‹ Essais de morale et de critique (volume 2)Chapitre 43 sur 45 · G1 LA POÉSIE DE L'EXPOSITION · texte numérisé non relu

G1 LA POÉSIE DE L'EXPOSITION

plus mauvais goût. Quand les banquiers dudix-huitième siècle commencèrent à rechercher les choses rares et ic luxe apparent, la demeure nobiliaire resta grave, triste, d'un luxe austère cl solide. C'est à l'influence des habitudes anglaises qu'il faut attribuer le changement qui s'est fait à cet égard dans les mœurs. L'aristocratie anglaise n'a jamais eu le goût aussi élevé que lu noblesse française : celle-ci formant dans la nation une classe qui n'a\ait d'autre souci que les choses libérales, la guerre, l'esprit, la galanterie, l'urbanité, ne pouvait arriver à fonder un édifice politique durable cl prolilable pour tous, mais était merveilleusement propre à maintenir la tradition d'une société brillante et polie- L'aristocratie britannique, au contraire, plus rapprochée par son genre de vie du reste de la nation, devait obéir à ce penchant naturel qui porte, nos voisins, doués d'ailleurs de tant d'excellentes qualités,;! s'intéresser aux petites choses bien plutôt qu'aux grandes idées et aux grandes passions. De la ce manque général de noblesse qui caractérise en toute chose le goût anglais ; de là aussi ce désir de bien-être et cet air bourgeois que les habitudes anglaises onl portés partout avec elles.

J'oserai signaler un autre coupable de la tendante que j'indique ici : te sont les femmes: 11 csl incontestable que les instincts féminin* tiennent de nos jours

est plus exclusivement préoccupé de choses qu'on s'est habitué o envisager comme l'apanage tics femmes. Il en est résulte d'exei'Uents elléls pour l' adoucisse me n( des mœurs ; mais on ne peut nier que celle prédominance des soins domestiques au détriment des milles soucis du passé n'ait beaucoup contribué à diminuer les proportions de l'activité humaine. Ai-je besoin de dire que les exceptions abondent, et que c'est pcul-èlre chez dos femmes qu'on trouve encore de nos jours le plus de celle fermeté, de cette noble faculté de s'indigner qui disparaît, hélas-1 du monde avec la grande moralité? Les femmes, d'ailleurs, rendent un immense service à l'humanité eu conservant dans son sein la tradition de l'élégance de la vie extérieure, qui est presque de l'art et de la morale. Mais il me semble que leur influence en ce sens a dépassé les bornes désirables. A d'autres époques, les femmes ont conduit le monde cl lui ont imprimé un mouvement fort majestueux, par exemple dans la première moitié du (H*- sep lié me siècle. « Vous autres Espagnols, vous en parlez bien il votre aise, disait Wazarin à Louis de Haro, lors de la paix des Pyrénées ; vos femmes ne so mêlent que de faire l'amour ; mais en France ce n'est pas de mémo, et nous en avons trois qui seraient ca-

m r.A rofcRTE de t/ ex position.

pailles de bouleverser on île gouverner trois grands rovanmes 1 . n Voila certes un embarras dont la politique de nos jours n'a guère à se préoccuper, el il faut avouer que depuis ni; d une de f.ongueville, madame de Clicvrcuse et la princesse PalatinB, les dames ont fail de merveilleux progrès en sagesse. Au lieu de demander nnx hniftinos de grandes choses, des entreprises hardies, des travaux héroïques, elles leur demandent de la richesse, aiin de satisfaire un luxe vulgaire. Le train général du monde s'est mis de la sorte au service des instincts de la femme, non des grands instincts par lesquels elle reflète à sa manière, et peut-être plus évidemment que l'homme, l'idéal divin de notre nature, mais des instincts inférieurs qui forment la partie la moins noble de sa vocation.

Ce manque général de grandeur et par conséquent de poésie qui ciinirtérisc les faits les plus considérables de notre siècle tient donc & ce qu'il y a de plus essentiel dans le mouvement des temps modernes. L'antiquité, douée d'un tact si délicat , avait établi une lumineuse distinction en donnant le nom de libéraux aux aria qui ennoblissent, et àn servîtes li ceux qui n'enno-

îl Cousin, Des amie!.' iwlutinijihes dit amlîntil Mir.iiviu, (Sans If! tournai des Savants. Mil 1855.

LA POÉSIE DE-L'BXPOsmoN. Ml

Missent pas. Certes l'antiquité se trompa et pécha gravement en f nippant d'une sui te d'ignominie la chose <!ti monde la plus honnête et la plus estimable, le travail. Croira-l on que de faute en faute elle en vint à envisager l'industriel' lui-même comme une sorte de produit que l'on fabriquait et vendait? La principale source de la fortune de Crassus fut le profit qu'il tirait de ses esclaves, auxquels il taisait apprendre toute ...rli th- iiivli-'r». ■■■rli --ir-, ■ i-l-m*.. é. ntwns. £ruinmairlens, et qu'il revendait ensuite avec d'immenses bénéfices 1 . Cela nous révolte à bon droit; mais prenons garde de commettre à notre tour des confusions non moins graves. l,c travail professionnel cl l'mdns- Irie sont des choses boniios,.et par conséquent bonorables ; mais ce ne sont pas des choses libérales. L'utile n'ennoblit pas : cela seul ennoblit qui suppose dans l'homme une valeur intellectuel le ou morale. La vertu, le génie, la science, quand elle est désintéressée et n'a pour objet que de satisfaire le désir qui porte l'homme à pénétrer l'énigme do l'univers, la valeur militaire, la sainteté, .voilà des choses qui ne correspondent qu'aux besoins moraux, intellectuels ou esthétiques de l'homme : (oui cela peut ennoblir. IClrange bizar-

' Voir le beau Mémoire de M. Kamlel dans les Mémoires de VAcnâimte des Inscription» rl Delles-Lctiret, lonie XIII (nouvelle série).

5G8 LA TOL'SIE DE L'tiXl'OSlTION.

rené! les hommes accordent -plus volonficrs la renommée au crime, rjuand il est grandiose, qu'à l'utilité mesquine; c'est que le crime lui-même, lorsqu'il est ;ira>mpagné d'un certain prestige, donne une puissante idée des facultés humaines et implique une grandeur de perversion dont les fortes races sont seules capahles : il ne serait pas indilïémil aujourd'hui de s'appeler Borgia. Mais ce qui est simplement utile n'ennoblira jamais. Je vois sur le front deee palais éphémère, à coté de noms immortels dans la science, des noms, honorables saus doule : d'industriels qu'on veut inscrire au livre d'or de la gloire : ils n'y tiendront pas. L'industrie rend a la société d'immenses services, mais des services qui, après tout, se pavent par de l'argent. A chacun sa récompense ; aux hommes utiles selon la terre, la richesse, le bonheur dans le sens terrestre, tontes les bénédictions de la terre ; au génie, à la vertu, la gloire, la noblesse, la pauvreté. L'homme de gènîen'a droit qu'à une seule chose, c'est qu'on ne lui rende pus lu vie impossible ou insupportable ; l'homme ufiic n'a droit qu'à une seule eliosu, c'est d'être récompensé dans l'ordre de ses services. Cela est si vrai, que parmi les industriels, les seuls qui aient vraiment forcé les portes du temple de la gloire sont ceux qui ont élé persécutés ou méconnus. Il est souverainement inique que Jaequart n'ait pas été

rîclie, et, parce qu'il a vécu pauvre, la gloire lui a été justement décernée. Eu effet, les qualités qui foui l'industriel n'excluent nullement, mais ne supposent [>as nécessairement une grande élévation morale, el la pauvreté <îe Jacqnart prouve plus pour son caractère <[iie ^invention même à laquelle son nom rcslc attache.

C'esl donc une tentative d'avance condamnée que l'effort par lequel certaines personnes, animées des meilleures intentions, ont essaye de nos jours d'attacher à des choses utiles et honnêtes, mais sans élevalion, les idées de gloire, d'éclal, de poésie, que le passé a réservées pour les grandes choses qui font prendre en estime les facultés morales et intellectuelles de l'homme. Hâtons-nous île le dire : il n'est question ici que de la distinction extérieure, et non de la noblesse intérieure qui est indépendante de toute condition et ne résulte que de la valeur morale de la personne, de ses mérites devant Dieu, comme on dit dans le langage chrétien. I.e monde est obligédejugcrpar lcdeliorsct sur l'étiquette ; or ce jugement est bien souvent trompeur. Je suis persuade que les plus belles âmes ont été et resteront toujours inconnues; car, lors même qu'elles ne se cacheraient pas, le monde ne saurait pas les reconnaître. La considération ne peut donc, si ce n'est dans un cercle de personnes liés-réduit (el au fond

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