‹ Essais de palingénésie socialeChapitre 141 sur 221 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

curent avec un effroi que je ne saurais dire mille objets de terreur; des bruits menaçants, des voix suppliantes frappent de toutes parts mes oreilles. Je me trouve devant trois juges assis sur une estrade élevée. Leurs vêtements sont impossibles à décrire, car ils paraissaient faire partie de l'obscurité immense. Leurs fi{]^res étaient augustes, mais inflexibles. Le renversement de mes idées fut tel que, dans le premier instant, je me crus un mortel qui venait de déposer les illusions de la vie, et qui était en présence des juges des enfers.

Une voix dit ces mots : Tu as bien fait de ne point apporter ici ta lyre; ta lyre ne te serait pas d'un grand secours , poëte harmonieux.

Toutefois, répondis-je en tremblant, on raconte quelle ne fiit point inutile à Orphée.

Thamyris, tu aimes singulièrement à te comparer à Orphée.

Alors je suis chargé de chaînes, et attaché à une roue. Si la roue tournait, mon corps passerait sur une herse armée de dents de fer, qui me déchireraient horriblement. Un homme est assis à côté, l'air impassible, tout prêt à faire mouvoir la roue au moindre signal.

Dis adieu aux hommes qui vivent sur la terre, et aux choses qui font l'occupation des hommes.

Je leur dis adieu.

Dis que la douleur du corps n'est rien.

23o ORPHÉE.

C'est ma pensée.

As-tu mérité de mourir dans les tourments, non selon la justice incomplète des hommes, mais selon la justice parfaite des dieux immortels?

Je ne sais, et comment pourrais-je le savDir ? J'ai trop appris à me méBer de moi-même !

Dis plutôt que tu as appris à ne pas savoir CMnment nous interpréterons tes paroles. Je vais t enseigner un expédient bien facile : parle avec simplicité, si toutefois la terreur ne glace pas tes esprits. Commence par dévoiler tes mauvaises pensées et tes mauvaises actions. Un juge est là pour te juger comme ta conscience, cest-à-dîre pour te révéler à toi-même les arrêts de ta propre conscience; mais que la peur du supplice ne te fasse pas trahir la vérité. Au reste, nous nous en apercevrions bien

Que le juge m'interroge.

Tliamyris, Thamyris, je naime point que tu demandes à être interrogé, car il y a en toi une sorte de confiance pour ta cause, ou peut-être je ne sais quelle mauvaise foi dans le secret de ta pensée. Aucun nuage ne doit rester entre toi et nous, et le moindre voile que tu voudrais retenir autour de toi, serait un mur d'airain qui nous séparerait à jamais. Nous ne sommes pas des dieux ; nous ne voulons pénétrer que dans les cœurs qui nous sont ouverts; et qu avons-nous à faire de

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