DEUXIÈME PARTIE
lui toute faite. Dans une lettre qu'il écrivait, à ce sujet, à Auguste, il avoue qu'il craignait d'en de* venir foii : vitio mentis laborare mihi videor. Telle fut, sans doute, la cause qui, au moment de sa mort, lui fit désirer que l'Enéide fût livrée aux flammes. Quoi qu'il en soit, j'ai encore dû prendre mon parti à cet égard , et le palladium enlevé à Troie, le feu sacré de Vesta, Numa, la nymphe Égérie, les livres sibyllins, tout cet ensemble a suffi pour motiver une filiation de traditions, que j ai ensuite prise, comme tant d'autres objets, pour un fait, pour mon point d'appui, pour mon dieu Terme.
Les Romains, qui ont eu si tard des poètes, ont laissé leur histoire primitive en proie à des poètes grecs émigrés, où plutôt à des poètes restés étrangers au mystère profond et incommunicable de la cité, car les patriciens, austères et jaloux gardiens de ce mystère, ne consentirent jamais à le divulguer; déplus, ils ne voulurent que très tard cultiver les lettres humaines; mais ces traditions, quoi qu'il en soit, étaient devenues nationales, et avaient été adoptées par le gouvernement même, puisqu'il y a des stipulations de traités qui en font foi, des inscriptions de colonnes, des monuments de différents genres. Je citerai deux faits seulement entre tous ceux qui seraient à ma disposition. Dans un traité avec la Macé-
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doine, on trouve des clauses favorables aux habi- . tants d'Ilion , parcequllion . est considéré comme le berceau de la race romaine; et lorsque les Sci- pions, quinze ans après, passent l'Hellespont, le ^ consul va ofFrir un sacrifice dans l'antique cita- , délie d'Ilion. Toutefois il paraît certain que le culte de Vénus était inconnu sous les rois. Ce . n'est point ici le lieu de chercher à fixer les diverses phases du mythe romain.
Pour bien comprendre à quel point Rome a été long-temps privée de ces sortes de chants nationaux, dont rien ne peut remplacer les imposants . témoignages, et qui, par-tout ailleurs, chez les peuples anciens, ont été une histoire vivante, transmise d'âge en âge, il faudrait d'abord bien comprendre ce que fut l'état des plébéiens, ce que fut l'énergique institution du patriciat, dans les trois premiers siècles. Gardons-nous de croire néan- . moins que les documents aient absolument manqué; car s'il en était ainsi, nous n'aurions aucun espoir de parvenir à quelque certitude à cet égard; mais comme je l'ai déjà dit, je dois m'abstenir, quant à présent, d'entrer dans tous ces détails, puisque nous.devons, spécialement, explorer les véritables sources de l'histoire romaine.
Quelques personnes pourront trouver que j'ai été bien hardi, en donnant aux prêtres de l'Egypte la magistrature du monde. Quoique ceci
soit entièrement une vue de mon esprit, j'y ai cependant été amené par une forte et puissante induction. Cette direction que s'était arrogée le sacerdoce égyptien, pourrait, au reste, s'appuyer facilement sur des preuves historiques. Virgile a fait initier son héros: en cela, sans doute, il a obéi à un préjugé qui retentissait encore de son : temps, à savoir, que les législateurs et les institu- ^ teurs des peuples avaient besoin d'être initiés pour accomplir leur haute mission. Serait-ce aussi le motif qui aurait porté Auguste à recevoir l'initiation d'Eleusis ? Il est certain qu'il a fallu longtemps être initié ou inspiré, pour que les hommes destinés à l'obéissanCe eussent une raison de leur docilité. Je ne sais même si, à ce sujet, il ne serait pas permis de disculper Virgile de l'accusation qui lui a été souvent faite d'avoir composé son poëme dans une intention de flatterie. Nous examinerons ailleurs le fait primitif, le fait qui a précédé le droit, qui l'a précédé par-tout.
Je disais tout-à-l'heure que Virgile n'est ni un poëte mythographe ni un théosophe j je ne le mets point non plus au nombre des hommes spontanés : qu'il me soit permis d'affirmer que l'inspiration à , laquelle j'obéis est plus près des inspirations primitives; oui, j'ai plus que Virgile, incomparablement plus, le sentiment de ces choses que j'oserai appeler divines ; car enfin , il ne faut pas
craindre de manifester sa propre justification, lorsqu'on est entré dans la voie difficile où je me trouve engagé. Et qui croirait en moi, «i je n'y croyais pas moi-même ? Virgile fut atteint par les philosophies douteuses et incrédules de son temps, et jamais aucune de mes convictions intimes n'a été ébranlée. Dieu, sanis doute, voulait quelque chose de moi !
Une remarque à faire ici, c'est que l'ère Alexandrine, qui est une ère d'imitation, a marqué par la poésie les premiers pas d'une carrière nouvelle pour les facultés humaines cessant d'être intuitives. L'âge de la poésie spontanée était donc fini depuis long- temps lorsque Virgile entreprit son épopée : de plus, il était un homme nouveau , étranger à ces sympathies patriciennes qui survécurent à tant de calamités, et qui, dans Lucain , exhalèrent les derniers accents d'un farouche patriotisme. Toutefois, rattachant la chose religieuse romaine aux traditions de l'Orient, ainsi qu'il y était autorisé, comme nous l'avons vu plus haut, il s'est rendu l'historien de la cité, de la même manière que Tite-Live est l'historien de la ville.
La chose romaine, au reste, lorsque nous aurons à nous en occuper, nous signalera mieux cette sorte de mythe que nous avons désigné sous le nom de mythe civil , et que, par induction , noué devons retrouver plus ou moins chez tous les peu-