LIVRE QUATRIÈME
o^émoire, c'est ainsi que nous avons étësubju^és. Nous avons été plus favorablement traités par les dieux.
Œagrius parlait avec calme et autorité, mais ses peuples, dépouillés, depuis si peu de temps, de leur barbarie, Técoutaient à peine. Aveuglés par la rage , ils étaient tout près encore de revenir à leur instinct féroce. C'est ainsi que la passion ramène souvent Thomme à sa brutalité primitive. Sommes-nous donc réduits, criaient-ils de toutes parts, à laisser ravager nos moissons, égorger nos troupeaux ? Que nous servira de nous être façonnés à des arts nouveaux, propres seulement à af^ filiblir le courage? Ah! retournons à TindépendaUce des forêts. Du moins, nous ne craindrons pas de nous voir ravir notre subsistance. Nous serons en sûreté, car nous veillerons toujours. Nous ne nous reposerons plus sur les haies de nos champs, sur les seuils inviolables de nos maisons. Nous ne serons plus obligés d attendre que la terre nous donne, à force de sueurs, des moissons incertaines*, nous savons à présent qu'elles peuvent être détruites par tous les fléaux du ciel , et par les déprédations de nos voisins. Le chêne jamais ne refuse son fruit jet si la foudre le frappe, la forêt n'est pas frappée tout entière. Malheur ! malheur à qui a voulu armer de la hache fatale iios mains téméraires! Bois ténérables de THé-
i5o ORPHÉE.
mus et du Rhodope , que ne subsistez-vous en-» core! Vous n'avez pu être garantis par le respect et la terreur qui habitaient dans vos retraites jusc[u alors inaccessibles. Ah! ces {gémissements que nous entendions , et qui semblaient des plaintes funèbres, n'auraient-ils pas dû être, pour nous, un avertissement salutaire? Les dieux de l'obscurité et du silence nous punissent, et nous mourons de faim dans nos sillons impies.
Œagrius leur laissa exhaler leur fureurj puis me donnant la lyre d'Orphée, il me conjura -d'en tirer quelques uns des sons que m^avaient enseignés les Muses, J'obéis, et le souvenir seul au poëte divin , réveillé par mes chants, fut comme une vive apparition pour cette multitude. Toutes les facultés de l'imagination fur.^t ébranlées à-lafois par la lyre aux confins célestes; les murmures confus se perdirent dans l'harmonie civilisatrice.
Cependant le roi fit comme des disposi lions "ftiîlitairas. Il réunit les hommes, il choisit les plus jeunes et les plus forts; il n'avait pas besoin de tous. Pour la pi^mière fois, on vit une armée.
Le vénérable Œagrius monta sur un char traîné j^r de puissants taureaux, qui n'étaient point encore accoutumés au joug, emblèmes vivants de ces peuples. Il me fait placer à côté de lui sur ce char informe, dont le fer presque brut faisait toute la solidité. Le roi avait une longue lance,