est donc assez mince; mais la valeur historique et. le mérite littéraire en sont incontestables. Avec la Chronique de petit Jehan de Sainlré, Patelin est le document le plus précieux de l'état irioral de la fin du moyen âge. Il est toujours injuste de chercher directement dans la comédie ou dans la-satire le tableau des mœurs d'une époque, et on aurait tort de croire que les avocats, lus juges, les bergers et les drapiers du quinzième siècle ressemblassent à ceux que nous voyons en scène dans Patelin : c'est comme si l'on prélnidnil que toute l'antiquité était composée de Daves et de Trimaleions. Mais l'esprit d'un siècle peut se conclure de la nature des spectacles qui l'ont intéressé. Or l'impression que laisse Patelin est pour nous des plus trisles : on ne peul s'empêcher de plaindre le temps où un avilissement de la nature humaine que rien ne compense a provoqué autre chose que le dégoût.

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