‹ Essais de palingénésie sociale (volume 2)Chapitre 92 sur 122 · TROISIÈME PARTIE. 2o · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. 2o

comme jadis à 1 ombre du magnanime Hector :

« Si la ville de Troie, condamnée par la cruelle ((fatalité des choses humaines, eût pu être ga- (irantiedela ruine, ton bras, généreux guerrier, ((ton bras aurait opéré ce prodige.» Tant il est vrai qu^un sentiment qui cesse d'être général , se réfugie avec violence dans un petit nombre d'esprits élevés, et, ainsi concentré, trouve encore d'admirables organes. C'est le flambeau qui jette une vive et dernière lumière , avant de s'éteindre. C'est la vie qui rassemble encore une fois ses forces, pour échapper à la mort.

Mais je me trompe ; c'était sous Louis XIII que les livres de M. de Maistre devaient paraître; ils eussent peut-être empêché de porter les derniers coups à la civilisation du moyen âge, à cette formidable féodalité, que nos rois, las de lui devoir leur sceptre, avaient été, durant plus de trois siècles, sans cesse occupés à désarmer. Depuis Louis XIV, en effet, la monarchie française était un véritable interrégne, car l'institution si vigoureusement et si glorieusement improvisée par ce prince, avait péri avec lui. Cela devait être. Il avait renversé sans élever; il avait réglé le présent, sans régler l'avenir. Il fut roi, et il fallait être législateur. La personnalité sur le trône, quelque éclatante qu'elle soit, ne produit que les -fruits inféconds de la personnalité. Ce n'estjamaisen vain

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que Thomme général conserve, sous les insignes du pouvoir, les étroites passions, les puériles vanités de l'homme individuel. Un tel homme ne doit pas se faire centre, il doit l'être. Louis XIV, dans la dernière moitié de son régne, fut con-^damné à se survivre, exilé, en quelque sorte, au fond de ses palais, par sa royale misère et par les infortunes de ses peuples. Le temps était donc venu de substituer un autre principe à celui de l'institution féodale , trahie ou vendue de toutes parts, et qui ne devait plus avoir d'asile que les splendeurs pâlissantes de Saint-Germain, ou les pompes nouvelles de Versailles. On ne sut trouver que le droit divin, tel que l'avait expliqué Bossuet, en présence, et, pour ainsi dire, sous les yeux de la révolution anglaise. C'était la première fois qu'on faisait, de ce droit, en Europe, un principe théocratique semblable à celui qui gouverna les Juifs ; et, par une contradiction inouie, on niait en même temps au pouvoir religieux la suprématie de ses prérogatives. On élevait donc un édifice qui manquait de base , qui ne pouvait s'asseoir sur aucun fondement. Ne faudrait-il pas s'étonner de ce qu'on continua de laisser dans l'oubli la seule loi qui pût fonder, la loi de l'émancipation de l'Évangile, de l'affranchissement de la tutèle, prêchée par saint Paul lui-même? M. de Montlosier a donc raison de blâmer l'établissement monarchique de

Louis XIV, quoique ce soit dans d autres intérêts et d'autres vues. Ce premier pas, dans une si mauvaise route, devait nous faire graviter vers l'unité du pouvoir, qui est si près du despotisme de l'Orient, lorsqu'il n'est plus, et qu'il ne peut plus être le pouvoir patriarcal du père dé famille, étendu de la tribu au peuple. L'affranchissement des communes et l'abolition de la puissance féodale devaient avoir un autre résultat, par la nature même des choses -, et la révolution française est survenue^ â l'improviste , sans avoir été ni préparée, ni mûrie dans la haute sphère des traditions sociales. Si elle .se fût bornée à faire passer l'émancipation chrétienne de la sphère religieuse dans la sphère civile, elle n'aurait fait qu'accomplir la loi du progrès. C'est, sans doute, ce qu'eût voulu faire Fénélon par M. le duc de Bourgogne, lorsqu'il serait monté sur le trône; mais le prophète de l'avenir, celui en qui l'amour des hommes, l'intimité du sentiment évangélique, l'imagination la plus gracieuse , des souvenirs pleins de poésie , formaient un mélange si charmant, ce beau et aimable génie était regardé parle roi absolu comme un esprit chimérique. La lyre mélodieuse du nouvel Orphée ne pouvait être entendue sous le régne corrupteur qui suivit de si près la mort du grand roi. La révolution est allée au-delà de ces rêves d'amélioration, parceque la transformation sûeiale.

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se faisant trop tard, ne pouvait s'opérer que par des moyens violents et illégaux, et aussi parceque la partie dominante de la société a refusé le remède providentiel qui lui était offert depuis si long-temps en vain, peut-être enfin parcequil vient un moment où Dieu n a plus que des fléaux pour venger ses lois méconnues. Alors la parole est aux événements. Alors le vaisseau des destinées humaines, sans pilote et sans gouvernail^ est abandonné à la merci des flots.

Néanmoins, cette forte organisation dumx>yen âge, toute vivante en Europe, traînait encore, chez nous, sa terrible caducité. Oui, les 4critsde Fillustre philosophe piémontais sont le chant du cygne d'une société expirante. Et, chose digne de remarque! le prophète du passé, l'homme des doctrines anciennes, est mort paisiblement, aux côtés de son vieux souverain, la veille du jour où. Forage devait subitement gronder autour dq$, dynasties italiennes , la veille du jour où elles se sont crues obligées de livrer leur pays à l'étranger; et il n'a eu aucun pressentiment de ce rapide orage qui allait forcer son roi à abdiquer une couronne replacée, depuis si peu de temps, sur sa tête, par des événements imprévus qu'il n'avait ni préparés, lû secondés. Peut-être, dans ses dernier^ entretiens avec son maître, racontait-il le retour d'Esdras après là captivité, l'ancien livre de la loi

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