LIVRE CINQUIÈME. igS
Cependant Orphée partît. Un jour on vit un léger esquif sur la mer orageuse; on entendait de doux accents : c'était Orphée qui , seul , s'abandonnait à la providence des flots. Les peuples réunis sur la plage poussaient des cris d'admiration. Érigone, assise à l'écart, versait des larmes amères. Elle recueillait dans son ame les sons ravissants qui partaient de la barque. Et c'était bien à elle, en effet, plutôt qu'à la foule des peuples, que les chants du poëte étaient adressés ; car c'était de ces accents, qui ont le pouvoir d'apaiser les flots, et de tempérer les rigueurs des mânes. Il voulut écarter, un instant, de sa pensée, le souvenir d'Eurydice, pour mieux calmer Érigone, pour mieux conjurer le malheur. Mais la ménade éprouva, encore une fois, que nul chant ne peut suspendre les peines de l'amour. Hélas! l'eptacorde, qui était restée entre ses mains, et qui était un gage si précieux de la tendresse toute paternelle d'Orphée , était, en métne temps, pour la vierge malheureuse, un triste témoignage de son infériorité. Long-temps encore, l'éclatant Phanés de l'égalité éblouira les yeux sans les éclairer. L'avancement des destinées humaines est au prix d'initiations lentes, successives, mesurées.
Depuis ce jour, on vit la ménade inconsolable fuir ses compagnes, errer dans la solitude. Quelquefois on l'apercevait tout-à-coup, légère comme
une biche, mais comme une biche blessée, disparaissant au fond des forêts; quelquefois suspendue
sur des abymes, sautant de rocher en rocher, franchissant les bruyantes cascades; quelquefois encore elle s'arrêtait au milieu des vastes bruyères, pour essayer les chants mélancoliques d'Olen de Lycie, les chants glorieux de Linus, qu'Orpliée lui avait enseignés. Elle vantait les charmes et les félicités d'Eurydice. Souvent on lentendit entonner un hymne à Bacchus, et cet hymne, sur ses lèvres ardentes, devenait un brillant épithalame.
Triomphateur de Tlnde, Bacchus, divinité puis* santé, viens assister à la noce de ton heureuse prêtresse, car tu n'interdis pas l'hymen aux ménades. Tes prêtresses ne sont pas déshéritées des biens de la vie. Viens consoler celles qui sont délaissées! Viens sur ton char attelé de tigres obéis* sants; tes tigres connaissent ma voix. Je sais près* ser sur leurs langues de feu les grappes vermeilles dont le suc les enivre. Viens ! Évohé! Évohé ! Ah ! que je vive assez pour voir le- jour de mon bonheur!
Préparez le voile nuptial ! continuait-elle, mères augustes, dites les paroles solennelles qui éveillent le génie des races! Jeunes filles, allez dans les prairies, cueillir les âeurs qui doivent couronner la nouvelle épouse! Que l'aurore de l'éternité luise, par moi, sur toutes les mimallones de la