LIVRE SIXIÈME
une muette solennité de toutes choses, et par le triste bruissement des eaux.
Dans les villes des autres contrées, du moins c'est ainsi que Ion représente celles de l'Orient, vous trouvez une foule émue, qui va, vient, se presse , s'agite; vous entendez des voix humaines, des cris de bêtes de somme, des roulis de machines, des mouvements de chars. En Egypte, des villes dont vous pourriez à peine concevoir l'étendue, on les traverse au sein d'un vaste silence, ou au milieu d'un retentissement successif et prolongé, comme lorsque l'on entend, du sommet des montagnes, les bruits insaisissables des profondes vallées. Et ce vaste silence n'est interrompu que par les sourds froissements d'une onde captive se balançant sur elle-même, ou flottant contre de hautes murailles noires; par les sons uniformes d'une multitude de nacelles dont les rames frappent à coups égaux la surface du fleuve^ et par les cris des nautonniers se dirigeant, s'înterpellant, s'évitant les uns les autres. Cet aspect ébranle toutes les pensées, renverse toutes les convictions les plus intimes : on dirait que l'on glisse au travers d'un monde fantastique. Et lorsque l'on pénétre dans l'intérieur de toutes ces villes submergées, lorsque l'on entre dans ces maisons silencieuses, baignées par les eaux; lorsque l'on fréquente les lieux d'assemblées, les tem-
pies maji^ifiques; lorsque Fod assiste aux cérémonies de la religpoD , je ne sais quel sentiment du vague et de Tinfini vient vous saisir. Vous allez faisant des découvertes dans une région créée par un rêve.
Quelquefois cependant ce royaume de l'immobilité, ce rêve qui est devenu un monde réel, est animé par les acclamations de la multitude répandue sur des barques innombrables , les jours de fête, ou de grandes réunions commerciales ^ mais ces acclamations mesurées et unanimes ont quelque chose d'indécis, de grave, de calme, qui ressemble au plus monotone silence. Ce sont toujours des cris répétés un nombre déterminé de fois, ou des chants alternatifs et parallèles entre eux. Alors un délaissement immense et sans bornes s'emparait de moi tout entier. J'étais ce que serait un homme exilé sur un rocher perdu au milieu des vastes mers. Aucun parfum de la terre, aucun son de la vie n'arriverait jusqu'à lui: il n'aurait devant ses yeux que le spectacle imposant des eaux illimitées, et sa vue planerait jusqu'à l'horizon, sans pouvoir s'arrêter nulle part. L'image si vive, si animée de la Grèce, toute brillante de jeunesse, de grâce, de beauté, se présentait à mon imagination, et troublait mon cœur. Je regrettais jusqu'à ces âpres rivages de la Thrace, où les tempêtes elles-mêmes et les orages ont une voix qui est comprise.