LIVRE CINQUIÈME
voyée. Tous me disent qne la musique pourrait me guérir, et voilà pourquoi je me mêle à la fbule des peuples pour entendre tes chants inspirés ; mais ce ne sont point de tels chante qui peuvent me rendre à la santé et à la vie; ils sont faits pour adoucir les hommes nés du chêne ou du rocher; moi , je n ai point le caractère inflexible des hommes, je suis une jeune fille qu'une femme sans force a nourrie de son lait. Les fantômes de la nuit m'épouvantent, les lassitudes du midi m accablent, le crépuscule du matin m attriste, et celui du soir me plonge dans d'inexprimables angoisses. Aucune heure du jour ne me convient, aucune heure de la nuit ne me donne le repos. Je ne trouve un peu de calme ni dans le fond des forêts, ni sur les sommets des montagnes, ni sur Jes bords des fontaines. Les feux du soleil me brûlent, le souffle du zéphyr ne me rafraîchit point. Attendris pour moi les sons de ta lyre, allons ensemble dans un lieu écarté. Je te raconterai les courses des ménades, leurs danses symboliques sur le Cythéron, leurs combats contre de vaillants guerriers, les fureurs de quelques unes, la gloire de quelques autres, les lieux où plusieurs ont acquis cette renommée réservée aux hommes, et ont obtenu des tombeaux après leur mort. Poëte divin, tu chanteras les paroles qui peuvent guérir une vierge infortunée. On dit que
i8o ORPHEE.
le dieu de la poésie est aussi le dieu de la méde-^ cine. Prends pitié, je ten conjure, prends pitié de la vierge qui va mourir , si tu ne viens à son secours.
Orphée, ému d'une douce compassion, suivit Érigone; il la suivit dans un lieu écarté de la foule. Elle, exaltée par Famour, prodiguait aux arbres et aux fontaines des paroles de joie et de tendresse, qui attestaient son égarement, et elle marchait toujours, et elle s avançait toujours dans la solitude. Que je suis heureuse! disait-elle; quel repos est en moi ! Orphée était confus et affligé dun tel délire. Incertain, il ne savait s'il ne de^ vait point abandonner les traces de la ménade; mais emporté toujours par la compassion, il continuait de la suivre. Enfin elle s'arrête, et s adressant au poëte: Poëte divin, lui dit^elle, jeté remercie; maintenant que nous sommes dans la solitude, fais-moi entendre les accents que tu m'as promis. Orphée se met à chanter, en s'accompagnant de la lyre; il chante les louanges des dieux immortels, la gloire de ces âmes choisies que les dieux ont suscitées pour faire du bien aux hommes. Érigone écouta quelques instants avec calme ; puis son agitation recommença. Poëte incomparable, lui dit-elle, ce ne sont point là les chants que je te demande. Je te l'ai dit, je ne suis point un homme farouche, je suis une faible