‹ Essais de palingénésie socialeChapitre 115 sur 221 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

même que la puissance du charme est invincible ? Ainsi parlait la ménade; et Finfortunée ne s'apercevait pas qu elle entreprenait une lutte audessus de ses forces. Vierge trop ambitieuse, tu ignores sans doute que cet Orphée n'est point un homme vulgaire; nulle autre que la fille de la vision ne peut posséder son cœur, et les grandes destinées qu'il lui est donné d'accomplir sont incompatibles avec l'huoiaine faiblesse. Non, elle ne l'ignore point, mais elle a depuis long-temps été avertie qu'il y avait une sphère lumineuse où l'amour finissait par faire pénétrer l'ame la plus obscure; et elle croit qu'elle pourra s'élever ainsi au niveau d'Orphée. Elle essaiera, du moins, ce charme enivrant de fascination qui réside en elle ; perdue dans la confusion de ses pensées, elle ne craindra pas d'employer, s'il le faut, le secret des ménades pour enflammer l'imagination des hommes. Vains projets ! vains calculs d'un esprit égaré! Bientôt elle comprit que l'ascendant d'Orphée était trop pur, et qu'il ne pouvait subsister avec ''■ ;* la seule idée, l'idée la plus vague de la science ac-^ quise par les séductions de la beauté. Elle-même sentait son front se couvrir d'un nuage de pudeur, et ses yeux versaient des larmes de honte. Elle fut éclairée trop tard ; la blessure qu'elle avait reçue était mortelle. Les danses de ses compagnes folâtres n'avaient jamais eu le pouvoir

de la satisfaire ; néanmoins elle s y livrait avec plus d ardeur qu auparavant. £Ue croyait échapper ainsi à son sort. Puis tout-à-coupelle cherche la solitude, pour se dérober également aux recherches ardentes des jeunes hommes, et aux empressements des jeunes filles. Elle veut fuir tous les lieux où Orphée porte ses pas , mais elle est toujours entraînée à se précipiter involontairement avec la foule des peuples, pour entendre les chants du poëte ; elle se dit toujours que c'est pour la dernière fois, et toujours elle y est ramenée par une force qu'elle ne peut vaincre.

Un jour elle ose s'approcher de cet homme merveilleux. Elle n'avait point de couronne sur la tête^ et sa main était désarmée du thyrse. Un voile, parure inaccoutumée de la vierge malheureuse, descendait sur son visage charmant. Ce tissu trop léger pour cacher ses traits, pour tempérer k flamme de ses regards enivrés, était à-la-fois un asile pour- sa timide pudeur, un attrait de plus pour son incomparable beauté. Poëte divin, lui dit-elle avec égarement, je ne sais quelle ardeur allume tout mon sang, je ne sais quel vertige af« faisse ma tète. Mille illusions me tourmentent; la raison m'abandonne. Mon sommeil est troublé par des songes funestes, et ma veille elle-même est comme un songe douloureux. Sans doute , c'est une maladie sacrée que les dieux m'ont en-

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