DEUXIÈME PARTIE
entendues dans l'acception la plus générale ; et cependant soyons toujours un peu en garde contre de telles accusations d'immoralité, parcequ'en effet, nous pouvons être fort égarés par la nature même et la forme des emblèmes. Les traditions, soyons-en bien convaincus, ne peuvent jamais être entièrement perverties. Sous ce point de vue élevé, la diversité des cultes a quelque analogie avec la diversité des langues : on a peine à suivre la pensée divine dans les enveloppes que lui prête la pensée humaine; mais c'est toujours la pensée divine. Je ne sais si l'opinion de Thémistius ne pourrait pas être prise aussi pour l'expression d'une tolérance universelle; mais, dans tous les cas, souvenons-nous que l'Egypte était loin d'avoir adopté un régime de tolérance.
Cicéron dit que les Mystères ont civilisé les hommes: «Les Mystères, ce sont ses expressions, nous ont donné la vie, la nourriture; ils ont enseigné les mœurs et les lois aux sociétés; ils ont appris aux hommes à vivre en hommes. )>
Parmi les nations de la gentilité, celles qui ont été privées de l'institution des Mystères sont restées plus long-temps en arrière de la civilisation.
Les anciens disaient que les initiés seuls parvenaient à la vie heureuse de FÉlysée, et que les autres étaient plongés dans le Tartare: dans le
langage de l'initiation, cela voulait dire sans doute que le reste serait appelé à de nouvelles épreuves ; car, si Ton n'admettait pas un tel sens, il y aurait injustice. Servius explique, et il y était autorisé, que l'Enfer, la région inférieure, c'est notre monde. Cette hypothèse s'accorde parfaitement, ainsi ' que nous venonsde le voir, avec les idées antiques, avec les doctrines primitives et traditionnelles de l'épreuve et de l'expiation.
C'est bien le moment de répéter que, sous certains rapports, le christianisme a été l'initiation devenue générale et populaire.
De tout ce qui a été dit plus haut, et d'autres documents qu'il serait facile d'accumuler, il résulte que la civilisation de la Grèce est une civilisation secondaire, extérieurement imposée; c'est un fait qui n'est point contesté, quoique presque tous les peuples de cette contrée se soient dits autochtones. La même chose peut s'affirmer des diverses populations italiques. Nous savons à présent que toujours la civilisation est imposée à un peuple, par des moyens extérieurs à ce peuple, et quelquefois très violents, ce qui détruit de fond en comble tous les systèmes du siècle dernier sur la convention et sur le contrat primitif; et c'est là, pour le dire ici d'avance, une des premières données qui m'ont conduit à la pensée de la Ville des Expiations, dont nous aurons bientôt
à exposer le dessein. L'éducation de l'homme, l'éducation d'un peuple, celle du genre humain, sont toujours pénibles et souvent douloureuses. Nous avons commencé à en entrevoir les raisons, et nous en trouverons quelques développements dans la suite des différents écrits qui composent la Palingénésie sociale.
Nous devrions, à ce sujet, examiner la question importante des civilisations spontanées et des civilisations transmises. Mais, si l'on m'a bien compris, on sait que je suis loin de croire aux premières, dans un sens absolu.
Selon moi, immédiatement après la dernière révolution qui changea la surface de la terre, dès qu'une contrée fut habitable, elle fut habitée. Un instinct analogue à celui des oiseaux voyageurs, inspiré par la Providence divine, convia les familles humaines primitives à se disperser sur tout le gloBe, à mesure que les eaux se retiraient, à mesure que les volcans cessaient de brûler, et, dans cet antique partage du monde désert, dont nous trouvons les premières traces dans la Genèse, chaque chef àe l'essaim emporta avec lui une partie des traditions, héritage commun de ces familles humaines primitives.
Ensuite un autre instinct, analogue à dfelui qui dirige l'abeille dans la construction de sa ruche, présida par-tout à l'établissement des villes pri-
mitives; la forme même de ces villes primitives fut comme un hyéroglyphe, une sorte de mythe plastique de l'institution sociale.
Les colonies régulières, les conquêtes, les mélanges de races, les diverses modifications de l'institution primitive, ainsi spontanée et traditionnelle à-la-fois, appartiennent aux âges suivants.
Appuyons notre pensée, et que ce soit avec quelque vigueur et quelque indépendance, sur l'analogie évidente de toutes les histoires sacrées et de toutes les histoires profanes, primitives, nous trouverons que toutes suivent les mêmes développements dans l'origine, les mêmes évolutions dans leurs crises, sont soumises aux mêmes périodes, ont les mêmes suites et les mêmes retours; c'est en quelque sorte un grand cycle, toujours semblable, toujours analogue, toujours identique. En d autres termes, c'est toujours la même succession d'épreuves, et qui ne varie que dans les applications. Maintenant que nous avons affermi nos pas, nous pouvons entrer avec plus d'assurance dans de nouvelles considérations-, ce qui précède et ce qui suit se serviront d'explication mutuelle.
Pour en revenir donc au sujet dont nous nous occujHons tout-à-l'heure, que savons-nous enfin s'il n'y a pas toujours eu deux centres de direction, l'un, de la pensée divine, et l'autre, de la pensée