‹ Essais de palingénésie sociale (volume 2)Chapitre 115 sur 122 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

core à présent, peut nous faire comprendre ces sortes de consolidations d'un état social. Au reste, cette hypothèse sur les sociétés de Flnde n'est pas purement gratuite ; elle est fondée sur une forte analogie, l'analogie universelle que j'ai indiquée du patriciat et du plébéianisme, dont nous retrouverions l'empreinte typique chez tous les peuples, dans toutes les institutions de l'antiquité. Elle est fondée également sur ce que nous savons des écoles de Pythagore. Si je n'entre dans aucun détail sur ces écoles célèbres, c'est parceque les choses que j'aurais à dire me détourneraient trop, en ce moment. Je serais obligé sur-tout de chercher, dans l'institut lui-même, les causes qui en amenèrent la destruction violente et presque spontanée dans toutes les républiques de la grande Grèce. J'aurai occasion de m'arrêter, ailleurs, sur cet objet important.

Les formes religieuses du christianisme veulent, à présent, s'introduire dans la société civile-, cette transformation est inévitable, par la même raison , et elle sera un grand bienfait, au lieu que la consolidation de l'Inde fut un malheur. L'esclar vage, sans doute, dans l'origine, ne fut qu'une interprétation plus humaine du droit de vie et de mort acquis par le vainqueur sur le vaincu-, et ce droit est devenu la traite des pirates et des barbares sur le Pont-Euxin par des peuples plus

VOL. l. 32

25o PALINGÉNÉSIE SOCIALE.

civilisés, et enfin la traite des noirs, sur les côtes de l'Afrique, par des nations chrétiennes.

Aux natures distinctes qui, d'après la plupart des philosophes, séparaient les créatures humaines, il faut ajouter, d'après M. de Maistre, la nature qui fait le bourreau, et la nature qui fait le souverain : « Car, dit-il , et il faut bien répéter ses propres expressions, car Dieu , qui est l'auteur de la souveraineté, l'est aussi du châtiment. »

Qu'Aristote classe l'espèce humaine en différentes catégories; que Platon et Aristote trouvent la noblesse et l'esclavage des institutions essentiellement naturelles, cela ne m'étonne point; mais que ces catégories se soient perpétuées sous la loi chrétienne, et qu'après que l'esclavage et la servitude ont disparu, l'on veuille perpétuer une distinction par la naissance , et continuer de dire qu'il y a une nature noble et une nature plébéienne, ou, en d'autres termes, deux essences humaines^ c'est une théorie frappée de désuétude, et devenue factice, qui n'est appuyée d'aucune croyance, qui est contraire à tous nos instincts actuels, que la force seule peut prolonger au-delà de son existence vraie. Il n'y a plus de nobles que des individus et non des races, et ces individus nobles sont ceux qui s'élèvent au niveau du progrès social ; il n'y a plus de plébéiens que les individus en arrière de ce progrès. Nous rencontre-

TKOISIÈME PARTIE. 25 1

rions encore ici la pensée des hiérarchies pythagoriciennes, si je ne venais pas d'expliquer la raison qui me porte à m'en occuper ailleurs plus spécialement. Qu'il me soit permis néanmoins d'ajouter à ce que je disais tout-à-l'heure, que le tort des pythagoriciens fut d'avoir voulu faire de leur institut philosophique une institution politique, et que ce fut là, sans doute, la cause de la funeste catastrophe dont je parlais.

Nul ne peut franchir, malgré lui, un grade dans l'initiation humaine : tout avancement doit être consenti par celui à qui il est offert. Ce sera toujours ainsi, à mesure que la société fera des progrès adoptés par les uns, niés par les autres. C'est cela qui constitue, en définitive, le peuple vaincu et le peuple vainqueur : seulement la victoire a un autre signe que la puissance des armes. La force réelle finit toujours par être du côté de l'avenir, au lieu de rester du côté du passé; c'est dans de tels temps, que les dieux abandonnent le parti de Pompée, et se mettent, contre Caton luimême, du côté de César.

Que des peuples païens aient jadis, avant l'ère de l'affranchissement, fait la traite des esclaves sur les rives inhospitalières du Pont-Euxin, il faut bien le croire; mais pourra-t-on croire que des peuples chrétiens l'aient faite si long-temps, sous la protection des lois, dans toute la Méditerranée,

pour en trafiquer ainsi dans le Nouveau-Monde? Pourra-t-on croire sur -tout que ce détestable commerce ait survécu aux lois odieuses qui le régularisaient , qui, du moins , en réglaient les cruels procédés ?

Le système des castes n'a pu , sans inconvénient , chez les Indiens, passer de la forme religieuse dans la forme civile ^ mais il n en est pas ainsi de l'égalité chrétienne, parceque le but de la Providence est que tous les hommes parviennent à la dignité humaine.

Il m'est souvent venu dans la pensée, et ceci expliquerait la raison de la vengeance divine sur un peuple, en dépouillant toutefois cette expression de ce que le langage ordinaire lui donne de passionné; il m'est, dis-je, plus d'une fois, venu dans la pensée, que si les Juifs n'eussent pas voulu rester superstitieusement attachés à leurs traditions, à la lettre de leurs livres, à la marque cruelle dans la chair, aux formes, aux pratiques, enfin à la loi gravée sur la pierre ; s'ils eussent consenti à recevoir l'adoption après la tutéle, s'ils eussent embrassé la doctrine de l'amour, ils n auraient pas éprouvé la ruine épouvantable qui les priva de leur état social, qui les dépouilla , pour toujours, de leur rang parmi les nations, sans leur ôter leur individualité nationale, dont ils ont tant à souffrir. Ils voulurent périr malgré leurs vainqueurs.

Page 1