TROISIÈME PARTIE. a
Que la société ancienne entre dans la société nouvelle, c'est là son salut: qu'elle y entre avec ses dynasties , pour les conserver. Clovis abaissa sa tête sous la loi chrétienne, ses fiers sicambres l'imitèrent. De quoi s'agit-il à présent? d'un développement du christianisme, sous peine de périr.
Au reste, ne soyons pas étonnés s'il est des hommes qui se refusent à ce développement, qui ignorent la langue des vainqueurs nouveaux. L'apôtre du passé est venu ranimer leur foi aveugle, car ils sont, pour la plupart , hors d'état de le comprendre. Mais qu'ils sachent une chose : les Juifs malheureux, qui ont péri par milliers et par centaines de milliers au siège de Jérusalem, furent des victimes déplorables, et ne furent pas des martyrs. Le nom de martyr ne se donne qu'à celui qui meurt dans sa foi pour l'avenir. Tant que l'on reste attaché aux opinions qui ne sont plus, aux sentiments que Dieu lui-même a ôtés du milieu de la société, on est obligé de se réfugier dans l'absurde. Lisez la vie de cet empereur si puissant, qui voulut, mais en vain, rétablir le polythéisme, en présence même du christianisme, il fut justement nommé l'apostat, parcequ'il avait apostasie l'avenir, après l'avoir compris. Tout le mysticisme, toute la théurgie, toutes les superstitions les plus tristes n'ont pu le sauver d'une flé-
trissure dont ses grandes qualités, dont ses vertus austères auraient dû cependant le garantir.
Quelques uns aussi de ceux qui ne peuvent être en sympathie qu'avec la société ancienne, la voyant perdue, croient que c'est la fin de toutes choses. Je m'explique fort bien une si funeste pensée. Les siècles nouveaux, comme nous l'avons déjà remarqué , ont toujours été accompagnés de ces sortes de terreurs.
Je ne serais point étonné si j'apprenais que, sur son lit de mort, il s'est trouvé un homme qui, au lieu de dire comme Ézéchias: Voilà que je vais mourir, a dit: Voilà que le monde va s'abymer dans le néant. Je le plaindrais, je ne me hâterais pas de le déclarer fou. Il y a quelque chose de si intime dans le sentiment de l'existence! Il y a tant de besoin de réalité en nous, d'assurance dans notre individualité !
Quant à la résistance de la part des gouvernements, elle se conçoit mieux encore. Us s'accoutument à l'indolence et au repos. Les rois aiment à régner comme un autre homme vit, respire, voit la lumière. Ils sont épouvantés d'un changement quelconque s'introduisant dans les mœurs et dans les idées d'un peuple ; encore ils s'en épouvantent trop tard. C'est pour eux l'apparition d'un météore toujours inattendu, d'un signe sinistre dans le ciel. La paisible étoile se levant sur des ber-
gers, et conduisant les mages de l'Orient dans une étable de Bethléem, alarme le vieil Hérode; et, pour perdre un enfant, il ordonne que les enfants de tout un peuple soient égorgés, car l'enfant qu'il veut perdre est l'enfant des destinées nouvelles : cela suffit. Les gouvernements ne voudraient que des peuples stationnaires; leur devoir cependant et leur intérêt seraient de marcher dans la voie du progrès et du développement, d'y marcher à la tête du troupeau qu'il leur a été donné de conduire. Qu'ils fondent dans l'avenir, au lieu de vouloir sans cesse recrépir le passé : ils seront tranquilles plus long-temps. Balzac a dit que la France avait coutume de prendre pour pilote la tempête. Nos rois, il faut bien le remarquer, ont toujours marché selon les temps; mais ils ne les ont jamais devancés. Voilà pourquoi ils n'ont jamais eu de repos. Ne gouverner que le présent, c'est, en effet, se livrer aux orages. Peutêtre les princes législateurs ne peuvent se rencontrer dans une civilisation tout établie, encore moins dans une civilisation avancée; il y a de bonnes raisons pour cela, n'oublions pas celle de l'émancipation, de l'affranchissement successif de la tutéle.
Les hommes religieux qui voulurent continuer de nier à Galilée le véritable système du monde, auraient compromis la religion, si elle eût pu
être compromise. Ceux qui voudraient continuer de croire aujourd'hui que les jours cosmogoniques de la Genèse sont des jours en analogie avec l'espace de temps qui se mesure d'un soleil à l'autre, et que les jours à l'usage de l'homme commencent avant le temps où l'homme a pu s'en servir, ceux-là compromettraient encore la religion. Ceux qui écrivent qu'une seule forme sociale , celle du moyen âge, ou la forme théocratique , est compatible avec la religion, et que l'homme doit rester sous les lois de la tutéle, ceux-là compromettent, à leur tour, la religion, et la compromettent à un point qui fait trembler. Le sentiment moral et l'humanité ont fait des progrès doot il faut tenir compte : la religion a aidé à ces progrès ; que les hommes religieux ne les repoussent pas, car alors on serait disposé à croire qu'ils sont étrangers à la religion.
La religion chrétienne nous a enseigné toutes les vérités morales.
Établissons rapidement une suite d'idées, de déductions, et de principes.
La doctrine de la solidarité prouvée par les enseignements de l'antiquité et par le sens intime, reposant enfin sur l'unité du genre humain. Elle subsiste comme loi de la Providence, mais loi mystérieuse que les sociétés humaines n'ont plus le droit d'appliquer. Le péché originel. L'homme